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Guerre des mondes, guerre des représentations

lundi 15 mars 2010
Par Benjamin PELLETIER

Un étrange arrière-goût

houmousAimez-vous le houmous ? Vous connaissez ? C’est une purée de pois chiches à la crème de sésame. Relevé avec de l’ail, du citron, de l’huile d’olive et une pointe de paprika le houmous fait partie des mezzés indispensables à toute bonne table proche et moyen orientale. Plus qu’un simple mets, c’est un véritable marqueur identitaire de la gastronomie arabe.

Il n’est pas très difficile de trouver du très bon houmous à Paris. Pour ma part, j’affectionne tout particulièrement la recette d’une Libanaise qui vend ses préparations sur un marché du XXe arrondissement. C’est un houmous dont l’onctuosité se mêle agréablement à une légère acidité. Comme tous ceux qui ont vécu dans les pays arabes, le goût du houmous agit sur moi comme une madeleine de Proust et rappelle à ma mémoire tout un monde d’hommes, d’expériences et de paysages à la fois si proche et si lointain.

Avant-hier, alors que je venais de revoir peu de temps avant la fantastique exposition d’art islamique de la collection Al Khalili qui s’est achevée ce dimanche à l’Institut du Monde Arabe, je suis passé au marché prendre du houmous. Mais, en le goûtant, je n’ai pas retrouvé les sensations habituelles. Un petit détail est venu court-circuiter l’impression recherchée. Un détail désagréable, le souvenir d’une scène, l’image d’une grimace. Il m’a fallu quelques heures pour identifier l’origine de ce détail parasite : le film de Spielberg, La Guerre des mondes

Un détail qui n’en est pas un

La Guerre des mondes (2005) de Steven Spielberg décrit l’invasion de la Terre par des extraterrestres qui n’ont d’autre but que l’extermination du genre humain. Adapté du roman de H. G. Wells (1898), le film de Spielberg confronte le spectateur à une menace effroyable contre laquelle il n’y a rien à faire, sinon à espérer que le hasard – en l’occurrence un organisme microbien dans le film – se chargera de régler leur sort aux envahisseurs.

Jamais l’impuissance des hommes face à la menace de leur propre disparition n’aura été montrée avec autant de franchise, et c’est là le côté le plus désespérant du film : Ray (Tom Cruise) a constamment peur. Lors de l’orage annonciateur de l’attaque, il se réfugie sous la table sans chercher à rassurer sa fille Rachel. Et malgré ses exploits pour préserver sa famille tout le long du film, il n’en peut plus d’impuissance.

Dans un film comme dans toute œuvre de fiction, un détail n’en est pas un. Un détail est à la fois un élément de l’ensemble, une partie d’un tout qui donne une unité à ce tout, et un signe qui porte un message visant à produire un effet précis sur un destinataire précis. Dans l’économie d’un film où le temps et l’argent sont comptés, a fortiori dans un film américain, le détail acquiert une valeur monumentale. Tout élément, aussi minimal soit-il, a été délibérément choisi, réfléchi et scénarisé. Rien n’est laissé au hasard.

Justement, mon houmous d’avant-hier m’a rappelé une scène apparemment anodine au début de ce film. Quand je l’ai vue, je n’y ai pas prêté grande attention comme les autres spectateurs pris dans la tension de la catastrophe à venir :

Ray demande à sa fille Rachel de commander quelque chose à manger. Plus tard, tout en lui parlant, il goûte un plat et grimace de dégoût sans pouvoir avaler cette nourriture visiblement infecte. – C’est du houmous, explique Rachel. – Mais je t’avais demandé de commander quelque chose… à manger ! lui répond son père, toujours aussi dégoûté.

Voilà : en goûtant mon houmous il y a deux jours, au lieu de revoir les paysages d’Arabie, je venais malgré moi de revoir la grimace de Tom Cruise. Cette scène, aussi brève soit-elle, n’est pas anodine, ce n’est pas un détail sans importance, le houmous n’a pas été choisi par hasard. On se demande alors naïvement : Pourquoi le houmous ? Pourquoi pas du tatziki ou des sushis ?

Imagine-t-on les réactions d’un ressortissant du Moyen Orient devant la grimace de dégoût de Tom Cruise ? Cette grimace est une violence dont nous, Français, percevrions le sens si le personnage avait goûté un morceau de camembert. Nous l’aurions ressenti comme une atteinte à notre culture même, à notre identité.

Le message subliminal adressé au spectateur américain n’en est pas moins clair : le rapport au monde arabe est un rapport de dégoût. Et en suivant le proverbe allemand selon lequel « l’homme est ce qu’il mange », « der Mensch ist was er isst », l’analogie en vient à produire un odieux syllogisme : le houmous est dégoûtant, or le houmous est un plat arabe, donc les Arabes sont dégoûtants. Et ensuite, il n’en faut pas plus pour opérer un transfert vers l’argument du film : les Arabes sont des extraterrestres qui veulent la destruction des Etats-Unis…

L’enjeu culturel de la représentation de soi

Certes, il s’agit peut-être là d’une extrapolation. Mais il n’empêche que cette très courte scène n’en porte pas moins une puissante charge émotionnelle pour les Arabes qui la regardent. Quand aux spectateurs non-arabes, elle conditionne subrepticement leur perception en ancrant l’idée que cette cuisine orientale n’en est pas une, ou du moins n’est pas susceptible de correspondre aux goûts américains.

Même si La Guerre des mondes ne représente pas les Arabes directement, il produit une représentation d’un élément culturel arabe qui induit indirectement une représentation des Arabes. Ce petit détail participe d’un biais culturel qui cadre avec la représentation communément admise des Arabes après le 11-Septembre. Non seulement menaçants et terroristes en puissance, ils sont également d’une différence telle qu’aucune passerelle culturelle, pas même gastronomique, ne peut être établie avec eux.

L’enjeu majeur concerne ici la maîtrise ou non de la représentation de soi et de l’autre. La recherche de l’hégémonie de la part de l’industrie cinématographique américaine n’est pas seulement un enjeu économique, mais aussi culturel. Or, devant cette puissance de feu de la représentation américaine, on sent une lassitude de la part de cultures caricaturées ou déformées par les films américains.

Une revue de presse du 17 février dernier est à ce titre particulièrement révélatrice. Le journal Libération propose un reportage sur Haïti suite au tremblement de terre, notamment sur la place du vaudou dans ce pays. Il donne la parole à un « grand prêtre » vaudou, Max Beauvoir. Celui-ci souligne « l’importance de se défaire de la déplaisante représentation hollywoodienne donnée à notre religion ». Les Haïtiens en ont assez des zombies et autres morts vivants qui caricaturent leurs croyances.

Dans le journal La Croix, un article à l’occasion des Jeux Olympiques de Vancouver donne la parole à un membre de la nation Musqueam, Wade Grant : « Ce que les gens savent de nous, c’est à travers les films de Hollywood. Pour une fois, nous avons l’occasion de dire nous-mêmes notre histoire, d’expliquer nous-mêmes notre culture, nos traditions. » Mais les moyens mis en œuvre pour se réapproprier la représentation de soi sont sans commune mesure avec ceux d’Hollywood : spectacles, chants, danses.

Si le combat des Haïtiens et des tribus Musqueam se heurte au manque de moyens, des Etats se sont emparés de cet enjeu en défendant leur industrie cinématographique. C’est le cas de la Corée du Sud dont le cinéma national est d’une étonnante vitalité, même à l’exportation. Malheureusement, sous les coups de butoir américains, le gouvernement coréen a revu en 2006 le système de quota qui garantissait depuis 1967 40% de productions nationales dans les salles coréennes.

Les pays arabes ont bien conscience de la nécessité de s’investir dans ce domaine qu’ils ont laissé en déshérence depuis l’âge d’or du cinéma égyptien. Si le lancement de la chaîne Al Jazeera a constitué un événement majeur dans la réappropriation du débat sur les pays et cultures arabes, le cinéma n’est pas pour autant négligé, même si beaucoup de chemin reste à parcourir. Ainsi, des outils se mettent en place, notamment autour de la maison de production Rotana Films du Saoudien Al Walid, lequel a récemment nommé à sa tête un Français, Frédéric Sichler. La question reste ouverte de savoir s’il ne s’agira là que d’un relai hollywoodien ou d’une réelle volonté de développer des productions locales.

L’Inde est un excellent exemple en la matière. Bollywood est devenu une marque de fabrique connue dans le monde entier même si la production indienne est peu diffusée en Occident. L’essentiel est ailleurs : dans la capacité à maîtriser la représentation de soi à travers une puissante industrie cinématographique.

La Chine n’est d’ailleurs pas en reste. Voyez par exemple le film Il était une fois en Chine (saga de six films, à partir de 1991) où Jet Li incarne un héros populaire national, Wong Fei Hong, luttant pour sauver les valeurs traditionnelles de l’influence occidentale. Le film met notamment en scène la lutte du clan de Wong contre les Américains qui font des Chinois des esclaves et des Chinoises des prostituées.

Dans l’extrait ci-dessous, Wong Fei Hong parlemente avec les autorités chinoises et les étrangers pour que cesse la persécution contre les commerçants chinois. Surviennent alors deux milices en train de se combattre, mettant à jour les divisions entre Chinois. Wong fera alors tout pour que cesse ce spectacle déplorable devant les étrangers. Si vous n’avez pas le temps de voir l’extrait en entier, jetez un œil à 7’27 lorsque son amie lui propose de porter un costume occidental. « Pourquoi faut-il apprendre des Occidentaux? » s’interroge alors Wong. Son amie lui répond: « Ils ont inventé des choses comme la machine à vapeur, et bien d’autres choses encore. Si nous n’apprenons pas, nous serons laissés en arrière. »

Cette grande saga est méconnue en Occident mais elle est symptomatique de l’effort énorme de la Chine pour se réapproprier sa propre représentation en imposant au peuple Chinois une perception de lui-même plus conforme aux objectifs politiques du gouvernement : unité nationale, fierté culturelle, désir de dépassement. Et proclamation de la résistance à un ennemi : les Américains…

Pour quelques pois chiches de plus

Mon houmous n’avait donc plus le même goût. En suivant la trace de cet arrière-goût, j’ai remarqué combien je devais me défendre contre une impression insidieuse qui ne m’appartenait pas mais qui m’avait été discrètement suggérée par une scène apparemment anodine d’un film vu il y a quelques années.

Je me suis alors posé une question abyssale. Combien d’infimes détails vus au cinéma ou à la télévision modifient ainsi insensiblement, régulièrement, sans cesse, notre perception des autres, orientent nos représentations dans un sens qui nous échappe, insinuent en nous un point de vue étranger que nous finissons par prendre pour le nôtre ? Dans quelle mesure pouvons-nous résister contre cet envahissement sournois qui modèle le cœur et l’esprit ? L’esprit critique est plus que jamais nécessaire. Mais la tâche est immense, car pour un détail pernicieux mis à jour et à distance de soi, combien de milliers d’autres passent à travers les mailles de notre vigilance ?

Au fait, au début du film de Spielberg, Robbie, le fils de Ray, doit faire une dissertation pour le lundi suivant. Sujet : « L’occupation française de l’Algérie » La scène dure deux secondes tout au plus…

* * *

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2 commentaires sur “Guerre des mondes, guerre des représentations”

  1. Benjamin,

    En fin de article, vous « parlez » de « L’occupation française de l’Algérie ».
    Savez-vous que les militaires français héros (ou pas), résistants ou collaborateurs de la France en 1945 étaient ceux qui étaient expérimentés pour intervenir en Algérie?
    Les dirigeants actuels, politiciens ou fonctionnaires sont parfois des enfants nés lors de cette période ou qui ont vécus leur enfance dans l’ambiance d’une guerre civile.

    Vous prenez l’exemple d’Alain Juillet, l’ancien directeur de la DGSE devenue HRIE puis consultant.. son père (Jacques Juillet) était le directeur de cabinet du gouverneur général d’Algérie en pleine guerre et surtout pendant les tortures.

    Cela peut faire réfléchir sur le sort des informations que nous avons sur la présence française en Algérie.

    Alexandre Jardin parle de son grand père, Jean Jardin qui fut éminence grise et directeur de cabinet de Pierre Laval sous le gouvernement de Vichy…

    On parle depuis des années de cette époque trouble… on est encore arrivé à dévoiler la période de la guerre d’Algérie.

    #554
  2. Benjamin PELLETIER

    @ Ivan – je ne fais que mentionner la scène du film de Spielberg où il est question furtivement de l’occupation française de l’Algérie à travers un devoir que la fille de Tom Cruise doit rendre pour le lundi. En la regardant, je me suis tout simplement étonné de cette mention…

    #555

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