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Nunchi: souci des autres avant souci de soi

Vendredi 2 avril 2010
Par Benjamin PELLETIER

Corée - 1933

Corée - 1933

« La croissance de l’homme ne s’effectue pas du bas vers le haut mais de l’intérieur vers l’extérieur. » Kafka, La Métamorphose

Importance du non-verbal dans la communication

50 à 90% de la signification d’un message oral est transmis à travers la communication non-verbale. Autrement dit, la majeure partie de ce que nous signifions oralement ne passe pas par les mots mais par le corps. Les expressions du visage, le regard, l’intonation, les gestes, toute la mise en forme du discours autrement que par les mots, apportent quantité d’informations qui dépassent les mots, les complètent, voire les contredisent.

Ainsi, ce que l’on dit n’est pas toujours ce que l’on veut dire. On peut dire le contraire de ce que l’on pense, et le faire savoir par le choix de certains mots ou de certaines expressions, ainsi que par l’intonation de la voix, le débit ou les hésitations. Un reproche peut se cacher dans un compliment, la désapprobation dans un assentiment, le malaise dans un sourire, un non dans un oui.

La variation de 50 à 90% s’explique par deux facteurs : d’une part, par le recours plus ou moins important à la communication indirecte selon les cultures; d’autre part, par un langage du corps plus ou moins expressif. Or, ces deux facteurs ne vont pas forcément de pair. La difficulté survient lorsque la communication est à la fois très indirecte dans le verbal et très discrète dans le non-verbal.

Le nunchi coréen

Cette situation singulière se retrouve en Extrême Orient, notamment en Corée. L’importance de savoir décrypter le non-verbal y est telle que les Coréens ont forgé un concept très spécifique : le nunchi (눈치- prononcez noun-dchi). Il n’existe évidemment pas d’équivalent en français. Le mot « nun-chi » associant à la fois « l’œil et la mesure », il pourrait être rendu par « prendre la mesure de l’autre par le regard » ou bien « intuition de l’autre » en suivant le sens d’intuition comme « contemplation et connaissance immédiate ».

Le nunchi est donc une sorte de sixième sens sans lequel il n’y a pas de relation sociale harmonieuse. Manquer de nunchi n’est pas seulement un grave manquement à la politesse mais aussi, plus profondément, une atteinte à sa propre dignité et à celle de l’autre. C’est ignorer les pensées et les sentiments que l’autre n’exprime pas forcément par les mots. C’est rompre la nécessaire harmonie au profit d’un rapport conflictuel.

Faire preuve de nunchi réclame ainsi une attention particulière pour ne pas froisser l’être véritable de l’individu qui se dissimule derrière les apparences ou les convenances. Par suite, manquer de nunchi, c’est à la fois se montrer indifférent à la personne et ne pas faire preuve de retenue en infligeant aux autres des pensées et des sentiments qui peuvent les offenser ou tout simplement les gêner.

Avec le nunchi, nous nous trouvons donc sur deux plans essentiels d’exigence :

  • savoir décrypter ce qui gêne l’autre et qu’il ne dit pas, d’où la nécessité de développer un art de l’observation dans le domaine de l’implicite, du tacite et du « signal faible »,
  • ne pas perturber l’autre par ses propres pensées et sentiments, d’où l’exigence de retenue, de discrétion et de modestie.

Quand il fait trop chaud…

Quelque chose d’aussi simple que le fait d’avoir trop chaud peut amener en Corée différents types de communications indirectes pour exprimer cette gêne.

Un collègue coréen peut vous demander gentiment : Vous n’avez pas trop chaud ?, ce qui signifie moins un souci porté sur votre personne qu’une gêne de l’émetteur qui, lui, a effectivement trop chaud. Même si vous n’avez effectivement pas trop chaud, il sera judicieux de comprendre le message indirect et de remercier l’interlocuteur de s’enquérir de votre bien-être et de lui demander si cela ne le dérange pas qu’on ouvre un peu la fenêtre.

Dans ce cas de figure, un Français qui a trop chaud aura plutôt tendance à râler d’abord : On crève de chaud, ici !, voire à ne rien dire du tout et à ouvrir d’autorité la fenêtre. En France, cette attitude peut amener une remontrance de la part de collègues qui n’ont pas trop chaud, d’où une discussion parfois vive sur la démarche unilatérale d’ouvrir la fenêtre. Il se peut aussi que, pour marquer son mécontentement face à cette initiative, un autre collègue ferme d’autorité la fenêtre sans plus d’explication. La conflictualité fait partie ici des éléments les plus anodins de la vie quotidienne.

Si ce même Français, cette fois-ci en Corée, se plaint ouvertement de la chaleur comme il le fait en France, il mettra ses autres collègues coréens très mal à l’aise. En effet, même si ce n’est pas l’intention du Français, ils vont comprendre que cette plainte recèle un message indirect : à savoir que le Français critique indirectement ses collègues coréens pour avoir laissé le chauffage trop élevé. C’est là tout le problème avec les Français qui expriment si spontanément le négatif : leur plainte aura toujours une double dimension dont ils n’ont pas forcément conscience. Voyez ainsi l’échec d’une négociation analysé dans Comment perdre 50 millions d’euros pour 1 euro…

Mais l’expression du malaise n’est pas toujours indirectement verbale, elle peut aussi être indirectement non-verbale. Dans ce cas, le Coréen ne va pas demander à son collègue s’il a trop chaud, il va éloigner légèrement sa chaise du chauffage ou bien jeter de petits coups d’œil au radiateur et à la fenêtre. Ce sera au collègue de comprendre qu’une gêne est en train de se créer. Et, cette fois-ci, même s’il n’a pas trop chaud, il prendra sur lui cette gêne en disant qu’il a trop chaud, de façon à ce que le collègue ayant vraiment trop chaud ne se sente pas gêné de gêner les autres… Délicate dialectique du quotidien…

Y a-t-il un nunchi français ?

J’ai déjà insisté sur l’importance de la représentation sociale en milieu professionnel dans divers articles, notamment dans L’impression de compétence ou d’autorité, L’art du caméléon, enjeux culturels ou  L’autre dimension cachée : la théâtralité. Une telle importance du paraître exige également de savoir décrypter l’être qui se dissimule sous le masque social. D’une part, pour ne pas être la dupe ou la victime des apparences ; d’autre part, pour percevoir les signaux faibles annonciateurs de malaise, voire de crise, dans la relation interindividuelle.

Comprendre que le jeu social et professionnel n’est qu’un jeu théâtral ne signifie pas qu’il faille sombrer dans le cynisme et le relativisme. Il est nécessaire de dépasser cette étape pour une bonne entente. C’est dans cette perspective qu’il est fondamental d’apprendre des Coréens. Si nous sortons – certes, très artificiellement – le nunchi de son contexte culturel, il peut nous apporter beaucoup pour affronter ces deux dimensions de la relation interindividuelle : décrypter l’autre, anticiper la crise.

Enfin, le nunchi nous apprend à jouer sur les facteurs indirects de nos exigences envers les autres. Sur ce sujet, une objection pourrait être formulée, selon laquelle il est vain d’élaborer une approche indirecte pour nos revendications si les autres n’ont culturellement pas la faculté de percevoir la dimension indirecte de la communication. Je répondrais à cela en disant que la très grande majorité des cultures dans le monde ont une approche plus ou moins indirecte de leurs revendications, notamment en ce qui concerne l’expression du négatif.

La France est un cas à part où la culture de la revendication directe, de la critique ouverte, de la contestation radicale et de l’insatisfaction permanente est plus forte qu’ailleurs. D’où une immense et double difficulté à adapter notre comportement à des contextes indirects et à décrypter les comportements indirects des autres cultures.

Ceci dit, il ne faut pas non plus passer à côté d’une dimension essentielle de la culture française en affirmant un peu rapidement que les Français seraient tous et de tout temps trop directs dans leur communication, notamment à propos du négatif. Evidemment, il serait absurde de parler d’un nunchi français. Sorti de son contexte coréen imprégné de confucianisme, le nunchi perd une grande part de sa signification. Mais il conserve ce qui en fait la structure même, à savoir : la faculté de décrypter l’autre en faisant la part de l’apparence et de l’être.

Or, il ne faut pas oublier qu’il existe une grande tradition littéraire française d’analyse des passions et du jeu social, de décryptage des comportements, de mise à jour de la vanité des apparences et de jeu avec ces mêmes apparences. La littérature libertine des XVIIe et XVIIIe siècles a mis en scène ces jeux de l’amour et du hasard où les personnages savaient jongler entre l’être et l’apparence pour faire passer le message indirect de leur amour ou de leur détestation. La littérature du XIXe a démonté les jeux de l’ambition et de la vanité au sein du corps social.

Lisez ou relisez les Essais de Montaigne, les Caractères de La Bruyère, les Pensées de Pascal, les Maximes et aphorismes de La Rochefoucauld, les Maximes de Chamfort, les romans de Crébillon Fils, Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola. Il y a une dimension propre à la littérature française qui exprime cette profonde exploration de soi et des autres à une époque où il était nécessaire de faire preuve de communication indirecte pour être intégré dans la société aristocratique et dans le monde intellectuel.

Ainsi, cette communication indirecte s’appuyait sur le jugement de valeur culturel et individuel. La base de la relation avec l’autre n’était pas la recherche de l’harmonie relationnelle mais la confrontation des esprits. Si la culture française possède bien une longue tradition de décryptage de l’autre, les Français n’ont pas coutume d’utiliser cette faculté comme les Coréens, à savoir pour renforcer l’harmonie du groupe, mais pour lutter avec l’autre.

Or, il n’y a pas de nunchi dans une compétition des egos…

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5 commentaires sur “Nunchi: souci des autres avant souci de soi”

  1. Marie-Hélène Allemand-Rochard

    Bravo pour ce sujet!

    Bien sûr qu’il existe un « nunchi » occidental! Il fait partie des bienséances de la vie quotidienne!
    Hélas, ces bienséances, cette Ethique, sont des valeurs oubliées, en notre époque d’individualisme et du « après moi le déluge »! (la génération 68 a repoussé l’Ethique comme une Morale insupportable: quelle idiotie!)
    Nos egos sont exacerbés et sont la cause de tous les maux actuels.

    Souhaitons que les êtres humains retrouvent les valeurs essentielles et universelles d’Humanité (valeur chrétienne, d’amour du prochain, base de l’enseignement de Jésus-Christ, et également de toutes les Religions Révélées): devenir un Etre Humain digne de ce nom!

    Voeu pieux? Non: je reste optimiste!!! ;-)

    #171
  2. Benjamin PELLETIER

    Bonjour Marie-Hélène,
    En effet, vous aurez noté qu’en parlant de la France j’évoque surtout notre tradition de décryptage des passions qui, finalement, correspond surtout à la période pré-révolutionnaire.

    La politesse, alors, correspondait à une distinction sociale aristocratique, tout comme l’exigence de savoir utiliser la communication indirecte via des allusions, sous-entendus, références implicites, bref, tout un jeu de l’esprit où ce qui est véritablement en jeu est la compétition entre rivaux dans une perspective amoureuse ou politique.

    Voilà qui est radicalement différent de ce que les Coréens appellent « nunchi » où prédominent le retrait et l’effacement de soi. Enfin, comme le montre Frédéric Rouvillois dans son livre « Histoire de la politesse », les règles de savoir-vivre en France évoluent fortement selon les périodes historiques, reflétant en cela les évolutions politiques.

    #172
  3. Isabelle Duprat

    Ne pourrait on traduire « nunchi » par « tact » ? (Qualité peut être plus anglaise que française!)

    En ce nom on apprenait à faire plaisir sans se mettre en avant ,ou inversement ! Faire savoir sans jamais demander directement ? Ne jamais donner d’ordres ? (« pas d’impératif ! ») Pas contredire ? Pas dire « Je »,(le « je  » est haÏssable), etc…

    Un souvenir : pour dire à des enfants qu’il fallait débarrasser la table : « Il serait temps que l’action précède la réflexion » !!!

    Peut être est-ce aussi le rôle de la psychanalyse qui a changé les choses : dire son désir ! S’exprimer.
    Et dans les pays où la psychanalyse est peu répandue, l’expression directe de ce désir choque encore .
    Alors que dans le monde occidental ,c’est revendiquer un équilibre que de s’exprimer directement.
    Le mot « tact » ne conviendrait-il pas à « nunchi » ???,
    Le tact, lui, devrait perdurer. (soyons optimistes!!) « nunchi » des temps futurs!

    #2028
  4. Benjamin PELLETIER

    @Isabelle – « tact » serait le plus proche mais par rapport à la version coréenne resterait très éloigné et, surtout, dépouillé de tout le contexte culturel en question où nunchi est associé au regard qui reconnaît l’autre et l’inclut dans le groupe d’appartenance. Il y a également un aspect formel et hiérarchique dans la notion qu’il est difficile de rendre par « tact ».

    #2030
  5. Isabelle Duprat

    D’accord, je n’avais pas compris la notion d’ »inclure dans le groupe », ni même l’aspect « hiérarchique ».Ces notions étant très asiatiques,semblent évidentes ! Merci pour ces précisions.

    #2032

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