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Un conflit interculturel entre Américains et Japonais

lundi 31 août 2015
Par Benjamin PELLETIER
Bill Murray dans une scène du film Lost in translation

Bill Murray dans une scène du film Lost in Translation

Cet été, Arte a diffusé un documentaire sur le tournage du film de Sofia Coppola Lost in Translation. Le film a rencontré un succès planétaire mais son tournage n’a pas été simple. Comme il s’agit d’une production américano-japonaise, il a été décidé de constituer des équipes mixtes pour réaliser ce film qui se déroule à Tokyo.

Un passage du documentaire a particulièrement attiré mon attention. Il évoque un malentendu interculturel entre Américains et Japonais qui aurait pu avoir de graves conséquences sur la suite du tournage. L’intérêt de cette anecdote tient également à son mode de résolution que décrivent Ross Katz, producteur américain, et Kyoshi Inoue, producteur exécutif japonais.

Pour ceux qui voudraient reprendre ce cas pour un cours ou une formation, j’ai pris le temps de faire une transcription du passage en question. Vous trouverez ensuite trois précisions contextuelles pour mieux saisir les implications de cette anecdote.

Le malentendu et sa résolution

Ross Katz, producteurOn fait les choses très différemment au Japon. Nous voulions faire le film à la japonaise, et vraiment impliquer l’équipe locale. Alors, nous avons élaboré une version un peu hybride entre une production américaine et une production japonaise, ce qui s’est avéré plutôt chaotique.

Kyoshi Inoue, producteur exécutifA chaque discussion, il y avait des problèmes. Il y avait des changements sans arrêt. Les équipes japonaises de production et de tournage n’en pouvaient plus. Et un incident est survenu au restaurant de shabu-shabu.

R.K. – Le quatrième jour du tournage, le régisseur général a démissionné. Il a fait ça très poliment. Il est venu me voir et il m’a dit par l’intermédiaire d’un traducteur: « Je suis vraiment désolé mais je dois quitter le film. » J’ai demandé: « Mais pourquoi? » Et il a dit parce que nous avons dépassé de dix minutes le temps prévu sur ce lieu de tournage. J’ai répondu que nous allions payer l’heure supplémentaire. Mais il a dit: « Non, c’est une question d’honneur. »

Ce qui s’est passé ensuite, c’est que l’équipe de réalisation et l’équipe de production ont dit à leur tour: « Nous devons respecter son honneur, donc nous aussi, nous devons démissionner. »

K.I. – Les équipes japonaises m’ont dit qu’elles avaient quitté le tournage. Ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient plus continuer comme ça. Je n’avais pas d’autre choix que d’appeler Ross et Sofia [Coppola] pour leur demander de tenir une réunion de production.

R. K. – Nous nous sommes excusés de n’avoir pas compris. Nous avons expliqué que c’était dû à une différence culturelle, que nous ne voulions pas leur manquer de respect. Et nous les avons suppliés de ne pas démissionner.

I.K. A la réunion, chacun a expliqué son point de vue et les équipes japonaises ont accepté de rester jusqu’à la fin. Pour finir, on a formé un cercle et on a fait un ippon jime en frappant dans nos mains une fois, tous en même temps. Ce fut une expérience.

Précision – vidéo d’un ippon jime

Remarques et commentaires

1) Les Américains sont plus à l’aise pour faire face aux imprévus que les Japonais. Les « changements permanents » pour s’adapter aux contingences sont une dimension normale pour les uns et stressante pour les autres.

2) Le malentendu est majeur dès le départ car le premier incident grave intervient au quatrième jour de tournage à peine, alors que celui-ci aura duré au final vingt-sept jours.

3) Le régisseur japonais annonce son départ en s’excusant d’abord, « il a fait ça très poliment ». Le conflit est grave mais la forme importe: le contenu négatif (démission) est exprimé dans un contenant positif (politesse, excuses).

4) La raison de la démission du régisseur paraît futile, et donc incompréhensible, aux yeux des Américains: un dépassement de dix minutes sur l’horaire prévu, dans un lieu aussi anodin qu’un restaurant (et non, par exemple sur un porte-avion ou dans une centrale nucléaire). Ils ne voient pas où est le problème et improvisent une solution (payer une heure supplémentaire).

5) La raison peut paraître anodine mais là n’est pas le problème: le dépassement de l’horaire et l’improvisation d’une solution sans concertation sont des symptômes de la qualité de la relation qui, aux yeux des Japonais, est dégradée par ce comportement.

6) On peut imaginer que le régisseur se demande comment continuer à travailler avec les Américains si, pour un scène aussi anodine, ils se mettent à improviser des solutions sans tenir compte de leurs partenaires locaux. Que peut-on craindre de pire pour la suite? C’est un facteur majeur de stress.

7) L’honneur du régisseur japonais est en cause. Il s’était certainement engagé auprès du propriétaire du restaurant. Il avait mobilisé ses équipes japonaises pour mettre en place un agenda conforme à l’accord passé avec lui. Il se sent responsable à la fois de lui-même en tant que régisseur et des autres (le propriétaire, ses équipes). C’est ce que le philosophe Takeshi Umehara appelle le mutualisme, une responsabilité réciproque interpersonnelle qui structure les relations dans la société japonaise.

8) Par solidarité avec le régisseur, ses équipes démissionnent. Rester en poste signifierait prendre parti pour le point de vue américain, et ainsi déshonorer une deuxième fois le régisseur. Or, les subordonnés sont aussi responsables d’eux-mêmes et de leur supérieur. Ils reconnaissent en outre le bien-fondé de sa démarche et ne peuvent que démissionner à leur tour.

9) La résolution passe d’abord par des excuses. Les Américains ont le réflexe (peut-être « suggéré » par le producteur exécutif Kyoshi Inoue qui agirait alors en médiateur cuturel) de ne pas chercher à justifier leur point de vue et à convaincre les Japonais de sa pertinence, mais de redonner de la face à leurs partenaires en utilisant le levier des émotions par des excuses, quitte à les supplier, attitude qui permet de retrouver une humilité culturelle indispensable à la résolution du conflit, et en général aux relations interculturelles.

10) Enfin, on se livre à un rituel japonais pour recréer le mutualisme perdu en faisant cercle et en frappant dans les mains. L’acceptation du rituel par les Américains dépasse le cadre du symbole en ce qu’elle envoie un message aux Japonais indiquant l’effort de chacun pour repartir sur des bases nouvelles pour la suite du tournage.

Complément – Une anecdote similaire en entreprise

En regardant cette séquence du documentaire, je me suis rappelé un récit semblable qui m’avait été raconté à Singapour l’année dernière, mais aux conséquences bien plus négatives.

Une entreprise américaine basée à Singapour dépêche des Etats-Unis deux responsables avec pour mission de virer un de ses collaborateurs locaux. Ils s’en acquittent « à l’américaine » : le collaborateur singapourien est convoqué pour un entretien lui signifiant son licenciement. Puis, il est prié de retourner dans son bureau, de mettre ses affaires dans un carton et de quitter les bureaux sur le champ.

Le lendemain, les trois subordonnés du Singapourien licencié annoncent qu’ils démissionnent. Leur supérieur a perdu la face devant tout le monde et ils ne peuvent être solidaires d’un tel traitement. Autrement dit, en voulant se débarrasser d’un collaborateur jugé incompétent – à tort ou à raison, là n’est pas la question –, l’entreprise américaine a perdu trois autres talents.

Si l’on imagine que parmi ces talents perdus, certains détenaient peut-être la compréhension des réseaux d’affaires locaux, le carnet d’adresses des clients majeurs ou des informations stratégiques sur les produits et les services de l’entreprise, ou bien, tout simplement, si l’on songe à la réputation dégradée de l’entreprise auprès des talents locaux qu’on cherche à recruter et à fidéliser, on mesure combien la gestion des risques interculturels n’est pas une vaine démarche.

Pour prolonger, je vous invite à consulter l’article Perdre la face, une peur universelle?

* * *

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Quelques suggestions de lecture:

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6 commentaires sur “Un conflit interculturel entre Américains et Japonais”

  1. Paulo ALMEIDA

    Bonjour Benjamin,

    Voila un bel texte, avec des questions concrètes et analyses très bien posées.

    Je pense que le plus multiculturel l’ambiance, le plus compliquées sont les relations, dans ce cas « simple » les « américains » et les « japonais », déjà généralisées mais en gardant dans leur sous-groupes leurs spécificités les californiens vs new-yorkais, etc etc. ils se comprennent mieux dans le sous-groupe parce qu’ils ont déjà travaillé ensemble, la distance cultural est moins importante et ils ont la même langue.

    Paulo ALMEIDA

    #23415
  2. Benjamin PELLETIER

    Pour ma part, Paulo, j’aime bien ce cas car, tout simplement, il se finit bien (je parle du tournage du film, pas de l’anecdote finale). Le conflit était majeur et son mode de résolution est riche d’enseignement pour toute situation de tension interculturelle.

    #23486
  3. Jean Luc Martin

    Bonjour Benjamin,
    La lecture de ce cas concret très intéressant doit nous inciter à ne jamais perdre de vue le fait qu’il existe au Japon un orgueil national très fort qui débouche au niveau individuel sur un sens aigu pour ne pas dire exacerbé, de la dignité… La décision du régisseur, au-delà de sa dimension technique est en fait révélatrice d’un sentiment de dignité bafouée chez le responsable de l’équipe japonaise. Plutôt que de crever l’abcès en abordant le problème directement avec ses homologues américains, en argumentant de façon rationnelle comme le font les Occidentaux, le régisseur a mis en œuvre un schéma de réaction bien connu, à savoir manifester ses convictions par un acte symbolique permettant de manifester publiquement le malaise ressenti. L’histoire du japon nous a montré que ces actes symboliques pouvaient parfois aller très loin… En ce qui concerne les démissions en cascade des collaborateurs du régisseur, elles sont en effet davantage la conséquence d’une perception collective de la notion de responsabilité qu’une réelle forme de solidarité pour le patron. Cordialement. JLM

    #26121
  4. Benjamin PELLETIER

    @Jean-Luc Martin – « une perception collective de la notion de responsabilité », voilà qui pourrait être une définition assez claire de ce qu’est le « mutualisme »…

    #26214
  5. Bertrand

    cas très interessant ma question est de savoir si ce comportement observé de la part des japonais à savoir respect de l’honneur peut etre appliqué dans le cas où ce sont les acteurs japonais qui sont en situation de faiblesse?

    #28710
  6. Benjamin PELLETIER

    @Bertrand – Il faudrait voir ce que vous entendez par faiblesse. Le cas serait intéressant à observer si le tournage avait lieu aux Etats-Unis: aurait-il fallu un « rituel » américain pour redonner de la face aux Japonais, ou bien les Japonais auraient-il réagi de la même façon et le malentendu aurait-il été résolu pareillement?…

    #28711

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