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Les cultures nationales à l’assaut des musées universels – 1ère partie

mardi 5 janvier 2010
Par Benjamin PELLETIER
Touristes visitant les ruines du Palais d'été en Chine

Touristes visitant les ruines du Palais d'été en Chine

Position du problème

Une lutte sourde le devient de moins en moins depuis quelques années. Peu médiatisée dans les pays européens et anglo-saxons, elle est l’objet de vives discussions et protestations dans les pays émergents. Il s’agit des revendications de plus en plus nombreuses et véhémentes de la part de cultures nationales afin que certains de leurs trésors nationaux détenus par les grands musées occidentaux leur soient restitués.

Si ces revendications se multiplient depuis le début des années 2000, la lutte pour la récupération d’œuvres d’art et d’antiquités remonte parfois à plusieurs décennies. J’apporterai donc un coup de projecteur sur les positions des uns et des autres dans la mesure où elles sont symptomatiques d’enjeux fondamentaux liés aux différences culturelles et aux bouleversements du monde actuel engagé actuellement dans un processus de désoccidentalisation.

En effet, un regain de confiance et de fierté nationale de la part des pays émergents rend extrêmement sensible la question de la restitution. Deux points de vue s’affrontent de plus en plus violemment :

  • d’une part, les musées des pays occidentaux cherchent à s’affranchir de leur dimension nationale et à faire valoir leur dimension universelle pour résister aux revendications des pays émergents ;
  • d’autre part, ces derniers dénoncent des collections dues au pillage de leur patrimoine et mettent en avant la dimension nationale et historique des œuvres et antiquités qu’ils revendiquent pour le bénéfice de leur population.

Entre l’universalisme des uns et la réappropriation de leurs racines culturelles par les autres, les points de vue semblent difficilement conciliables. Or, nous touchons là à une question extrêmement sensible. Ainsi, comme le rappelle Alain Godonou, directeur de l’École du patrimoine africain, sait-on en Occident que 95% du patrimoine artistique de l’Afrique subsaharienne se trouve sur d’autres continents ?

Afin de donner une idée de la diversité et de l’ampleur de ces revendications, faisons un rapide tour d’horizon  des revendications de patrimoine ayant eu lieu ces derniers mois.

Egypte vs Grande-Bretagne et Allemagne

Pierre de RosetteEn décembre dernier, l’Egypte a réclamé à Londres la restitution de la pierre de Rosette exposée depuis plus de deux siècles au British Museum. Selon Zahi Hawass, chef du Conseil suprême des antiquités (CSA) égyptiennes, « elle appartient à l’Egypte, elle devrait revenir à l’Egypte ». Sur la radio BBC 4, il a estimé ainsi estimant « inexact » de dire qu’elle fait partie de la culture mondiale.

Buste de la reine NefertitiCe même mois, elle a également demandé à l’Allemagne que lui soit restitué le buste de la reine Nefertiti exposé au Neues Museum de Berlin. Zahi Hawass explique notamment que Ludwig Borchardt, qui avait découvert ce buste en 1912, avait volontairement sous-estimé sa trouvaille pour pouvoir plus facilement l’expédier en 1913 à Berlin.

Irak vs Allemagne

Vase en or réclamé par l'IrakEn novembre 2009, une décision de la justice allemande contraint l’Allemagne à restituer à l’Irak un petit vase en or. Cet objet avait été inclus fin 2004 dans une vente aux enchères qui avait alerté Alaa Al-Hashimy, ambassadeur d’Irak en Allemagne. Or, il proviendrait du pillage d’un cimetière royal situé dans l’ancienne capitale sumérienne d’Ur. Mais malgré la décision de la justice allemande, le vase pourrait rester en Allemagne.

Lors d’un entretien accordé le 7 octobre au quotidien Berliner Zeitung, Alaa Al-Hashimy a notamment déclaré: « Malheureusement, nous avons des informations qui confirment que l’Allemagne est devenue une plaque tournante du marché illégal de l’art international et que les autorités n’ont encore rien fait pour l’empêcher. »

Corée du Sud vs France

Un des 297 livres réclamés par la Corée du SudEn juillet 2009, lors d’une visite à Séoul, Jack Lang a rappelé que la France n’avait jamais tenu ses engagements de rendre à la Corée des archives royales dérobées lors de l’expédition punitive de l’amiral Roze en 1866 en représailles à l’exécution de neuf missionnaires français. Lors de cet événement, les Français ont occupé l’île de Ganghwhado, dans l’embouchure du fleuve Han, à l’ouest de Séoul. Après avoir bombardé à la canonnière et incendié les côtes coréennes, ils se sont emparés de 297 livres historiques qui se trouvent aujourd’hui à la BNF1, considérés comme patrimoine national de la France, et à ce titre inaliénables.

Or, il faut savoir que François Mitterrand avait promis à la Corée du Sud la restitution de ce trésor national coréen. Ce fut d’ailleurs un « appât » pour conclure en 1993 un contrat portant sur l’achat du TGV par Séoul. Les Coréens ont bien signé le contrat mais les Français n’ont jamais tenu promesse… proposant seulement de rendre les livres en échange d’autres biens culturels coréens !

La BNF a procédé à une numérisation de ces ouvrages en collaboration avec des chercheurs et historiens coréens. En janvier 2002, une délégation coréenne a pu examiner les livres en question2. Strictement encadrés et surveillés par le personnel de la BNF, ils n’ont été autorisés à consulter qu’un seul livre à la fois dans une atmosphère de suspicion et de méfiance, comme s’en souvient un des chercheurs. Ceux-ci ont d’ailleurs constaté avec consternation que le sceau de la BNF avait été apposé sur les précieux livres…

Si cette affaire est mal connue en France, elle fait l’objet de violentes protestations en Corée du Sud où la récupération des biens culturels nationaux dispersés dans le monde est une affaire d’Etat. Ainsi, les Coréens ne comprennent pas l’argument français du patrimoine national inaliénable dans la mesure où le Japon a restitué à la Corée les Annales de la dynastie Choson, pourtant soumises au même strict régime juridique.

Lors du colloque intitulé Chemins d’accès : Les nouveaux visages de l’interculturalité qui s’est tenu à la BNF le 18 novembre 2004, Edouard Glissant rapporte l’anecdote suivante : Lors d’un voyage présidentiel, François Mitterrand avait décidé de prendre un de ces manuscrits pour le montrer au président coréen. On emmena un conservateur pour escorter ledit manuscrit. En voyant le document, le président de la Corée s’est tellement exclamé de joie que le président Mitterrand lui en a fait présent. Terrassé par ce geste inattendu, l’histoire dit que le conservateur en charge du manuscrit s’est évanoui.

Korean cultural properties around the WorldPour conclure sur ce sujet, il faut savoir que selon l’Administration de l’Héritage Culturel de Corée du Sud, il y aurait actuellement plus de 75000 biens culturels coréens conservés dans vingt pays. Depuis la fin de la guerre de Corée, 7466 objets ont été récupérés par des donations, des achats ou des prêts permanents.

[Mise à jour du 14 janvier 2010Selon un article du journal coréen Joongang Ilbo traduit par Courrier International: « L’ONG sud-coréenne Munhwa Yondae (Solidarité culturelle) a annoncé, le 6 janvier, avoir été déboutée, le 24 décembre, par le tribunal administratif de Paris. Elle avait intenté une action en janvier 2007 pour obtenir la restitution des Protocoles royaux de la dynastie Joseon, ou Uigwe, des manuscrits royaux coréens conservés à la Bibliothèque nationale de France (BNF). » Or, remarque le journaliste, cette décision intervient le jour même où la France restituait à l’Égypte des fragments de fresques murales acquis par le Louvre entre 2000 et 2003 mais dont l’origine semblait douteuse. Mise à jour du 28 novembre 2010 – Suite à la récente décision de la Nicolas Sarkozy de restituer ces archives royales à la Corée, j’ai mis en ligne une analyse approfondie de ce cas: Pourquoi la France a restitué à la Corée ses archives royales?]

Chine vs France

Têtes de lapin et de rat en bronzeUne affaire récente a fait plus de bruit médiatique car mettant en scène la Chine, Pierre Bergé et un mystérieux saboteur lors de la vente aux enchères en février 2009 d’œuvres ayant appartenu à Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent. Les objets ayant fait polémique sont des bronzes représentant une tête de lapin et une tête de rat provenant de l’ancien Palais d’été, résidence de l’empereur saccagée, brûlée et pillée par les troupes françaises et britanniques en octobre 1860. Certains trésors dataient de trente-six siècles…

Victor Hugo – qui connaît le Palais d’été par les récits de voyageurs – réagira violemment à cette destruction dans une lettre célèbre adressée au capitaine Butler le 25 novembre 1861 :

Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. […] Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits. Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voila ce que la civilisation a fait à la barbarie. Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. […] L’empire français a empoché la moitié de cette victoire et il étale aujourd’hui avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.

Vente Pierre BergéPour les Chinois, cet événement reste dans la mémoire collective comme le symbole absolu de l’humiliation coloniale. D’où la tentative du gouvernement chinois pour faire annuler la vente aux enchères – en vain. Pierre Bergé déclare alors sur France Info qu’il est prêt à restituer les bronzes à la Chine si le gouvernement chinois offre « en contrepartie les droits de l’homme, la liberté au Tibet » – proposition jugée « ridicule » par le gouvernement chinois.

C’est alors qu’un acheteur remporte la mise pour 28 millions d’euros. Il s’agit de Cai Mingchao, collectionneur et conseiller du Fonds des trésors nationaux, qui a été créé en 2002 pour rapatrier en Chine les objets pillés et qui dépend du ministère de la Culture chinois. Coup de théâtre le 2 mars suivant : il annonce qu’il ne règlera pas les 28 millions d’euros et qu’il a agi par patriotisme pour saboter la vente aux enchères.

On le voit avec cette affaire, on peut parler de réelle conflictualité culturelle qui va grandissant au fur et à mesure que les nations autrefois colonisées ou conquises revendiquent désormais une fierté nationale retrouvée pour s’opposer aux pays occidentaux. En octobre dernier, la Chine a ainsi annoncé qu’elle avait chargé une équipe d’experts chinois de sillonner les musées du monde entier pour répertorier les œuvres du Palais d’été. Il s’agit d’inventorier 1,5 millions d’objets se trouvant dans 2000 musées de 47 pays…

Cas de restitutions récentes

Enfin, reprise du site de l’UNESCO, voici une liste à la Prévert des restitutions réussies ces dernières années. Avec ces éléments, nous aurons ainsi une idée de l’ampleur et de la vivacité des luttes actuelles de certains pays pour se réapproprier leur patrimoine :

  • Avril 2008: Restitution par la Syrie d’antiquités volées en Iraq
  • Avril 2008 : La France rétrocède plus de 260 pièces archéologiques volées au Burkina Faso
  • Avril 2008: Des reliques culturelles exportées illégalement vers le Danemark ont été renvoyées en Chine
  • Février 2008 : Restitution par la Grèce au Musée de Buthrote (Albanie) de deux statues
  • Janvier 2008 : Restitution par les Etats-Unis à l’Algérie du buste de Marc-Aurèle
  • Décembre 2007 : Une cour américaine ordonne à une baronne allemande de restituer un tableau issu des spoliations nazies
  • Octobre 2007 : Rapatriement d’une centaine d’objets d’antiquités de l’Allemagne vers la Grèce
  • Septembre 2007 : Restitution par l’Université de Yale (Etats-Unis) au Pérou de pièces archéologiques du Machu Picchu
  • Août 2007 : Retour au Pérou de 18 pièces archéologiques précolombiennes retrouvées en Allemagne
  • Août 2007 : Accord de restitution par le Getty Museum (Etats-Unis) à l’Italie de quarante pièces archéologiques
  • Juin 2007 : Restitution par la Suisse à la Grèce d’une sculpture antique
  • Juin 2007 : Accord de restitution par l’Italie au Pakistan d’une centaine d’objets
  • Juin 2007 : Restitution par les Etats-Unis au Kenya de deux statues
  • Avril 2007 : Proclamation de restitution par l’Italie à la Libye de la Venus de Cyrène
  • Mars 2007 : Restitution à l’Afghanistan de 1400 objets conservés en Suisse
  • Décembre 2006: Décision de restitution par le musée J. Paul Getty de Los Angeles d’objets d’arts à la Grèce
  • Septembre 2006 : Accord de restitution d’objets par le Musée des beaux-arts de Boston à l’Italie
  • Septembre 2006 : Restitution par l’Allemagne à la Grèce d’un fragment du Parthénon
  • Février 2006 : Accord de restitution par le Metropolitan Museum (Etats-Unis) à l’Italie du vase d’Euphronios

Conclusion de cette première partie

Avec ces éléments mis en évidence, nous prenons conscience de la diversité, l’ampleur et la vivacité des discussions en cours. Or, ce n’est pas là un panorama exhaustif. Une multitude d’autres pays assiègent les grands musées européens et anglo-saxons pour récupérer leur patrimoine.

Le paradigme d’un Occident surplombant les autres pays n’a pas plus lieu d’être. Ces pays ne se satisfont plus de n’être qu’une vitrine culturelle pour des Occidentaux en mal d’exotisme. Ils revendiquent leurs biens culturels comme une part de leur héritage et de leur identité.

D’où un affrontement inévitable sur les différents types de valeurs qui sont attribuées à ces biens. Il n’est pas anodin que depuis quelques années les grands musées occidentaux mettent en avant leur dimension universelle pour tenter de décourager les demandes de restitution. Quelles stratégies se mettent en place pour contrer ces demandes ? Sont-elles des signes d’arrogance ou de malaise ? Comment ce point de vue est-il perçu par les pays revendiquant leurs biens culturels ? Que penser des différents types de valeurs des biens culturels ?

Autant de questions extrêmement problématiques qui feront l’objet d’un autre article qui sera prochainement mis en ligne…

  1. La BNF indique pudiquement sur son site internet : Ces manuscrits, initialement conservés à la bibliothèque royale Oegyujanggak de l’île de Kangwha, à l’ouest de Séoul, sont arrivés à la Bibliothèque nationale en 1867.
  2. Le gouvernement coréen a par la suite ouvert un site internet en coréen et en anglais consacré à ces archives royales

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