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Trois récits anciens de la rencontre avec les Occidentaux

dimanche 18 décembre 2011
Par Benjamin PELLETIER

Hollandais réveillonnant à Noël, détail d’une estampe japonaise attribuée à Yushi Ishikazi, 1797

Comme dernier article pour cette année 2011, j’ai souhaité partager avec vous trois récits anciens de la rencontre avec les Occidentaux.

Si les premiers contacts des Occidentaux avec les autres cultures ont donné lieu à d’innombrables récits, il est bien plus rare de trouver des textes rédigés de l’autre point de vue, soit parce que les cultures en question étaient des cultures orales, soit parce que leurs récits n’ont pas été conservés, soit encore parce qu’ils sont difficilement accessibles.

1. « … un gobelin à long nez … »

Le premier texte provient du superbe ouvrage de Nicolas Menut : L’homme blanc, les représentations de l’Occidental dans les arts non européens. Dans le chapitre consacré aux représentations de l’Occidental dans différents pays asiatiques, on trouve la description par un auteur japonais en 1639 de l’arrivée du premier occidental au Japon en 1549. Il s’agit du père jésuite François Xavier (Francisco de Javier), nommé ici Bateren, certainement une altération de l’espagnol Padre :

« Sous le règne de Mikado Go-Nara  no In, un vaisseau marchand venant du sud barbare vint sur nos côtes. Du navire émergea pour la première fois une créature innommable, quelque chose de similaire dans la forme à un être humain, mais ressemblant davantage à un gobelin à long nez ou au démon géant Mikoshi Nyudo. Après une inspection plus attentive, il fut découvert que cet être se nommait Bateren. La longueur de son nez fut la première chose qui attira notre attention : on aurait dit une conque de mer. Ses yeux étaient aussi larges qu’une scène dont l’intérieur serait jaune. Sa tête était petite. Ses mains et ses pieds étaient munis de longs ongles. Il mesurait plus de sept pieds, et il était tout noir…  Nous ne pûmes comprendre ce qu’il nous dit : sa voix ressemblait au hululement d’un hibou. Tous se précipitèrent pour le voir, dans la plus grande pagaille. »

J’aime beaucoup ce texte, témoignage touchant d’une première rencontre et récit vivant qui nous fait imaginer sans mal la stupeur des Japonais du XVIe siècle confrontés à la fois à l’étrangeté radicale (« une créature innommable ») et à la ressemblance (« similaire dans la forme à un être humain »). Ce qui prédomine, ce n’est pas la terreur face à l’inconnu, mais la curiosité (« Après une inspection plus attentive », « Tous se précipitèrent pour le voir »).

La première chose qui attire l’attention, c’est la longueur du nez ; puis la largeur des yeux, la petitesse de la tête, la longueur des ongles des mains et des pieds, la taille du corps, sa couleur, et enfin la voix. Les Japonais ont affaire à un être complètement disproportionné, extrêmement laid, qui hulule comme un hibou. On peut imaginer qu’ils ressentent lors de ce premier contact un mélange de dégoût et d’amusement.

Cet effet de disproportion se retrouve également dans les rapports de diplomates chinois en mission dans les pays occidentaux. L’un d’entre eux, Zhang Deyi, est célèbre pour les récits de ses missions effectuées à la fin du XIXe siècle. Lors d’un passage aux Etats-Unis, il observe un Américain extrêmement grand qui est exhibé lors de spectacles. Mais dans le texte de Zhang Deyi, cet Américain devient un être gigantesque qui devait produire un effet saisissant chez les lecteurs chinois :

2. « … comme des démons, des possédés… »

Le second récit concerne la visite en France en 1860 d’un intellectuel marocain, Idriss Al’Amraoui, envoyé en mission par le sultan Mohammed IV afin de comprendre ce qu’est la modernité. Le rapport d’Al’Amraoui est publié en français sous le titre Le paradis des femmes et l’enfer des chevaux (ci-contre, cliquez pour agrandir l’image).

Dans le premier extrait, Al’Amraoui vient d’arriver par bateau à Marseille. Là, il est accueilli par l’interprète particulier de l’Empereur Napoléon III venu spécialement pour accompagner la délégation marocaine jusqu’à Paris. La présence de ce Français érudit lui inspire des sentiments très mitigés, entre l’admiration pour son érudition et la déception face à son arrogance :

« C’était un homme très cultivé, sachant, outre l’arabe, le persan et le turc, ainsi que toutes les langues des chrétiens. Il connaissait une multitude de vers et d’anecdotes, qu’il aimait à citer à l’occasion, mais son accent européen et sa prononciation incorrecte gâchaient toute cette éloquence, outre que nous percevions dans son regard qu’il était animé de sentiments de haine à l’endroit des musulmans. »

En somme, voilà exactement le spécimen du Français qui a des connaissances culturelles mais aucune compétence interculturelle. Il fait étalage de son savoir pour briller mais son regard trahit le jugement de valeur négatif qu’il porte sur ceux qui ne lui renvoient pas le miroir de son intelligence supposée. Cette description d’Al’Amraoui est remarquable en ce qu’elle révèle la permanence malheureusement quasiment intemporelle d’un type social : l’érudit français qui cherche à montrer aux étrangers qu’il en sait plus sur leur culture qu’ils n’en savent eux-mêmes. Al’Amraoui n’est pas dupe, il poursuit d’ailleurs son récit ainsi :

« Pour nous, nous le traitions avec amabilité, mais nos cœurs en secret le détestaient. »

Pourquoi cette détestation ? Affaire de facteurs culturels incompatibles et différence radicale de l’islam, répondraient les piètres analystes d’aujourd’hui. Pas du tout, rien de tout cela ! L’intolérance n’est pas toujours où on l’imagine :

« Il avait en particulier une attitude d’hostilité déclarée vis-à-vis de notre interprète juif […] et s’employait à l’humilier de toutes les façons lorsqu’il le voyait en notre compagnie… Impénétrables sont les voies de Dieu. »

Dès ses premiers pas en France, Idriss Al’Amraoui fait l’expérience de l’arrogance et de la suffisance de certains Français, ainsi que de leur mépris, voire de leur haine, pour les hommes des autres cultures. D’ailleurs, son premier objet d’admiration est la luxuriance de la vallée du Rhône, et surtout ce fleuve « qui se prosterne devant la gloire de Dieu ». Mais il s’étonne de ne pas retrouver son enthousiasme chez les habitants :

« Ils ne savent pas jouir convenablement de ces beautés, ni venir s’asseoir au bord de ce fleuve pour passer des moments agréables, ni parcourir à cheval ces prairies… Ils passent plutôt comme des démons, des possédés, montés sur des chars de fer et de feu, qui déchirent le paysage. »

Idriss Al’Amraoui est même extrêmement choqué par les scènes qu’il observe à la sortie des auberges. Voici comment il perçoit les clients des auberges :

« Puis, il sortent des auberges en roulant comme des porcs, en sautant comme des singes, en brayant comme des ânes; leurs visages sont déformés par la manière dont ils sont rasés, et leurs propos ne sont que sifflements, grognements et éclats de rire… »

Nombreux sont les passages de son rapport qui mériteraient d’être cités ici. Je ne peux que vous renvoyer à la lecture de ce court texte, et notamment à la description qu’Al’Amraoui fait de son premier voyage en train. Je citerai seulement un dernier extrait qui se situe tout à la fin de son récit. Il concerne le goût des Français pour l’éloquence, remarque toujours actuelle :

« De manière générale, on peut constater que les bonnes paroles, éloquemment prononcées, éveillent dans le cœur des Français un écho considérable, et qu’ils les préfèrent même à des cadeaux. »

3. « … le contraire de la Chine »

Si parmi les premiers Occidentaux qui découvrent la Chine, la plupart ont le sentiment d’avoir affaire à un monde radicalement différent, c’est également le cas des Chinois qui se rendent pour la première fois en Europe et en Amérique. C’est même un monde à l’envers qui s’offre à eux. Zhang Deyi, le diplomate chinois évoqué précédemment, décrit ainsi le monde occidental qu’il découvre dans les années 1860-1870 :

« Il n’y a rien ici qui ne soit le contraire de la Chine. En politique les gens discutent et les gouvernants obéissent ; dans la famille la femme propose et l’homme suit, dans l’écriture ils écrivent de droite à gauche [sic] ; dans les livres ils commencent la lecture par la fin et progressent vers le début ; quand ils mangent et boivent ils commencent par la soupe et prennent ensuite le riz ; les plats cuisinés d’abord, puis les fruits. Quand ils s’assoient celui qui est à droite est honoré et celui à gauche est considéré comme inférieur, l’hôte est honoré et l’invité placé à un niveau inférieur. D’où leur coutume intangible selon laquelle dans une réunion l’hôte doit être assis au centre tandis que les invités sont assis de chaque côté. La raison peut tenir à leur nature ou au fait que leur pays est situé du côté du monde opposé à celui de la Chine si bien que les coutumes et les systèmes sont précisément inversés. Tout cela reste un mystère à mes yeux. »

Si Zhang Deyi fait part ici de la radicalité de la différence culturelle, il évoque également sa surprise devant l’intérêt des Européens pour la culture chinoise. Comme bien d’autres émissaires chinois, il se rend dans les bibliothèques pour consulter les ouvrages sur la Chine, ainsi à Londres:

« Le temps était pluvieux et je me rendis à la bibliothèque, un grand édifice aux nombreuses entrées avec une grande collection d’ouvrages où je consultai China and its Customs (deux volumes) qui renferme d’excellentes illustrations et des notes détaillées sur les services bouddhiques, les fêtes de mariage, les chants au travail et les jouets. Il y avait aussi des ouvrages sur le confucianisme et le taoïsme, une traduction du dictionnaire Kangxi et un Vocabulaire croisé chinois-anglais. L’équivalent étranger du Livre des montagnes et des mers diffère beaucoup du chinois. Ses trois volumes de deux pouces d’épaisseur chacun ont de claires reproductions de toutes les sortes d’oiseaux et d’animaux, de bêtes et d’insectes aquatiques qui prennent vie presque à chaque page. »

Un autre diplomate chinois, Liu Hsi-hung, raconte ainsi son voyage en train de Suez au Caire en 1877 :

« Aujourd’hui j’ai vu pour la première fois un train… Le miracle d’un tel objet surpasse l’art magique de réduire les distances. Mais si nous l’appliquons à la Chine les gens qui dénudent leurs jambes et retroussent leurs manches, qui tiennent les cordes, qui font avancer les bateaux à la rame, qui tirent les charrettes pour transporter des gens ou des charges, tous perdraient leur travail. Les dynasties les unes après les autres ont évité de déranger le peuple. »

Quelques années auparavant, Idriss Al’Amraoui avait lui aussi pris le train pour la première fois. Mais, loin de la réserve de Liu Hsi-hung, le Marocain fait part de son seul émerveillement :

« C’est une invention merveilleuse que Dieu a révélée en notre temps, par l’intermédiaire des Européens, et dont l’esprit ne peut qu’être ébloui ; au point qu’on se surprend, au premier regard, à penser que c’est là l’œuvre des djinns, et que les hommes n’ont pu la réaliser. »

Il y a là une différence de point de vue particulièrement intéressante : tandis que le Chinois juge le train inapproprié à l’état historique de la Chine, le Marocain perçoit le train, comme il l’écrit, « en notre temps ». De même, alors que Zhang Deyi conçoit le monde occidental comme le contraire du monde chinois, Idriss Al’Amraoui balance entre l’admiration et l’indignation. C’est que, contrairement aux deux diplomates chinois, et malgré les différences culturelles, Idriss Al’Amraoui pouvait à certains moments se sentir à la fois contemporain et proche des Européens. L’inverse était-il vrai ?…

Si vous avez d’autres références de récits anciens de rencontres avec les Occidentaux, n’hésitez pas à les partager en commentaire!

Bonnes fêtes de fin d’année à tous!

* * *

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2 commentaires sur “Trois récits anciens de la rencontre avec les Occidentaux”

  1. Michel Fradin

    Compliments pour votre site que je découvre avec le plus grand intérêt.C´est intelligent, très bien documenté et j´espère que les jeunes gens dans les grandes écoles de commerce le connaissent et le lisent avec profit.
    Petit commentaire sur votre article consacré au mythe de la fin du XIXème siècle relatif au « rayonnement » et au prestige de la France.
    Il y eût plusieurs époques très différentes où ce « rayonnement » s´opéra : Dans toute l´Europe médiévale des croisades pour des raisons démographiques et militaires évidentes avec excroissances territoriales de faible durée au Moyen Orient, puis une résurgences « triomphante » et dominante en Europe pendant le règne de Louis XIV, la Régence et une grande partie du règne de Louis XV pour les mêmes raisons mais l´extension territoriale n´a plus de motifs religieux et seulement économiques. Malgré d´immenses territoires explorés (Canada, Louisianne « lato sensu ») mais difficile à contrôler et perdus par manque d´intérêt (Québec), on ne garde finalement que les « îles à sucre » puisqu´il faudra attendre le blocus continental de Bonaparte pour substituer la betterave à la canne…Quant à la conquête Algérienne par la monarchie de Juillet c´est un avatar pas du tout programmé et dont la France ne sait trop que faire entre 1840 et 1870 tout en consolidant le contrôle militaire du territoire…Le reste des grandes extensions territoriales en Afrique après 1870 est dû à de nombreux « signaux » de « sympathique complicité » envoyés par le Chancelier Bismarck à l´endroit de la nouvelle République pour la compenser de la perte de l´Alsace-Lorraine. Le Chancelier considère sa conquête de 1870 comme irrévocable mais ne voit aucune objection à ce que la douleur d´une France ulcérée et humiliée par sa défaite soit adoucie par des « conquêtes » sur un Continent dont lui se désintéresse notoirement (il ne regarde qu´à l´Est…)mais où il espère que le coq Gaulois oubliera ses chagrins et ses provinces à jamais perdues… Le coq Gaulois y gagnera le contrôle de territoires équivalent à 280 Alsaces-Lorraines…Y eût il jamais dans toute l´histoire « compensation territoriale » si mugnificente ? Il est vrai que ce « cadeau » ne coûtait rien au Chancelier de fer : il n´en coûterait à la République que de s´en saisir avec son gracieux « bene placet »…et avec pour lui le secret espoir que les Français se heurteraient en Afrique aux ambitions Britanniques et qu´un autre conflit occuperait ainsi ses turbulents voisins occidentaux…
    De ce « somptueux pourboire colonial » dont Bismarck compensait la République naquit la légende du « rayonnement » Français activé par les lobbys (on n´employait pas encore ce mot…disons « groupe d´influence ») économiques (miniers, forestiers,agricoles extensifs)qui foisonnaient autour de Jules Ferry et du Général Galliéni.

    #1296
  2. Benjamin PELLETIER

    @Michel – Merci pour ce retour de lecture. Pour contextualiser votre commentaire, je rappelle que vous faites référence à l’article D’où vient le « rayonnement de la France ». Comme l’indiquent les guillemets et le contenu de l’article, je m’interroge sur l’origine de l’expression « rayonnement de la France », et plus précisément de la notion de « rayonnement » et de sa rhétorique.
    Il est certain qu’avant même de développer cette rhétorique du « rayonnement » de nombreux moments historiques ont marqué la volonté de la France d’étendre son « influence » ou son « empire » sur le monde, et je vous remercie pour ces rappels historiques. Il serait d’ailleurs très intéressant de mettre en évidence les arguments discursifs qui ont été mis en avant pour appuyer cette projection à l’international – mais c’est un vrai travail d’historien pour lequel je n’ai pas les épaules ni les reins assez solides….
    D’ailleurs, s’il y a eu des travaux publiés sur ce sujet, je suis preneur de références. Si quelqu’un en a connaissance, qu’il n’hésite pas à les partager ici…

    #1297

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