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Le retour des cerveaux, nouveau symptôme de la désoccidentalisation du monde

mercredi 13 février 2013
Par Benjamin PELLETIER

Départ des uns, retour des autres

Les Echos ont mis en ligne le 7 février un article consacré à la fuite des cerveaux : Comment ne pas subir le départ des cerveaux à l’étranger. Cet article comprend des extraits d’un entretien que j’ai eu avec la journaliste des Echos. Il s’agissait de mettre en avant l’idée qu’il ne faut pas confondre les départs dus aux nouvelles formes de la mobilité et les départs que l’on peut qualifier de « fuite », dus à une lassitude de l’environnement français où subsistent des pratiques archaïques sur le plan managérial et où l’innovation est financièrement très mal reconnue – voire pas du tout (cf. sur ce blog L’innovation en France et ses freins culturels).

A présent, je souhaite prolonger cet article des Echos en partageant avec vous quelques réflexions sur un sujet qui semble en contradiction avec le « départ des cerveaux » dans la mesure où il s’agit du « retour des cerveaux ». C’est en quelque sorte un phénomène miroir. Après Comment ne pas subir le départ des cerveaux à l’étranger, le titre de cet article pourrait être : Comment ne pas subir le retour des cerveaux chez eux.

D’un côté, certains pays développés s’inquiètent de voir partir des talents nationaux attirés par le dynamisme et les opportunités des pays émergents (la fameuse fuite des cerveaux); d’un autre côté, des pays s’inquiètent de voir repartir des talents étrangers qu’ils avaient su attirer via une politique d’immigration sélective, et qui souhaitent désormais participer à l’émergence de leur pays d’origine (le retour des cerveaux). Ces deux phénomènes sont en fait comme l’avers et le revers d’une même médaille (la désoccidentalisation du monde).

Un mouvement de fond

Le retour des talents dans leur pays d’origine touche évidemment les pays les plus engagés dans une politique d’immigration sélective (les Etats-Unis, notamment) ou dont l’économie repose sur la main d’œuvre étrangère (pays du Golfe). Il concerne les talents venant de pays où, au moment de leur départ, il n’y avait pas d’opportunité pour être recrutés à la hauteur de leurs capacités et où les possibilités de développer des entreprises innovantes étaient limitées, sinon nulles.

Avec la montée en puissance de nombreux pays, ces opportunités et ces possibilités existent aujourd’hui. Le départ des talents trouve alors sa source dans un faisceau de causalités :

  • le marasme économique et le marché de l’emploi atone dans les pays occidentaux qui facilitent la prise de décision de repartir dans le pays d’origine,
  • une mentalité de pionnier acquise au contact du pays étranger, qui s’essouffle au fil des années et qu’on l’on souhaite retrouver en développant des affaires dans son pays d’origine,
  • le désir grandissant de faire profiter au pays d’origine du savoir-faire, de l’expérience et des compétences acquis à l’étranger,
  • l’éloignement de la famille et des amis qui pèse avec le temps, d’autant plus que ces talents expatriés appartiennent pour la plupart à des cultures où il revient aux enfants de s’occuper des parents vieillissants,
  • d’autres facteurs peuvent intervenir, comme le repli des sociétés occidentales sur elles-mêmes, les plafonds de verre imposés aux immigrés ou la montée du racisme.

Précisons bien qu’il ne s’agit pas de retours massifs. Mais, qualitativement parlant, des dizaines de milliers de talents qui rentrent chez eux chaque année représentent une puissance d’innovation et de création en moins pour les pays qui les avaient reçus et dont le dynamisme et la compétitivité risquent de pâtir de ces départs. Pour ma part, j’ai souvenir qu’il commençait à y avoir des tensions dans les pays du Golfe pour recruter des Indiens très qualifiés (ingénierie, finance, informatique notamment) dans les années 2006-2008 où j’y travaillais.

Si l’on croise les informations rassemblées par Kishore Mahbubani dans son ouvrage Le défi asiatique avec un article du New York Times de l’année dernière, on obtient les données chiffrées suivantes :

  • en 1999, 7 000 Chinois sont retournés en Chine ; en 2006, il étaient 40 000,
  • en 2006, 35 000 expatriés indiens sont rentrés au pays ; en 2010, ils étaient 100 000.

Ces chiffres peuvent sembler dérisoires si on les rapporte aux populations de Chine et d’Inde, ainsi qu’aux populations des pays d’accueil durant l’expatriation. Mais il faut bien garder à l’esprit qu’il s’agit de chercheurs, de scientifiques, d’innovateurs et d’entrepreneurs, ce qui ne va pas sans susciter d’inquiétude dans les pays où ils commencent à faire défaut.

L’inquiétude des Américains

Une grande partie du dynamisme économique des Etats-Unis repose sur l’énergie des talents qu’ils ont su attirer. Ainsi, alors que les immigrants constituent 12% de la population américaine, ils ont créé 52% des start-ups de la Silicon Valley. Ils représentent 24% de la main d’œuvre la plus qualifiée dans l’ingénierie et les sciences. Et parmi celle-ci, 47% de ceux qui possèdent un doctorat sont des immigrés (source ici).

Or, une étude a montré que la proportion de start-ups créées par des immigrants aux Etats-Unis est passée de 52,4% en 2005 à 43,9% en 2012 (ici, en pdf). Certains ont évoqué un taux de création de start-ups par des nationaux américains qui aurait augmenté, ce qui de fait aurait entraîné une baisse du taux de création par les étrangers. Argument réfuté par l’auteur de l’étude, Vivek Wadhwa :

« Ce n’est pas le cas du tout. Nous n’avons pas plus de start-ups fondées par des natifs, nous avons tout simplement moins de start-ups. »

Dans cette étude, on trouve un graphique montrant l’origine des créateurs d’entreprise dans la Silicon Valley, où il apparaît nettement que les Indiens sont très représentés et constituent donc un risque d’affaiblissement si la tendance au retour s’accélère à court et moyen termes :

C’est donc en ayant à l’esprit tous ces éléments contextuels qu’il faut lire le commentaire de Vivek Wadhaw en page 3 de son rapport :

« Le fait que la proportion de créateurs immigrants dans la Silicon Valley ait décliné depuis 2005 soulève des questions sur la capacité future des Etats-Unis à rester économiquement compétitifs dans le marché international. »

Si l’on n’assiste pas à un complet basculement du centre de gravité de l’Occident vers l’Asie avec des déplacements massifs d’immigrés retournant chez eux, il s’agit néanmoins d’un phénomène nouveau qui commence à inquiéter les pays concernés par ces départs. Cette tendance au retour des cerveaux doit être appréhendée comme un symptôme supplémentaire de la désoccidentalisation du monde qui est en cours.

Il n’y a là rien à regretter ni aucune raison de se lamenter. Il faut en prendre acte et trouver des stratégies d’ajustement à ce nouvel ordre des choses – sans quoi ce que nous perdrons sera bien plus douloureux que ce que nous avons déjà perdu :

« L’ère de la domination occidentale arrive à son terme, elle a donné le bien autant que le mal et la destruction à l’histoire humaine. Pour ceux des 12% de la population mondiale qui vivent en Occident, il est vain d’imaginer qu’ils peuvent façonner le destin des autres 88%, dont beaucoup sentent aujourd’hui renaître en eux une énergie et des forces nouvelles. Pour l’instant, la majorité désire coopérer avec l’Occident. Cependant, si l’Ouest essaie de prolonger sa domination, la confrontation sera inévitable. » (Kishore Mahbubani, Le défi asiatique, p.144)

Pour prolonger, je vous invite à consulter également sur ce blog: L’Europe en crise et la fuite des cerveaux.

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