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Approche des différences culturelles: l’art difficile de rendre visible l’invisible

vendredi 19 mars 2010
Par Benjamin PELLETIER


De La Haille - La France et les cinq continents, 1931, Musée du Quai Branly

De La Haille - La France et les cinq continents, 1931

Une curieuse résonance

L’actualité a parfois de curieuses résonances. Je juxtapose ici deux articles, l’un étant comme l’ombre ou le relief de l’autre. Cette confrontation amène à se poser des questions sur le rapport pour le moins ambigu que nous entretenons en France avec les minorités dites « visibles ». Elle révèle de réelles difficultés à gérer les différences culturelles, ce qui a pour conséquence l’exil de talents exceptionnels pourtant formés en France même.

Le premier évoque la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) sous le titre sans concession de : Le musée fantôme, paru dans le Monde du 20 mars. Le second a pour titre Tidjane Thiam crève « le plafond de verre » (Le Figaro du 19 mars).

A priori, ces deux articles n’ont pas grand-chose en commun. Tandis que Le Monde s’interroge sur la très faible affluence à la CNHI, sur sa médiocre organisation et ses manques de moyen, Le Figaro fait le portrait d’un Français originaire de Côte d’Ivoire, Tidjane Thiam, aujourd’hui à la tête de Prudential, un des plus grands groupes de finance et d’assurances au monde.

Et pourtant il n’est pas très difficile de voir en quoi un musée déserté consacré à l’histoire de l’immigration en France résonne avec l’histoire individuelle d’un homme que l’on célèbre aujourd’hui pour une réussite professionnelle qu’il n’a pu réaliser qu’en quittant la France pour tenter sa chance en Grande-Bretagne. Il s’agit d’une résonance paradoxale :

  • d’un côté, malgré la présence visible de son musée et faute de visiteurs, l’immigration reste invisible dans son histoire et sa mémoire comme si la consécration muséale opérait une opération d’effacement ou de retrait du non-dit majeur : l’histoire coloniale qui, elle, n’a toujours pas de musée ;
  • d’un autre côté, les minorités dites « visibles » sont toujours renvoyées à leur visibilité au sein d’un corps social fermé qui empêche leur accès aux fonctions les plus élevées, d’où pour les plus talentueux la tentation de l’exil vers des pays où l’on a plus tendance qu’en France à effacer la visibilité du corps individuel au profit des compétences professionnelles.

Le fantôme d’un musée fantôme

La Cité nationale de l’histoire de l’immigration a ouvert dans le Palais de la Porte Dorée en octobre 2007 dans l’idée de reconnaître l’apport des immigrés dans la construction de la France. Son inauguration a été on ne peut plus discrète : ni le président de la République, ni le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire n’ayant fait le déplacement. Selon son site internet, la CNHI a pour vocation de « contribuer à la reconnaissance des parcours d’intégration des populations immigrées dans la société française et de faire évoluer les regards et les mentalités sur l’immigration en France. »

Le projet a le mérite de mettre en avant la dimension plurielle de l’identité française. Il est officiellement reconnu que la France ne serait pas ce qu’elle est sans l’apport des immigrés. Or, ce n’est pas tant le contenu du musée qui pose question que son contenant. La CNHI a pris place dans le bâtiment de l’ancien Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, un haut lieu de mémoire de l’histoire coloniale:


Construit pour l’Exposition coloniale de 1931, ce bâtiment s’est d’abord appelé Musée des Colonies jusqu’en 1935, puis Musée de la France d’Outre-mer jusqu’en 1960, et enfin Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie avant de devenir la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. C’est donc un bâtiment lourd d’histoire : tout, dans son architecture empesée et dans ses bas-reliefs, rappelle l’empire colonial français.

Si les lieux ont bien un esprit, celui-ci ne disparaît pas avec le changement de contenu ou d’appellation. Il appartient aux murs imprégnés d’une mémoire qui conditionne la réception et la perception de leur contenu. Ainsi, une exposition d’art contemporain dans le château de Versailles n’aura pas la même dimension et la même portée qu’au Centre Pompidou. Il y a une confrontation de représentations où joue l’ambiguïté de la rupture et/ou de la continuité.

C’est cette ambiguïté qui n’est pas levée à la CNHI et qui, finalement, correspond très bien à la l’ambiguïté de la société française d’aujourd’hui où l’on affirme les principes d’égalité mais où les personnes d’origine étrangère se heurtent à ces fameux plafonds de verre de différences culturelles toujours pas acceptées. En quelque sorte, la CNHI est moins un musée de l’histoire de l’immigration qu’un instantané symbolique de la France contemporaine…

Et comme si les Français ne voulaient pas voir ou prendre conscience de cette ambiguïté, la CNHI, à part par des groupes scolaires, est très peu fréquentée. Ainsi, l’article du Monde nous apprend que 90% des tickets vendus concernent la visite de l’aquarium tropical qui est couplé au musée. Hors groupes, on arrive actuellement à 10 000 entrées. A titre de comparaison, le Musée de la Shoah affiche 200 000 entrées, et le Musée de l’armée, aux Invalides, 1,2 million.

Alors, il faut innover. Proposer des expositions temporaires attractives. Ainsi est née l’idée de l’exposition du 25 mai prochain consacrée à l’immigration et au… football. Le titre ? « Allez la France ! Football et immigration, histoires croisées »

Murs de pierre et plafonds de verre

Sortons du musée pour aller à la rencontre de la réalité présente. Cette réalité a d’innombrables visages. L’article du Figaro nous en présente un, Tidjane Thiam. Ce n’est pas le premier article à son sujet. Depuis qu’il a pris à la City les rênes du groupe britannique Prudential, Tidjane Thiam, franco-ivoirien, est soudainement devenu beaucoup plus visible en France. Une visibilité bien tardive. Né à Abidjan, diplômé de l’Ecole Polytechnique en 1984, il sort ensuite major de sa promo aux Mines tout en obtenant un MBA à l’Insead.

Son parcours est exemplaire, ses perspectives de carrière brillantes. Il peut cocher toutes les cases de la méritocratie à la française. Dans un très beau texte écrit pour l’Institut Montaigne, Qu’est-ce qu’être français ?, il fait ainsi part de sa gratitude envers la France qui lui a donné accès à la formation, au savoir, à l’excellence.

Mais il y exprime également sa frustration :

« Frustration. Devant ces policiers, français comme moi, et qui me tutoient. Frustration de devoir m’exiler à Londres, fatigué de me cogner le crâne contre un plafond de verre parfaitement invisible mais ô combien réel.

Fatigué de voir des collègues moins compétents s’élever et progresser quand ma carrière stagnait. Frustré de voir que l’Angleterre sait me donner aujourd’hui tout ce que la France n’a pas toujours voulu ou simplement peut-être su me donner : opportunités, respect et le don le plus précieux bien sûr : indifférence à ma couleur.

Frustration quand l’un de mes camarades d’école devenu chasseur de têtes m’avoue embarrassé, qu’il a cessé d’inclure mon profil dans ses réponses à ses clients français, parce que la réponse invariablement était : profil intéressant et impressionnant mais vous comprenez… Tout, là aussi, était à chaque fois dans le non-dit, dans ces points de suspension.

Seule ma foi dans les idéaux que défend et représente la France me permet quand c’est nécessaire, de mettre en perspective l’étroitesse d’esprit à laquelle nous tous, porteurs d’une différence visible, sommes si souvent confrontés. »

Certes, les plafonds de verre liés à la couleur de peau existent partout, Grande-Bretagne incluse. Mais, en lisant ce passage ci-dessus, demandez-vous : ai-je déjà entendu parler d’un Britannique d’origine indienne qui, lassé de voir sa couleur de peau être un obstacle à sa carrière, serait venu s’expatrier en France pour sa tolérance et son respect des différences ?…

Indifférence à la couleur, don de la Grande-Bretagne à Tidjane Thiam. Devenir invisible, ce n’est pas disparaître mais c’est accéder à une présence, à une épaisseur individuelle, à une reconnaissance sociale sans être conditionné par la couleur de sa peau. Or, le fait même que le cas de Tidjane Thiam soit médiatisé le renvoie encore une fois, pour les raisons inverses à celles qui ont présidé à son départ de France, à sa différence accidentelle (sa couleur de peau est différente) qui est perçue ici comme une différence essentielle (il est différent). En somme, nous avons en France une perception des différences visibles encore beaucoup trop idéologique. Il faudra bien du temps pour atteindre au pragmatisme anglais…

Ce qui serait très étonnant en France, c’est que la réussite de Tidjane Thiam, justement, ne nous étonne pas. Malheureusement, ce qui n’est pas étonnant, ce qui est très banal, c’est qu’une partie des étudiants que nous formons à l’excellence, nous les perdons ensuite à cause d’une incapacité à privilégier les compétences sur l’origine sociale et/ou culturelle.

Les jeux paradoxaux du visible et de l’invisible

Etrange paradoxe donc, que ce musée qui a pour vocation de rendre visible l’histoire méconnue de l’immigration en France, qui a cependant été inauguré en toute discrétion, le président de la République étant lui-même invisible ce jour-là, et qui reste peu fréquenté, peu connu. Etrange paradoxe que ce musée de l’immigration qui a pris place dans l’ancien musée des colonies. Etrange paradoxe que ce musée dont les visiteurs sont plus attirés par les poissons tropicaux que par les salles montrant les immigrés qui ont fait la France.

Etrange paradoxe que ce grand patron en Grande-Bretagne à la fois exalté et déçu par la France. Etrange paradoxe que cette visibilité nouvelle de Tidjane Thiam que les journaux français médiatisent une fois sa réussite reconnue à la City. Etrange paradoxe pour lui que d’avoir été discriminé par une différence visible louée aujourd’hui. Etrange paradoxe que cette France qui, après avoir donné le meilleur d’elle-même aux autres en les accueillant comme les siens, les rejettent  ensuite au loin.

Le grand critique d’art Daniel Arasse a écrit un livre intitulé On n’y voit rien. A force d’aborder les tableaux avec en tête tout un amas de textes, références, souvenirs, à force d’être conditionné par l’espace muséal, par la scénographie de l’exposition, par l’affluence, on passe devant les œuvres sans vraiment les voir, on les effleure du regard, on les juge d’un coup d’œil et on les oublie.

Bref, plus on en voit, moins on les voit. Elles disparaissent sous le jugement, nous ne les avons pas vues en tant que telles. De même, à juger les autres selon leur différence visible, on finit par ne plus les voir en tant que tels. Leur être disparaît parce qu’en fait nous ne savons pas les voir. Nous voyons la surface, et nous effaçons l’être qui l’habite. Les Français ayant un certain talent pour la contradiction, il ne devrait pourtant pas être très compliqué de procéder à la démarche inverse…

Note 1: une suite est donnée à cet article à travers une visite du palais de la Porte Dorée: Autopsie d’un haut lieu de la mémoire coloniale. Je vous invite à consulter également D’où vient le « rayonnement de la France »?

Note 2: sur le tableau en tête de l’article

Il s’agit d’une fresque peinte à l’occasion de l’Exposition coloniale de 1931. Elle se trouve toujours alors au Palais de la Porte Dorée qui est devenu ensuite le Musée des Colonies. Elle célèbre l’œuvre civilisatrice de la France dans les cinq parties du monde. La France est représentée par une femme au centre du tableau – la seule qui soit habillée. Elle tient l’Europe par la main. A droite figure l’Amérique avec ses gratte-ciel; en bas à gauche, l’Océanie; à droite en haut, l’Afrique; en haut à gauche, l’Asie.

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Quelques suggestions de lecture:

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3 commentaires sur “Approche des différences culturelles: l’art difficile de rendre visible l’invisible”

  1. Robin van der Sande

    Coup de gueule à la lecture de l’article du Monde, qui pose en contrepoint des mésaventures du musée français l’exemple des Etats-Unis avec la phrase suivante : « Tout le contraire des Etats-Unis, un pays fier de ses immigrés, qui vante leur épopée dans le Musée d’Ellis Island, à New York (2 millions de visiteurs par an). » On croit rêver. Je développe ou tout le monde saisit en quoi cette phrase est, dans ce contexte, à la fois profondément inexacte et potentiellement choquante pour les millions d’immigrés, forcés ou non, que la grande Amérique se garde bien de glorifier, sans parler des populations amérindiennes du cru…
    En caricaturant sans légèreté (!), il serait sans doute encore plus pertinent de comparer la fréquentation d’Ellis Island avec celle du Parc Astérix, puisque c’est là que les Français peuvent retrouver avec toute l’émotion qui se doit l’évocation de leurs glorieuses origines.

    Heureusement le site GRI ne tombe pas dans des panneaux aussi énormes : la mise en regard de ces deux articles est très pertinente et votre analyse toujours éclairante. Merci de nous faire partager ces trouvailles.

    #147
  2. Benjamin PELLETIER

    En effet, Robin, il y aurait de quoi nuancer cette audacieuse mise en perspective avec le musée américain…

    Arte a récemment diffusé une série de documentaires passionnants sur l’histoire des Etats-Unis vue par les Indiens (les « natives »). Où apparaissait notamment tout le processus de déculturation subi par les Indiens (interdiction de parler leur langue, scolarisation forcée des enfants dans des internats lointains, déracinement des tribus « incitées » à rejoindre les centres villes, etc). Ainsi, la valorisation de l’histoire américaine de l’immigration n’est que le pendant d’une négation culturelle des « natives ».

    Par là, on voit qu’il s’agit d’une profonde opération politique visant à affermir l’idée de l’Amérique uniquement comme terre d’immigrants, garants et ferments de l’identité nationale américaine, mais au prix d’une mise au rebut des cultures des tribus indiennes. Et, comme votre commentaire le sous-entend, quid des esclaves africains amenés de force sur le territoire américain?…

    #148
  3. Les plafonds de verre déclinés par les parties cachées de l’iceberg

    Si la France un pays fantastique fait de sur place depuis plusieurs décennies c’est parce qu’elle mène une politique intrinsèquement schizophrène.

    Des textes de Loi faisant foi d’un développement très avancé prônant l’Homme au centre de gravité de tout (Droit de l’Homme, Libertés Individuelles et collectives, approches genres, Liberté, Egalité, Fraternité ……. et j’en passe (sic !)) et une réalité de terrain dans un sous-développement durable éléphantesque soutenue implicitement incroyable !

    A bon entendeur …

    Prof. Dr Rachid BOUTTI

    Titulaire de la Chaire Euro Arabe « Développement durable »
    Expert Comptable

    Consultant International Actif auprès de l’AUF, USAID, AXA et BID
    Responsable du Mastère international Métier de Conseil et Encadrement Supérieur (Programme Meda)
    Auteur d’ouvrages dans le domaine du management opérationnel et stratégique
    Ex Directeur Administratif et Financier (CFO) de la multinationale ELF
    Ex Chief Executif Officer du Holding Industriel Richbond

    Portail :http//www.controledegestion.org

    #149

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