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Qu’entend-on par « humilité » dans le management interculturel ?

mardi 10 septembre 2013
Par Benjamin PELLETIER

Wang Hui (1632-1717), Pêchers en fleurs, barque de pêcheurs

Un conseil essentiel

Si vous lisez des ouvrages et des articles sur le management interculturel ou si vous avez participé à des sessions de formation interculturelle dans le cadre d’une expatriation, il y a un conseil qui revient systématiquement comme condition à toute interaction avec des partenaires et collaborateurs étrangers : l’humilité. Prenons quelques exemples :

« Oubliez vos préjugés, intéressez-vous avec patience et humilité à leur culture, leur histoire, cherchez à comprendre plutôt qu’à juger. » (Travailler en Pologne – Comment s’intégrer à une culture d’entreprise bien spécifique ?)

« Des clefs d’accès comme la patience, l’hospitalité au sens du don, la confiance, l’humilité, la discrétion, le silence, l’art de ne pas dire ou de dire au moment opportun, comprendre la « face » sont des savoirs difficiles à acquérir, mais indispensables pour établir des ponts dans la relation. » (Fernandez, Bernard et Zheng Lihua, Culture et gestion en Chine : “Gérer un grand pays, c’est comme cuisiner un petit poisson”, pdf)

« La première chose [pour travailler au Brésil], c’est l’humilité. C’est-à-dire admettre qu’au-delà de ce que l’on sait, il y a des choses que l’on ne peut apprendre qu’au contact des Brésiliens et à leur écoute. Il est primordial d’éviter de donner l’impression que l’on arrive en terrain conquis. » (Le management interculturel au Brésil)

« Qui veut réussir en Chine doit s’armer d’une bonne dose de patience, d’humilité et de sang froid. » (Français, encore un effort pour comprendre l’art subtil de faire des affaires en Chine)

Retenons de ces quelques extraits que l’humilité implique de comprendre sans juger (curiosité et attitude bienveillantes) et d’apprendre au contact des locaux (écoute et valorisation du discours de l’autre). Les citations pourraient être multipliées indéfiniment au sujet de tout pays d’affectation de l’expatrié tant l’humilité se trouve à la base de l’efficacité interculturelle.

Le processus d’apprentissage permanent

L’excellent Centre d’Apprentissage Interculturel, organisme émanant du Ministère des Affaires étrangères et du Commerce international du Canada (pour plus d’information, voir cet article), a mis en ligne un document très intéressant établissant le profil des personnes efficaces sur le plan interculturel (pdf). En voici deux extraits :

« Ces personnes demandent l’aide des résidents locaux, ont recours à des « interprètes culturels » locaux ou à des tuteurs pour les aider à comprendre leurs collègues locaux et la façon dont leur propre comportement est perçu par les habitants du pays. »

 « Les personnes efficaces sur le plan interculturel font preuve de modestie relativement aux réponses que leur propre culture apporte aux problèmes rencontrés à l’étranger et respectent les façons de faire de la culture locale ; elles font preuve d’humilité dans leur connaissance du contexte local et sont donc désireuses d’en apprendre davantage à cet égard et de consulter les habitants du pays avant de tirer leurs conclusions. »

L’humilité consiste ici à ne pas se positionner culturellement en surplomb et à solliciter l’expertise culturelle des locaux pour apprendre d’eux. Cette attitude n’est possible que si l’on a conscience de son ignorance et si l’on est capable d’assouplir ses propres références, non pas pour les oublier mais pour qu’elles coexistent avec des références nouvelles et pour trouver des points d’ajustement.

Prise en ce sens, l’humilité culturelle ne doit pas être confondue avec la vertu chrétienne de l’humilité, laquelle impose un effacement de soi, voire un mépris de soi, pour s’ouvrir pleinement aux autres et à Dieu. L’humilité des Chrétiens substitue un déséquilibre (le moi n’est rien par rapport aux autres, au monde et à Dieu) à un autre (le moi vaniteux qui se place au-dessus de tout), tandis que l’humilité culturelle cherche à établir une cohabitation harmonieuse entre des systèmes de références culturellement différents.

Le problème est que le sens chrétien continue d’influencer la notion de l’humilité culturelle en l’identifiant pour certains à une forme de rabaissement, de relativisme culturel absolu, voire de dénigrement de soi. En fait, les comportements interculturellement efficaces sont éloignés de ces idées négatives et assez simples à décrire, si l’on suit l’étude des Canadiens. Ainsi, les personnes efficaces sur le plan interculturel :

  • « ne donnent pas l’impression d’être imbues d’elles-mêmes ni de se sentir supérieures (même si le poste qu’elles occupent leur donne du pouvoir et inspire le respect dans la culture du pays d’accueil),
  • savent se moquer d’elles-mêmes quand elles se trompent,
  • acceptent les critiques des autres,
  • suivent les indications du personnel local, au besoin, pour réaliser les objectifs de la mission,
  • sont disposées à remettre périodiquement en question la façon dont elles font les choses,
  • se rendent compte que leurs interventions sont une simple étape d’un long processus et qu’elles ne sont sans doute pas plus importantes que les interventions passées ou à venir,
  • n’hésitent pas à demander l’appui d’amis ou de collègues locaux et ne se laissent pas, à cet égard, paralyser par leur peur ou leur crainte de passer pour ignares. »

Au fond, l’humilité culturelle consiste à se soumettre à l’expertise de ceux qui savent, une démarche qui suppose l’acceptation de son ignorance, et qui sera difficile à initier chez ceux qui s’identifient à leur savoir acquis. En effet, comme indiqué dans les extraits ci-dessus, l’humilité culturelle est inséparablement liée à l’idée d’apprentissage permanent.

Autrement dit, on trouvera moins d’aptitude à l’humilité culturelle chez ceux qui s’identifient à un statut délivré par un diplôme ou chez ceux à qui la fréquentation d’un établissement prestigieux (une grande école, par exemple) procure une identité sociale et professionnelle à vie, que chez ceux qui valorisent plutôt l’expérience et l’évolution de soi comme marqueurs de leur identité. L’un (le diplôme, l’école prestigieuse) peut aller avec l’autre (l’expérience, le devenir) mais la tendance à l’humilité culturelle – et donc l’efficacité interculturelle – est fragilisée dans le premier cas car le savoir se fige dans le statut tandis que, dans le second cas, le savoir est en mouvement dans l’expérience.

L’article fondateur de la réflexion sur l’humilité culturelle date de 1998 et il concerne le secteur des soins transculturels : Cultural Humility versus Cultural Competence (pdf), de Melanie Tervalon et Jann Murray García. Les auteurs établissent une intéressante distinction entre humilité et compétence en remarquant qu’il faut se méfier de cette dernière car elle fige une capacité comme acquise. Or, les soins transculturels exigent de l’expert qu’il quitte son statut d’expert pour devenir l’apprenti de son patient, lequel détient un savoir sur sa maladie.

Pour comprendre comment un patient étranger vit et perçoit son désordre physique ou mental, il faut se mettre à l’écoute de son discours, de ses croyances, de ses valeurs, de ses représentations, voire de ses mythes et légendes. Cette attitude demande un effort spécifique pour quitter la position d’autorité et écouter la raison des autres : l’humilité, « condition préalable à ce processus » pour les auteurs de l’article.

Quitter la position d’expert ne signifie pas de renoncer à son expertise mais d’ouvrir en soi un espace d’écoute et de compréhension pour des références et un savoir à côté, en dehors ou même très éloignés du champ étroit de sa propre expertise. C’est là un réel défi, comme le remarque Laurent Combalbert, ancien officier du Raid et négociateur de crise :

« L’humilité n’est pas une chose naturelle chez les gens qui ont le sentiment d’être des experts. Or en négociation, elle est fondamentale. Elle permet de remettre constamment en question les méthodes et les techniques utilisées, et elle pousse chaque négociateur à accepter que les situations de crise qu’il gère puissent être toutes différentes les unes des autres et nécessiter des analyses nouvelles à chaque fois. » (Crises et facteur humain, p.147)

Valoriser le savoir de l’autre

Dans la pratique, l’humilité culturelle peut se manifester de multiples façons. Le document du Centre d’Apprentissage Interculturel a déjà donné quelques pistes (pas de sentiment de supériorité, autodérision en cas d’erreur, écoute des critiques, sollicitation de l’expertise culturelle des locaux). Prenons un exemple très concret pour illustrer ce phénomène. Il provient d’un article de 2011 dont le titre anglais peut être traduit ainsi : L’importance de l’humilité culturelle dans les recherches interculturelles (pdf), d’Alison Willis et William Allen, Université de Sunshine Coast.

Les auteurs s’appuient sur le témoignage d’une chercheuse australienne, professeur invité en Ouganda pour mener une étude auprès des enseignants locaux. Après avoir « transpiré » durant ce projet, elle en est revenue avec l’idée que « les pratiques de recherche interculturelle ont besoin d’aller au-delà de la simple notion de sensibilité interculturelle et de s’emparer avec conviction de celle d’humilité culturelle ».

Ce besoin d’humilité culturelle s’est fait sentir dès les premiers entretiens avec les enseignants locaux. Pour commencer, elle leur a posé une question très simple : « Quelles sont vos expériences avec les enfants et leurs études en Ouganda ? » Or, plus d’une fois, les enseignants ougandais lui ont répliqué : « Je ne connais pas la réponse à cette question. » Cette réaction peut surprendre, et même exaspérer. Pour la comprendre, il faut en fait faire preuve d’humilité culturelle et saisir comment fonctionnent les références locales quant au savoir, à l’éducation, à la relation enseignant/étudiant et à la perception des Occidentaux par les Ougandais. La chercheuse australienne explique ainsi :

« Ayant été eux-mêmes éduqués dans un système dominé par les examens, certains des enseignants interrogés ont eu l’impression que cette femme d’Australie était là pour tester leur connaissance. Alors, au lieu de perdre la face avec une réponse incorrecte, ils ont choisi de ne pas répondre à la question. »

Aussi simple soit-elle, la question posée par l’Australienne comporte en fait deux implicites propres à sa culture :

  • elle suppose une communication directe et explicite dans le jeu des questions/réponses, ce qui n’est pas forcément le meilleur moyen d’obtenir des informations dans certains contextes culturels beaucoup plus indirects et implicites,
  • elle implique que la personne interrogée soit à l’aise pour communiquer sur ses expériences et opinions personnelles, ce qui là aussi n’est pas une disposition universelle.

La chercheuse n’insiste pas, elle met donc de côté ses références culturelles et prend le temps d’écouter et de comprendre l’expertise culturelle des Ougandais sur eux-mêmes :

« L’un des participants a expliqué que, lors de son éducation formelle, de l’école primaire à l’université, il n’a jamais eu une seule fois l’opportunité d’exprimer des idées en dehors des conditions d’examen. Il a affirmé que pas une fois le professeur ne lui a demandé son opinion dans la salle de classe. Au contraire, il venait d’un système où l’information devait être mémorisée et reproduite dans les conditions d’un test. Il pensait fermement que ce type d’éducation avait ôté à son peuple la confiance de s’exprimer par soi-même, de parler avec des étrangers et de penser de façon autonome. »

Si elle avait conservé son attitude initiale, les réponses auraient été soit inexistantes, soit inexploitables, car données pour correspondre à une idée que les enseignants se font de ce qui est correct comme réponse ou, tout simplement, pour lui plaire en lui répondant ce qu’elle désirait entendre. Pour sortir de cette situation, l’Australienne a compris qu’elle devait inverser la relation et, au lieu de se trouver en surplomb comme le maître qui interroge l’élève, devenir l’étudiant ou l’apprenti des Ougandais.

Elle a réalisé cette démarche en expliquant aux Ougandais combien leurs réponses avaient de la valeur. Elle a donc orienté leur attention sur l’importance de l’information pour elle, ignorante de leur culture et se soumettant avec bienveillance à l’expertise de ses interlocuteurs:

« Quand ils ont compris que leurs histoires contenaient une valeur remarquable pour moi, ils se sont détendus et ont librement partagé leurs mythes, leurs légendes et leurs expériences. »

Quitter la position de surplomb culturel, neutraliser le jugement de valeur, être conscient de son ignorance, se soumettre à l’expertise culturelle des locaux, valoriser le savoir local pour trouver des stratégies d’ajustement, voilà autant d’attitudes qui définissent l’humilité dans les relations interculturelles.

* * *

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3 commentaires sur “Qu’entend-on par « humilité » dans le management interculturel ?”

  1. ALLAIS

    Remarquable article sur une notion majeure dans les relations humaines et tout particulièrement dans les relations interculturelles.
    Mais 2 paragraphes de votre article sont tout à fait irrecevables et me semblent un « combat d’arrière-garde »… Non, l’humilité des chrétiens n’est pas du tout ce que vous en dites… et cette approche du sens chrétien de l’humilité est de l’ordre d’une « fausse croyance archaïque », d’une méconnaissance … Il serait bon de réactualiser votre connaissance des chrétiens « vivants » en les rencontrant, en toute humilité, comme vous savez si bien la décrire dans votre article !
    En vous remerciant
    MP Allais

    #3344
  2. Benjamin PELLETIER

    @Allais – Merci pour ces réflexions et pour l’occasion d’apporter des précisions. Ces quelques lignes sur l’humilité des Chrétiens renvoient à ce qui est traditionnellement un obstacle à l’ouverture à Dieu: l’amour-propre, qui incite à ne rechercher que son intérêt égoïste. Dans sa version extrême, la lutte contre l’amour-propre tend au « mépris de soi », comme je l’indique ci-dessus – cf Pascal: « le moi est haïssable ».

    #3345
  3. Merci pour cet article j’ai apprécié la référence à l’humilité chrétienne qui brouille parfois la perception du mot humilité et fait référence pour certains au « moi n’est rien ». Or l’attitude d’humilité culturelle nécessite au contraire une conscience de soi de ses réflexes de ses formatages pour justement en faire abstraction afin d’être à l’écoute et dans un processus d’apprentissage.
    L’étude des Canadiens sur les points à respecter est très pertinente.

    #4001

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