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Faut-il s’approprier l’appropriation culturelle ?

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Un débat électrique

Depuis une dizaine d’années aux Etats-Unis et depuis peu en France se sont développés des polémiques et des débats autour de la notion d’appropriation culturelle et de ses implications. L’expression désigne un phénomène en apparence simple (une personne ou une organisation reprend à son compte un ou des éléments d’une culture étrangère) qui recouvre une réalité extrêmement complexe.

A titre d’exemples, Madonna a été critiquée pour avoir porté une tenue berbère en faisant plus la promotion d’elle-même que de la culture amazigh. Plus récemment les dreadlocks d’Amanda Lind, ministre suédoise de la Culture, ont été violemment commentés, certains estimant qu’en tant que représentante de la Suède elle ne devait pas porter une coiffure étrangère, d’autres qu’elle n’en a tout simplement pas le droit car elle s’approprie ainsi en toute liberté une apparence qui a entraîné et entraîne toujours des discriminations en Suède, ainsi que le rappelle l’artiste Nisrit Ghebil, qui cite des cas d’enfants suédois portant des tresses ou des extensions de cheveux renvoyés de l’école à cause de leur coiffure « inappropriée ».

Madonna en Berbère (Reuters) et la coiffure d’Amanda Lind (Astrid Eriksson Tropp)

Ce sont là des particularités culturellement « chargées », comme on le dit d’un conducteur chargé de courant électrique. Cette charge est à la fois symbolique (la signification de telle particularité pour une communauté définie), politique (la communauté visée par l’appropriation culturelle représente une minorité, soumise à des enjeux de pouvoir, donc au risque et à la crainte de la domination, voire de la disparition) et historique (le poids du passé colonial, traumatique, toujours présent dans les mémoires, ainsi que la hantise d’un pillage de l’univers symbolique après les spoliations d’œuvres d’art opérées par les puissances occidentales).

Ainsi, il semble que l’accusation d’appropriation culturelle émerge dans le contexte des relations dominants/dominés lorsque deux conditions sont remplies:

  • la personne qui emprunte une particularité d’une culture étrangère en ignore, méconnaît ou altère la charge signifiante,
  • la communauté dont on a emprunté une particularité ne reconnaît pas cette personne ou cette organisation comme « conductrice » de sa charge culturelle, tout comme le bois ou le plastique ne sont pas des conducteurs de courant électrique.

Dissolution de la culture

Au-delà de ces comportements individuels, les entreprises sont particulièrement scrutées lorsque, pour un produit, un service ou une campagne publicitaire, elles mettent en avant une inspiration venant d’une culture spécifique, surtout si celle-ci se sent dépossédée de l’élément « emprunté ». D’une part, parce que les bénéfices réalisés par l’entreprise « emprunteuse » n’entraînent généralement pas, ou très peu, de retombées pour la communauté dont l’élément a été repris ou copié ; d’autre part, parce que la marchandisation de l’emprunt implique d’étendre sa valeur commerciale.

Or, cette extension qui vise le plus grand marché possible ne peut se faire qu’en réduisant, lissant, simplifiant sa valeur symbolique. Par exemple, tel motif polynésien n’est plus un message aux ancêtres pour le client visé, mais une manière d’afficher sa personnalité. Sur un tee-shirt ou en tatouage, il « fait » différent, étranger, lointain, authentique, archaïque, etc. C’est là une sorte de « toilettage » culturel : l’élément emprunté doit conserver assez d’ancrage culturel pour apparaître comme exotique mais pas trop pour permettre une adoption par le plus grand nombre.

Au terme de ce processus, les emprunts se dissolvent culturellement, ils ne sont même plus identifiés à telle ou telle culture. On utilise alors pour les qualifier l’adjectif fourre-tout d’« ethnique ». On trouve ainsi des vêtements ethniques, des tatouages ethniques, voire du papier peint, des lampes ou des poufs ethniques.

Le pouf ethnique de Leroy Merlin

On en vient ainsi à créer une catégorie aussi générale que vide de sens : le « chic ethnique ». Pour prendre conscience de sa glorieuse vacuité, il faut en lire la définition donnée par le magazine Elle :

« De l’Afrique à l’Asie en passant par l’Inde, de leur affection commune pour les couleurs chaudes évoquant la terre, les matériaux naturels et surtout les savoir-faire ancestraux, le style ethnique chic est comme une gloire à l’Ailleurs. »

Une dangereuse simplification de la complexité

Pourtant, sous son apparente évidence, l’expression « appropriation culturelle » est loin d’être satisfaisante. D’abord, elle est ambiguë : elle peut désigner un élément culturel étranger que je reprends pour en faire une part de mon identité dans mon construction personnelle (un Français baptisé catholique peut devenir bouddhiste et faire ainsi du bouddhisme une de ses propriétés), mais aussi une appropriation au sens commercial et juridique (une entreprise qui déposerait par exemple un brevet pour un motif maori).

Elle renvoie ensuite à un double présupposé : il y aurait des caractères propres aux cultures (parlons plutôt de tendances et de fréquences de phénomènes culturels), ce qui fait peser le risque de les figer dans une homogénéisation et une essentialisation dangereuses (quelles évolutions et quel avenir culturel dans ce cas-là ?) et une communauté serait propriétaire de sa culture (avec nécessité de demander l’autorisation d’un emprunt ?). Enfin, l’appropriation recouvre une multitude de processus, pouvant aller du plus néfaste au plus productif : spoliation, déformation, falsification, imprégnation, influence, hybridation, enrichissement.

Remarquons par ailleurs que ce phénomène d’appropriation renvoie également à une loi psychologique contre laquelle on ne peut lutter qu’en cessant toute fréquentation de la différence, que cette relation soit pacifiée ou violente. Le psychanalyste Carl Gustav Jung observe qu’il est difficile de ne pas être conquis par sa conquête, en amour bien sûr, mais pas seulement :

 « On devient toujours la chose qu’on combat le plus. Qui sapa la force armée de Rome? Le christianisme. Parce que lorsque les Romains conquirent le Proche Orient, ils furent conquis par sa religion. Lorsqu’on combat une chose, on l’approche de très près et on court le risque d’être contaminé… exactement comme un chasseur de fauves peut devenir bestial. » (CG Jung parle, Buchet/Chastel, p.107)

Cultures sans frontières

Enfin, le concept d’appropriation culturelle comporte un risque majeur : de rabattre le positif (la circulation des idées, des images, des pratiques, des représentations, des langues, etc.) sur le négatif (la protection culturelle via l’interdit et la censure), si une autorisation d’emprunt n’a pas été formulée (soit expressément, soit indirectement par des précautions et mises en garde). Or qui dit autorisation dit aussi autorité, donc de nouveaux enjeux de pouvoir. Et surtout la fin de toute inspiration spontanée, ou d’intelligence (au sens étymologique : « choisir entre ce qui est »). C’est qu’en arrière-plan, ce qui se joue, c’est tout simplement la possibilité de la création artistique.

Un romancier doit-il demander l’autorisation de créer tel ou tel personnage qui n’est pas de sa culture ? De situer son livre dans tel contexte étranger ? De donner la parole à telle ou telle communauté qui n’est pas la sienne ? Un peintre comme Picasso aurait-il pu enrichir son exploration des formes si par crainte d’accusation d’appropriation culturelle il s’était interdit de s’inspirer de l’art d’Afrique et d’Océanie ?

Affiches de l’exposition Picasso Primitif au musée du Quai Branly en 2017

A ce sujet, la romancière américaine Lionel Shriver a publié une intéressante et courageuse mise au point dans le Guardian : « J’espère que le concept d’appropriation culturelle n’est qu’une mode passagère ». En voici un extrait qui a le mérite d’indiquer explicitement le problème de fond (le danger des possessions, et donc des frontières identitaires) :

« Ceux qui embrassent un vaste éventail d’ « identités » – ethniques, nationales, raciales, sexuelles et de catégories de genre, de classes économiques défavorisées ou de handicaps – sont maintenant encouragés à être propriétaires de leur expérience et à considérer les tentatives des autres pour contribuer à leurs vies et traditions, soit par leurs actions soit par leurs créations, comme une forme de vol. »

Ainsi, en 2015, des étudiants de l’université d’Ottawa ont fait cesser un cours de yoga gratuit destiné aux handicapés (et valides). Le motif? L’appellation « yoga » suggérait une appropriation culturelle venant de la part d’un professeur qui n’appartenait pas à la culture d’origine du yoga, l’Inde, ancienne colonie britannique, et pouvait donc offenser les étudiants issus de pays ayant connu l’oppression ou la colonisation:

La liberté des échanges culturels comporte le risque de leurs dérives. Mais si pour lutter contre ces dernières on restreint la première, c’est aussi bien la culture d’où proviennent les emprunts que la culture destinataire qui sont menacées. D’une part, la culture qui cherche ainsi à se protéger ne peut être cohérente avec elle-même qu’en se refermant pour éviter d’être à son tour accusée d’appropriation culturelle; d’autre part, les autres cultures s’appauvrissent du tarissement des échanges avec elle – et si chacune suit la même voie, on entre dans un processus de stérilisation culturelle à la fois mutuelle et universelle.

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Quelques suggestions de lecture:

2 commentaires

  1. Bien que votre article soit nuancé et raisonné, il me semble un peu vain de réfléchir aux questions d’appropriation culturelle en se limitant à la culture.

    Nombreux sont les commentateurs qui, sous le discours de Lionel Shriver, mentionnent que la logique de l’appropriation culturelle mènerait à l’interdiction de l’utilisation des productions culturelles occidentales ailleurs qu’en Occident. Je trouve que cela illustre bien l’absence de compréhension du contexte d’émergence des revendications autour de l’appropriation culturelle. C’est l’équivalent des groupes qui répondent « White Lives Matter » au mouvement « Black Lives Matter ».

    La question qu’il faut se poser, il me semble, est: pourquoi seuls les groupes culturels/ethniques minoritaires portent ces revendications et pas le groupe majoritaire, qui a lui aussi une culture ? C’est évidemment parce que la revendication s’enracine dans des caractéristiques propres aux minorités, en l’occurrence l’absence de pouvoir économique et/ou politique, et la réalité vécue de multiples oppression, dont culturelles (ce qu’illustre votre exemple suédois). Une fois établi ce constat, il est possible d’analyser plus finement les enjeux: oui, il est légitime que ces groupes se sentent dépossédés, dans un contexte où leur culture est souvent leur principale source de dignité et d’affirmation en tant que groupe; non, la création artistique n’est pas hors d’atteinte des critiques car les artistes ont toujours été de puissants agents de normalisation des discours et des idées, régulièrement au détriment des minorités; non, il ne s’agit pas d’obtenir une permission officielle, mais de pousser à la réflexion sur la légitimité de la parole et sur les efforts à faire pour représenter justement une culture qui n’est pas sienne; non, il ne s’agit pas d’empêcher les écrivains de se mettre dans la peau des autres mais plutôt de les pousser à le faire vraiment, pas juste superficiellement avec les risques de diffusion de stéréotypes que cela engendre.

    Il y a évidemment des critiques pertinentes à émettre sur le concept. Notamment la vision rigide d’une culture qu’il présuppose. Mais je nuancerais en disant que le processus de fixation d’une culture intervient au contact de l’autre (qui met des mots sur ce que vous vivez sans nommer) et est d’autant plus puissant que l’autre a d’influence sur vous: c’est l’histoire de l’Africain qui découvre sa couleur de peau en arrivant en Europe.

    Il y a bien des choses à dire, mais j’aimerais conclure en revenant sur les cultures dominantes occidentales qui ont été « appropriées » selon les commentateurs sus-mentionnés : on est en fait ici dans un processus inverse. Là où les minorités sont dans une posture défensive, les cultures majoritaires des pays occidentaux ont utilisé leur culture de façon offensive: pour asseoir leur hégémonie politique (colonisation) ou économique (mondialisation). Et eux-mêmes s’en défendent entre eux, avec par exemple la présence de quotas de production françaises au cinéma, à la radio etc. Il est amusant de voir que les critiques sur les quotas ne portent pas sur l’essentialisation de la francité dans la production artistique (un chanteur américain peut être un très bon représentant de la culture française), mais sur les enjeux économiques (c’est du protectionnisme économique). Et c’est là qu’apparaît la différence cruciale entre minorités et majorité : la majorité a le pouvoir d’utiliser sa culture comme levier économique et politique; les minorités ont des marges de manœuvre politique et économique bien plus faibles, ce qui accentue nécessairement l’importance de la défense de leur culture comme outil de préservation de leur dignité.

  2. Benjamin PELLETIER

    @Cédric – Merci d’avoir pris le temps de ces remarques et réflexions – et notamment de développer ce que j’ai rapidement indiqué concernant la relation dominants/dominés, essentielle ici. Il faudrait préciser que nous sommes dans ce que j’appelle un regain de fierté culturelle venant de minorités auparavant contraintes jusqu’à une période récente à une forme d’invisibilité et/ou de silence.

    Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est qu’il faut être vigilant à la fois sur des formes nouvelles de domination (ou d’appropriation) et sur le retour de flamme que représente la volonté de lutter contre ces appropriations.

    Concernant la création artistique, je serai assez catégorique sur la nécessité d’une liberté totale et absolue du côté de l’artiste. Quelle est la responsabilité de l’écrivain? demandait un journaliste au romancier Philip Roth. « Ecrire le mieux possible », avait-il répondu.

    Votre remarque sur l’Africain qui découvre sa couleur de peau m’a rappelé ma lecture estivale d’Americanah de la romancière nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. En voici deux extraits:

    « Moi-même je ne me sentais pas noire, je ne suis devenue noire qu’en arrivant en Amérique. » (p.428)
    « En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire. » (p.683)

    Voir aussi sur ce blog sa formidable conférence TED « The danger of a single story » (Le danger du récit unique) où elle utilise différentes anecdotes personnelles pour poser le problème des stéréotypes, ainsi que l’article Approche des différences culturelles: l’art difficile de rendre visible l’invisible.
    Americanah

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