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Autopsie d’un haut lieu de la mémoire coloniale

mardi 23 mars 2010
Par Benjamin PELLETIER

Détail de la façade du palais de la Porte Dorée

Visite au palais de la Porte Dorée

Exceptionnellement, je prolonge l’article précédent en m’éloignant quelque peu de la gestion des différences culturelles dans le monde de l’entreprise. Cet éloignement n’est qu’apparent. Car, en réalité, un détour par l’histoire est nécessaire si l’on veut saisir ce qui bloque dans la société française d’aujourd’hui dans le rapport aux immigrés sur le territoire national, ce qui sape souvent la coopération entre Français et étrangers dans le cadre d’expatriations ou d’approches des marchés étrangers et enfin pourquoi certains pays, notamment africains, se détournent peu à peu de la France.

Ceux parmi vous qui ont lu l’article précédent ont remarqué qu’il était illustré par une fresque qui se trouve à l’intérieur du palais de la Porte Dorée. Ce palais, situé à Paris dans le XIIe arrondissement, abrite aujourd’hui un aquarium tropical au sous-sol et la Cité nationale de l’histoire de l’immigration à l’étage (CNHI). Un article du Monde daté du 20 mars faisait remarquer que, tandis que le premier était bondé, le second était quasiment désert.

Je confirme ce constat, suite à ma visite à la CNHI et à l’aquarium dimanche dernier, 21 mars. Pour l’anecdote, ayant engagé la conversation avec un couple de retraités sur la raison de leur visite, ceux-ci m’ont confié qu’ayant également lu l’article du Monde, Le musée fantôme, ils ont eu, tout comme moi, la curiosité de voir de quoi il en retournait ! Comme quoi, le fiasco de la CNHI va ironiquement finir par attirer du monde…

Je n’entrerai pas dans le détail des expositions permanente et temporaire de la CNHI. L’article du Monde dit l’essentiel. Un espace trop vaste et mal agencé pour des collections disparates. Des informations parfois très utiles sur l’histoire des vagues d’immigration en France et parfois très anecdotiques. Des portraits touchants d’immigrés, mais rien ou très peu sur les problèmes d’intégration ou les « plafonds de verre » de la société française. Rien sur la colonisation.

Et pourtant. Tout parle de colonisation, tout se réfère à l’empire colonial français dans ce bâtiment qui abrite la CNHI et qui avait été construit pour l’exposition coloniale de 1931. Si vous y allez, prenez le temps de regarder les bas-reliefs qui ornent sa façade, mais faites aussi un tour du côté de la façade ouest et vous ne serez pas au bout de vos surprises. Petite visite guidée…

La façade principale : une ode aux colonies

Pour rappel, voici la vue d’ensemble du bâtiment :

En 1931, ce bâtiment faisait partie d’un ensemble de constructions représentant les colonies. Les visiteurs pouvaient également voir des « zoos humains » dans des reconstitutions de villages indigènes. Ces constructions ont par la suite été détruites. Avant d’accéder à la CNHI, à l’étage intermédiaire du palais de la Porte Dorée, vous pouvez voir une maquette représentant l’exposition coloniale discrètement placée au milieu d’un couloir donnant sur le forum. Le palais de la Porte Dorée se trouve en haut à gauche :

On avait même reproduit le temple d’Angkor :

Retour à la façade :

De part et d’autre de l’entrée, les bas-reliefs décrivent les hommes des colonies au labeur. J’insiste sur le fait qu’il n’est absolument pas question de représenter les cultures locales mais le travail des colonisés au bénéfice de la France.

Sur la gauche, les peuples des Antilles et d’Afrique ; à droite, les peuples d’Asie et de Polynésie, tous œuvrant pour le bienfait de la France dont les ports sont représentés tout autour de la porte monumentale. C’est donc en France que l’on pénètre en entrant dans le palais, c’est vers la France que convergent tout ce que ces hommes cultivent: le cacao, le café, le coton, recueillent: le caoutchouc, l’huile de palme, ramassent: les vers à soie, les feuilles de thé, extraient: le plomb, le charbon, le cuivre, pêchent, labourent, etc., transpirant et s’échinant aux ordres des Blancs venus les civiliser. Voici quelques photos :

Façade, côté gauche : Antilles et Afrique

Façade, côté droit : Asie et Polynésie

Façade côté ouest : une ode aux colonisateurs

En lettres monumentales, vous pouvez lire l’inscription suivante : A ses fils qui ont étendu l’empire de son génie, et fait ainsi aimer son nom au-delà des mers, la France reconnaissante. Suit alors une liste de noms dans l’ordre chronologique. Or, avec quels noms s’initie cette glorieuse lignée ? Avec les grands chefs des premières croisades et les rois chrétiens de Jérusalem. Je vous conseille de lire le résumé passionnant de la vie tumultueuse de Renaud de Châtillon, décrit ci-dessous comme « l’un des plus belliqueux conquérants de l’Orient » :

Le reste de la façade liste une impressionnante cohorte d’explorateurs, navigateurs, conquérants, administrateurs, gouverneurs, ministres qui tous ont participé à l’aventure coloniale française :

Il n’est pas possible de citer tous les noms ici. Remarquons ceux de nombreux conquérants de l’Algérie, témoignant de l’intensité des batailles menées au XIXe siècle, notamment Lamoricière, fameux et impitoyable combattant. Rappelons à la mémoire Pierre-Paul de la Grandière qui supervisa l’expédition punitive du contre-amiral Roze en Corée, qui nous vaut aujourd’hui encore des démêlés avec les Coréens (voir les articles Les cultures nationales à l’assaut des musées universels et Un train peut (définitivement?) en cacher un autre).

La salle principale : le mariage des colonisés et des immigrés

Une fois franchie l’imposante porte illustrant les ports de la France, dirigez-vous vers la salle du fond. Les créateurs de la CNHI ont voulu faire de cette salle une sorte de forum, un lieu de rencontre et de discussion autour de la place des immigrés en France. D’ailleurs, un kiosque a été prévu à cet effet au milieu de la salle qui, à part quelques enfants courant et une poignée de visiteurs se reposant, reste déserte. Or, on peut s’interroger sur la portée symbolique d’un lieu de rencontre sur la place des immigrés dans une salle qui comprend toute une série de fresques coloniales représentant la France et les cinq continents. Voici une vue de la salle :

Tout autour, de part et d’autre de la fresque principale (celle qui illustre l’article précédent et qui est sur la gauche sur la photo ci-dessus) se trouvent des fresques secondaires présentant des allégories de la France apportant aux colonies la Science, la Liberté, la Justice, la Paix, le Travail, l’Industrie, le Commerce et les Arts. Quelques exemples: la Science, la Paix et un tableau représentant l’homme blanc en quête d’archéologies:

La Réunion des Musées Nationaux en partenariat avec la Direction des musées de France et la Direction des Archices de France, sous l’égide des ministères de la Culture et de l’Education, ont créé un formidable site internet : L’histoire par l’image, 1789-1939, qui propose une précieuse banque d’images ainsi qu’une analyse historique et critique de ces documents d’archive.

Sur ce site, nous trouvons une présentation et une analyse des fresques du palais de la Porte Dorée. Une approche critique est proposée par Marie-Hélène Thiault, conservateur de l’ancien Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie de la Porte Dorée. Voici la conclusion de son analyse :

« Confrontée au programme politique et idéologique qui sous-tendait sa réalisation,  elle [l’exposition coloniale de 1931] apparaît aujourd’hui comme une contre-mémoire des valeurs républicaines et comme une forme de mise en scène d’un discours nationaliste qui a tenté de construire une image de la pérennité de la nation sur une vision idéalisée de l’entreprise coloniale portée par un libéralisme économique, idéologie triomphante et triomphaliste, au moment où l’histoire et la conjoncture internationale venaient en démentir les fondements. »

Une contre-mémoire des valeurs républicaines. Je souligne cette expression, car on peut s’interroger sur la présence d’un musée national consacré à l’histoire de l’immigration dans un bâtiment dont tous les signes renvoient justement à cette contre-mémoire, et poser la question : l’effet de cette inscription de la participation des immigrés à la construction de la France contemporaine dans un haut lieu de la mémoire coloniale ne risque-t-il pas justement d’être contre-productif ?

Un urgent travail de mémoire

Ainsi, avec le palais de la Porte Dorée nous nous trouvons en plein cœur de la France coloniale habitée par sa « mission civilisatrice ». Les bas-reliefs à l’extérieur qui sont sans équivoque sur l’exploitation économique des pays colonisés et les représentations édifiantes qui moralisent cette exploitation autour d’idéaux qui dénient toute particularité culturelle, appelleraient une approche critique, argumentée et riche d’enseignement.

Loin de souhaiter la disparition du palais de la Porte Dorée, il faut reconnaître qu’il y a là une matière précieuse pour mettre à jour cet impensé collectif qu’est l’histoire coloniale. En somme, le palais de la Porte Dorée aurait été le lieu idéal pour un musée de la colonisation. Non pas pour s’autoflageller dans le repentir ou célébrer une glorieuse épopée, mais pour briser l’ignorance, réfléchir à notre relation aux peuples autrefois colonisés et mettre en place un nouveau pacte de coopération, moderne, ouvert, dénué de jugement de valeur culturel.

Or, tant que ce travail de mémoire ne sera pas fait, il restera toujours une ambiguïté fondamentale dont la Cité nationale de l’histoire de l’immigration en plein cœur du palais de la Porte Dorée est l’illustration parfaite. Il y a urgence à lever cette ambiguïté. Le monde évolue vite, les positions françaises sont menacées dans bien des pays. Un travail de mémoire s’impose. Car si notre mémoire est courte, tronquée ou idéalisée, celle des peuples autrefois colonisés ne l’est pas.

Mise à jour du 25 mars:

Le Sénégal vient de légiférer contre l’esclavage et la traite négrière. Voici le texte de l’article:

« En adoptant le projet de loi, ce mardi 23 mars, déclarant l’esclavage et la traite négrière comme des crimes contre l’humanité, l’Assemblée nationale du Sénégal est allée dans le sens d’exigence longtemps proclamée. Ce fait procure au Sénégal d’être le premier pays africain à avoir légiféré sur deux événements tragiques de l’histoire de l’humanité. Le même texte devra être soumis à l’autre chambre du parlement, le Sénat, avant que le chef de l’Etat ne le promulgue.

Joint par l’AFP, le porte-parole du ministère de la Justice, Cheikh Bamba Niang déclare que cette loi est avant mémorielle, un devoir de mémoire». « C’est une réponse juridique à un fait historique, même lointain, pour montrer l’ampleur de l’horreur et ses conséquences dramatiques sur l’Afrique », a ajouté M. Niang. »

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