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Zones d’inconfort – revue de presse

lundi 30 décembre 2013
Par Benjamin PELLETIER

Les articles mentionnés dans cette revue de presse ont été partagés et discutés durant le mois de décembre au sein du groupe de discussion Gestion des Risques Interculturels que j’anime sur LinkedIn (2054 membres à ce jour). Soyez bienvenu(e) si ces questions vous intéressent!

Rubriques : Management interculturel – Risques interculturels – Risques psychosociaux – Education – Influence de la France

* * *

Management interculturel

Dassault vient de perdre pour la septième fois consécutive un appel d’offres pour son Rafale. Le Brésil a finalement fait le choix de l’avion suédois Gripen. Ces contrats d’avion de chasse sont extrêmement complexes, avec des enjeux politiques et géopolitiques majeurs. Il est quasiment impossible de déterminer les causalités de ces échecs, tant l’affaire est sensible et les inconnues nombreuses. Parmi les éléments à mettre sur la table en termes de retour d’expérience, il ne faut pas négliger la dimension culturelle.

Sans préjuger de l’impact de cette dernière sur le succès des Suédois et l’échec des Français au Brésil, je relève une remarque intéressante dans l’article du Monde La dernière chance du Rafale. Elle concerne une possible défaillance de la gestion des relations sur le long terme, un aspect que j’ai souvent rencontré dans mes formations interculturelles :

« En février 2011, le maire de Sao Bernardo do Campo, dans la banlieue de Sao Paulo, évoquait, amusé, les « avances » dont sa ville faisait l’objet de la part de Dassault pour accueillir des installations. Mais, alors que son rival Gripen était actif depuis de nombreux mois, le français, pourtant favori depuis deux ans, venait seulement de se manifester. »

Je m’étonne en effet de devoir rappeler à de nombreuses entreprises combien il est essentiel d’inscrire leurs relations dans la longue durée et de commencer très en amont à tisser des liens interpersonnels avec leurs partenaires des pays émergents, du Moyen Orient et d’Afrique. Face à cette nécessité, trop d’entreprises répondent : Combien ça coûte ? sans s’interroger sur le coût d’un échec pour avoir trop tardé à développer le relationnel. Elles restent aussi trop concentrées sur la qualité de leur produit en estimant que celle-ci suffira à remporter le contrat – et en négligeant le fait que cet aspect peut devenir tout à fait secondaire s’il n’y a pas au préalable des relations de confiance avec leurs partenaires. Or, la confiance ne se décrète pas, elle se construit patiemment.

Cette construction passe par l’établissement de relations informelles, ce que j’ai appelé L’art des conversations futiles. Cette dimension est également importante dans le management. Les Echos ont mis en ligne un article qui évoque cet enjeu au Japon, DRH au Japon : les règles du jeu. Les Français doivent dépasser leurs stéréotypes quand ils travaillent dans ce pays :

« Ils ont souvent une idée froide et distante des Japonais à cause de la culture du masque. Mais quand on prend le temps de les connaître en dehors du contexte professionnel, on découvre leur chaleur humaine. Dans une journée de travail, il existe de nombreux moments informels où l’on échange. Le soir, on peut dîner entre collègues, puis retourner à son bureau. C’est lors de ces instants de partage que la relation humaine se construit. Une cadre chez Airbus m’a fait part d’une vision fermée de ses collaborateurs japonais et de son étonnement qu’ils se souviennent de sa date d’anniversaire et le lui célèbrent. »

L’article évoque un autre aspect de la coopération franco-japonaise : l’importance des détails. Lors de formations sur le contexte coréen ou, pour des Coréens, sur le contexte français, j’ai pour ma part remarqué qu’il y avait un hiatus entre le niveau de précision en matière d’information côté français et côté coréen : nous sommes très souvent en deçà de la précision requise par les Coréens, d’où un sentiment désagréable d’incertitude pour ces derniers, et un agacement pour les Français quand ils doivent élever le niveau de détail des informations transmises aux Coréens. Il semble ce que ce hiatus existe aussi entre Français et Japonais :

« En France, nous savons concevoir mais le détail ne suit pas. C’est l’inverse au Japon où le pays se distingue dans l’optimisation. Voilà pourquoi lors d’un travail en mode projet, lorsque les Français posent une série de questions, les Japonais répondent souvent par une autre série de questions, nettement plus détaillées. La communication s’interrompt alors ou devient plus laborieuse, et le projet global en souffre. »

Risques interculturels

Je place dans cette rubrique la gaffe de François Hollande lors d’une rencontre avec le CRIF. Il avait alors salué son ministre de l’Intérieur en le félicitant d’être revenu d’Algérie « sain et sauf » et en ajoutant « c’est déjà beaucoup ! ». A vouloir détendre l’atmosphère par une petite blague, il a involontairement tendu la relation avec les Algériens qui n’ont pas apprécié qu’on puisse se permettre une telle légèreté.

Sans trop extrapoler, on peut mettre en évidence deux dimensions dans cette micro-polémique. D’une part, on peut s’étonner de la tendance de François Hollande à perdre conscience de la fonction qu’il incarne : c’est là un problème de caractère, pas très différent en cela de celui de Nicolas Sarkozy qui avait plutôt du mal à maîtriser son naturel. Il y a dans cette génération d’hommes politiques comme une incapacité à maîtriser le talent de comédien qu’exige la représentation (au sens politique et théâtral) de soi dans l’espace public, talent que possédait à merveille François Mitterrand – à tel point que leurs efforts et leur langage corporel pour « faire président » sonnent souvent faux.

D’autre part, on se demande s’il n’y pas là une dimension culturelle, au sens où la tendance à l’ironie et à la moquerie en public se trouve plus souvent chez un homme politique français que, par exemple, allemand ou japonais. J’ai déjà consacré un article sur ce sujet : Petites blagues et exacerbation des risques interculturels, en analysant la maladresse de Jacques Chirac se moquant des Britanniques au moment de la candidature de la ville de Paris pour les Jeux Olympiques. Enfin, on peut se demander si François Hollande aurait eu la même légèreté si son ministre de l’Intérieur était revenu d’Israël ou de Chine. Les Algériens ont bien perçu combien la plaisanterie était plus « facile » avec eux qu’avec d’autres. Voyez El Watan où s’exprime le point de vue local :

« D’humeur joyeuse et arrosée, le banquet parisien fera l’effet d’une douche froide en terre algérienne, dont le peuple est renvoyé, sans autre forme de procès, à sa condition de colonisé, de sauvage à civiliser, d’indigène de la République, dénué aussi bien de cortex cérébral que d’humour. »

Plus intéressante car touchant des enjeux majeurs en termes de cohésion nationale, la carte des organisations criminelles étrangères en France établie par Le Monde montre combien la question culturelle doit être intégrée dans les enjeux de sécurité publique (cliquez sur la carte pour l’agrandir) :

Si l’on fait une synthèse des informations qui figurent sur cette carte, on prend conscience de la complexité culturelle à décrypter pour lutter contre ces organisations criminelles (origine de ces organisations : Albanie, Balkans, Géorgie, Maroc, Nigeria, Roumanie, Turquie, sans oublier les groupes criminels hispanophones et russophones). Les forces de l’ordre doivent certainement se confronter à des difficultés linguistiques, ainsi qu’à la nécessité de comprendre les relations de parenté, d’autorité, de loyauté, d’hostilité, etc., au sein de ces groupes.

Mais il n’est pas simple de former la police aux questions culturelles en France, tant ces formations sont immédiatement perçues comme des stigmatisations par de nombreux acteurs de la société civile (voir sur ce blog le cas du Stage de culture arabe pour la police nationale). Prendre en compte l’origine culturelle des individus entre en effet en contradiction avec le pacte républicain français basé sur la notion de personne abstraite.

Au passage, cela me rappelle un reportage sur les premières années du SIDA en France. Il était statistiquement établi que les malades les plus nombreux et les plus à risque au début des années 80 étaient les populations migrantes d’Afrique subsaharienne. Les campagnes de prévention auraient dû les cibler en premier. Or, les affiches allant dans ce sens n’ont pas été acceptées, au motif que cela stigmatisait un groupe particulier, d’où des campagnes déconnectées de la réalité et mettant en scène des personnages blancs de la classe moyenne.

Risques psychosociaux

Les Français, un peuple de dépressifs ? Ne serait-ce pas un stéréotype ? Voyez par exemple les statistiques montrant dans différents pays le nombre de patients par psychiatre et le pourcentage de la population qui a consulté un psychiatre entre février 2009 et février 2010. La France n’apparaît même pas dans les 10 premiers pays, parmi lesquels on trouve des nations durement touchées par la crise économique :

Metronews a publié une série d’articles sur le présentéisme en France et dans d’autres pays. Ce phénomène a toute sa place dans la rubrique des risques psychosociaux tant il est l’indice d’une contrainte psychologique imposée à des salariés ou que ces derniers s’imposent dans des contextes professionnels où la présence au bureau est synonyme de forte implication dans le travail :

Car en France, contrairement à beaucoup de pays étrangers, être encore à son poste à 19 ou 20 heures est perçu comme un signe de forte implication dans sa mission. Un phénomène qui s’est aujourd’hui généralisé dans l’Hexagone, touchant l’ensemble du monde du travail. « Ce fléau, je l’appelle le management de la montre, explique à metronews le président de l’Observatoire de l’équilibre des temps et de la parentalité en entreprise (OPE), Jérôme Ballarin. Il ne regarde que l’heure et pas l’efficacité du salarié ».

Mais ceux qui sont champions de présentéisme, ce sont les Japonais dont près d’un tiers travaille plus de 50 heures par semaine (contre 5,7% des salariés français). Les pays scandinaves sont ceux qui luttent le plus contre ce phénomène aux effets pervers, à tel point que rester au travail après 16h en Norvège est perçu comme un manque d’organisation, et donc comme preuve d’inefficacité. Mais le présentéisme peut également être une façon de maintenir un certain machisme dans l’entreprise :

« Le présentéisme est un moyen pour les hommes de garder le pouvoir. 80% des tâches éducatives et domestiques sont encore réalisées par les femmes donc ce sont plutôt les hommes qui restent tard au travail. Pour progresser dans une entreprise, il faut être dans les bons réseaux. Ceux-ci passent souvent par une convivialité qui a lieu le soir : prendre une bière avec les collègues, participer à un dîner d’entreprise… Le présentéisme est une manière pour les hommes de créer un entre-soi. »

Education

Dans L’Etudiant, vous trouverez un article assez complet sur l’internationalisation des écoles d’ingénieurs, avec un palmarès des écoles les plus internationales. L’un des critères retenus pour établir ce classement tient aux écoles envoyant non pas une promotion entière à l’étranger, mais les étudiants d’une promotion. La différence est de taille : au lieu que les étudiants partent ensemble, ce qui limite les interactions culturelles et linguistiques, ils partent tous mais séparément, en immersion complète donc, ce qui est bien plus formateur.

Vous constaterez ainsi que, loin des clichés, les écoles d’ingénieurs ont fait des efforts considérables pour développer des partenariats à l’international et pour accueillir des étudiants étrangers. Si les situations sont très variables d’une école à l’autre et s’il reste pour toutes des marges d’amélioration, c’est cependant très bon signe. Pour ma part, j’en fais régulièrement l’expérience directe dans la mesure où j’enseigne dans les deux premières écoles du classement : les étudiants sont déjà convaincus à l’avance de l’importance du management interculturel, tout comme ils ont intégré depuis longtemps l’importance de parler anglais. Ils sont également plus nombreux à trouver leur premier poste à l’étranger :

« En 2013, plus d’un jeune diplômé ingénieur sur dix a décroché son premier poste à l’étranger. Le chiffre est en augmentation par rapport à l’an passé : de 9,7%, il passe à 12%. C’est un fait : le diplôme d’ingénieur français permet de s’exporter, notamment dans certains secteurs comme les biotechnologies ou l’énergie. »

Cet élément de satisfaction ne compense pas le goût amer qu’ont laissé les derniers résultats de l’enquête PISA. Elle met en évidence les performances des systèmes éducatifs des pays membres de l’OCDE. Ces résultats ont un écho retentissant cette année mais ils n’ont pourtant rien de nouveau. C’est leur permanence au fil des ans qui inquiète : rien ne s’améliore, et la situation a tendance à empirer.

Pour ma part, il y aura bientôt quatre ans que j’aurai mis en ligne un article analysant ces fameux résultats PISA (cf. Grandes écoles, petites élites ?). La première partie de mon article avait pour sous-titre : Une insupportable vérité et j’évoquais déjà ce paradoxe français qui tient à un modèle vantant l’égalité des chances et (re)produisant plus d’inégalités que le système éducatif d’autres pays.

Et puis, afin de marquer le coup, vous irez faire un tour dans L’enfer des programmes scolaires. Le Monde nous fait visiter un monde kafkaïen où se décide de façon souvent opaque ce qui sera ou non étudié par les élèves, du primaire au secondaire. On s’étonne par exemple de l’extrême politisation des commissions en charge des programmes, aux dépens de l’expertise pédagogique et de l’expérience directe des élèves et de l’enseignement. En voici un exemple :

« Les programmes d’histoire, qui oscillent, dans le secondaire, entre très chargés et quasi impossibles à terminer, ont été concoctés à l’inspection générale. Or, sur les douze représentants de la discipline, seuls trois ont enseigné durant leur carrière, regrette Bruno Modica, responsable des Clionautes, une association des professeurs de la discipline. Les autres ont un parcours politique et ne connaissent pas les élèves. »

Influence de la France

L’Etat français essaie de relancer les relations économiques avec les pays africains. La situation n’est en effet pas brillante, avec des parts de marché qui sont passées de 10 % à 4,7 % entre 2000 et 2011. Dans la revue de presse du mois de novembre, je mentionnais un rapport du Sénat expliquant que la politique africaine de la France est « dépourvue de stratégie à long terme sur ce continent », ce qui est tout de même un comble pour un pays qui a des liens étroits avec les pays africains, et donc de nombreux atouts.

Le Monde illustre son analyse de la situation avec une carte très intéressante montrant la part des exportations françaises dans les pays africains, ainsi que le montant du PIB de ces derniers. Pour une lecture claire de ce document, il faut d’abord regarder les couleurs (les pays en bleu foncé sont ceux où la France vend le plus), puis la taille des cercles (les plus grands étant ceux des pays au PIB le plus important) :

Vous constatez ainsi que les pays où la France vend le plus font partie – ce n’est pas étonnant – de la zone francophone. Mais dans les pays dont le PIB est le plus élevé, la France est peu présente, et notamment dans la zone anglophone. Autrement dit, la France a dû mal à sortir de sa zone de confort linguistique, ce que le géographe Michel Foucher appelle la « franco-sphère ».

Le mois dernier, j’ai évoqué la sortie de l’ouvrage dirigé par Michel Foucher : L’Atlas de l’influence française, en citant des extraits d’un entretien qu’il a donné à l’occasion de cette publication. Il y rappelait combien la géographie commerciale de la France en 2013 s’apparentait à celle de 1913, et correspond grosso modo à la zone francophone (la « franco-sphère »). Autrement dit, il y a une frilosité à développer des affaires en dehors de notre zone de confort linguistique, et c’est là extrêmement préjudiciable.

Pour conclure cette revue de presse, je vous invite à écouter une conférence récente de Michel Foucher où il développe ses réflexions à partir des documents publiés dans l’Atlas de l’influence française. C’est une intervention à la fois passionnante et majeure en ce qu’elle met en évidence les points forts et les points de la France à l’international, ainsi que les défis à relever pour qu’elle maintienne son rang dans le monde actuel et trouve sa place dans le monde à venir.

Si vous n’avez pas le temps de tout écouter, concentrez-vous au moins sur le passage qui va de 27’36 à 43’40 où il évoque la franco-sphère et l’enjeu culturel (et interculturel) de la perception de la France selon les pays:

Retrouvez toutes les revues de presse en suivant ce lien.

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Quelques suggestions de lecture:

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5 commentaires sur “Zones d’inconfort – revue de presse”

  1. Anette Due Rosenzweig

    Merci pour ce cadeau d’information de fin d’annee!

    #4325
  2. Benjamin PELLETIER

    Avec plaisir – Le mois a été riche en nouvelles, et il a fallu faire un choix!…

    #4326
  3. Elias Buchwald

    D’année en année vos analyses précises nous ouvrent les yeux et nous offrent une perspective différente sur les enjeux géopolitiques, culturels et économiques. Un grand merci donc pour ces analyses et au plaisir de vous relire prochainement.

    #4334
  4. Benjamin PELLETIER

    @Elias – Merci pour ce sympathique message… 🙂
    chat lion

    #4337
  5. Félicitations pour vos articles que je trouve toujours très intéressants et pertinents!

    #4344

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