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Décompositions, recompositions – revue de presse

mardi 31 janvier 2012
Par Benjamin PELLETIER

Revue de presse des articles du mois de janvier ayant attiré mon attention et alimenté certains articles du blog.

Rubriques : Freins culturels français – Enjeux interculturels – Chocs culturels –Migrations économiques – Influence

Freins culturels français

Je signale en premier lieu un intéressant entretien mené par Cadrexport : Les PME françaises n’exportent pas : pourquoi ? Robert Haehnel rappelle que la comparaison avec l’Allemagne est souvent évoquée mais elle devrait en fait être étendue à d’autres pays qui surclassent également la France par le dynamisme de leurs exportations. Il évoque une conception rétrograde de l’exportation qui tiendrait en France à une vision très limitée que les dirigeants de PME ont de l’international :

« Il y a aussi l’idée que beaucoup de dirigeants de PME ont de l’international. Cette notion d’international est restée longtemps liée à une forme passée de l’export. On y voyait souvent un débouché ponctuel, occasionnel, complémentaire ou encore marginal. Or avec la mondialisation, c’est toute l’entreprise qui doit être reconfigurée pour réussir sur les marchés mondiaux. Considérer que si l’entreprise ne se développe  pas assez en France, il suffit d’aller vendre en Belgique ou au Pakistan est une vision passéiste,  qui n’a plus aucun sens. En France, nous n’avons pas su prendre ce virage. […] »

Savoir prendre le virage, tel est également le défi des chômeurs diplômés des grandes écoles. Certes peu nombreux : ils seraient plusieurs centaines, mais en augmentation et, surtout, avec une durée de chômage qui s’accroît. L’article Polytechniciens, énarques… et malgré tout chômeurs fait donc le point sur ces chercheurs d’emploi d’un genre très particulier et constate combien ces personnes formées à l’élitisme ont de bien piètres compétences en situation de crise professionnelle :

Paradoxalement, ces têtes bien faites présentent quelques handicaps dans la position de demandeurs d’emploi. Pour la plupart, ils n’ont jamais cherché. Ne savent donc pas se « vendre » – les ingénieurs surtout. Ils ont de trop grosses prétentions salariales pour les PME. Font peur à ceux qui les embauchent (« Ne va-t-il pas m’évincer ? »). En poste, ils ont négligé d’entretenir un réseau. « Ils sont pris au dépourvu, résume Loïc Bertrand, à la tête de Dirigeants et partenaires. Ils vivaient dans la croyance que leur diplôme les protégeait. Et ils sont souvent restés de longues années dans un seul grand groupe. »

Dans cet extrait, on peut repérer certains freins culturels engendrés par le passage dans les grandes écoles :

  • l’embauche automatique à la sortie de l’école et le parcours linéaire qui en suit habituellement ne permettent pas de se confronter à la réalité de la recherche d’emploi, et donc aux défis à relever pour trouver un travail,
  • par suite, il n’y a pas de réflexe réseau, hors réseau des anciens de l’école d’où l’on vient : le réseau est alors recherche des semblables et non croisement des différences,
  • l’importance trop grande accordée au diplôme et au statut qui l’accompagne représente un frein supplémentaire aux transversalités pourtant essentielles pour appréhender la complexité du monde d’aujourd’hui.

Enfin, si la situation de précarisation sur le plan de l’emploi est révélatrice de freins culturels, elle met aussi en évidence les défaillances managériales de ces profils formés à l’excellence intellectuelle mais pas à la gestion du facteur humain :

« Ils sont très peu en empathie, en écoute de l’autre, ce dont ils ont pourtant besoin dans leur recherche, complète son confrère de L’Espace dirigeants. En France, on dirige sans écouter ses équipes. »

Cette remarque entre tout à fait en résonance avec les témoignages de cadres étrangers travaillant en France, que vous trouverez ici sur ce blog, ainsi qu’avec les analyses de l’article Les difficultés pour développer le leadership en France.

Enjeux interculturels

EADS est un merveilleux laboratoire pour observer en direct les interactions entre Français et Allemands. Le dernier épisode concerne la nomination de Jean-Claude Trichet, ancien patron de la Banque centrale européenne, au conseil d’administration du groupe aéronautique. Une nomination dans le droit fil de cette tradition française qui consiste à nommer à des postes élevés des responsables qui n’ont aucune expérience du secteur industriel en question.

Si dans le Figaro on salue la nomination de Trichet qui va apporter à EADS « sa crédibilité internationale, sa connaissance fine de l’Allemagne, et une expérience précieuse en cette période de crise », la réaction est bien différente côté allemand. Dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung (version française ici), on s’étonne de la nomination d’un homme qui « a effectué presque toute sa carrière dans le secteur public ». L’expérience internationale de Trichet n’impressionne pas le journaliste allemand qui souligne avec ironie que « le fait d’avoir passé plus d’heures assis dans un avion que la moyenne n’en fait toutefois pas un spécialiste de cette industrie ».

En Allemagne où les patrons sont bien plus nombreux qu’en France à avoir gravi tous les échelons de leur entreprise ou du secteur d’activité de leur entreprise, cette nomination ne peut susciter que de la méfiance. Le pantouflage y est également bien moins fréquent qu’en France. D’où ce commentaire final du journaliste allemand qui s’inquiète du risque d’ingérence de l’Etat français dans la cogestion franco-allemande d’EADS :

« Trichet n’est pas un homme du secteur privé, même s’il a travaillé dans un bureau d’ingénieur dans sa jeunesse. EADS souffre déjà bien assez de l’influence de l’Etat. Cette nomination est révélatrice dans cette entreprise où, pendant que les affaires se portent plutôt bien et le cours de l’action progresse, on s’épuise depuis des mois dans des querelles intestines pour obtenir le pouvoir. »

L’enjeu interculturel concerne également la capacité pour une chaîne aussi standardisée que McDonald’s à procéder à certaines adaptations pour activer des leviers d’adhésion dans les pays d’implantation. C’est le cas pour la France qui, rappelons-le, est le deuxième marché pour McDonald’s après les Etats-Unis. Une étude fait le point sur ces adaptations réalisées depuis plusieurs années pour développer et fidéliser la clientèle française : Born in the USA, Made in France: How McDonald’s Succeeds in the Land of Michelin Stars.

Cette étude rappelle que de 1980 à 1995 McDonald’s avait pour positionnement d’apporter l’Amérique en France. Depuis 1995 et la montée du mouvement altermondialiste, il s’agit d’utiliser des éléments de la gastronomie française dans les hamburgers, comme le chèvre, le cantal, le bleu ou encore la moutarde. La chaîne américaine a également décidé de s’adapter aux habitudes françaises pour permettre une durée plus longue du repas et en proposant des salades et des desserts variés. L’enseigne McCafé sert également des baguettes cuites sur place.

Ambiance et décoration des restaurants ont été revues pour offrir un cadre moins standardisé et mieux adapté aux villes et régions d’implantation. Le logo a subi une transformation en apparaissant sur fond vert pour être plus proche des préoccupations environnementales. La communication sur l’origine française des produits a été développée.

Dans The Economist, un article s’interroge sur les enjeux et limites des publicités dites « ethniques ». D’un côté, les entreprises américaines doivent initier une réflexion sur le modèle culturel qu’elles promeuvent dans leurs publicités sachant que vers 2050 les Américains seront majoritairement issus des « minorités ». D’un autre côté, il peut être difficile de cibler telle ou telle catégorie sans en froisser une autre. Ainsi, une publicité plaisant aux Américains d’origine cubaine peut déplaire aux Américains d’origine vénézuélienne.

Mais les entreprises américaines ne peuvent se passer d’une réflexion en la matière, sachant que les Etats-Unis sont de plus en plus multiculturels et qu’elles consacrent 7% de leur budget publicitaire pour des campagnes ciblées sur des cultures spécifiques alors que les minorités représentent près de la moitié de la population américaine. Le journaliste cite le cas de Nestlé qui a recruté quatre mères hispaniques pour tenir un blog bilingue sur les questions liées à la parentalité et à l’alimentation saine.

Enfin, je signale un très intéressant article consacré aux compétences linguistiques et culturelles des agents dormants des services de renseignement. Tout l’enjeu pour ces espions étrangers envoyés en mission de très longue durée dans un pays cible consiste à devenir comme les locaux, aussi bien sur le plan de la langue, que du comportement, des valeurs, des croyances ou du langage corporel. Et ils ne doivent pas trahir leur origine étrangère ni revenir à leur culture d’origine. C’est un voyage culturel sans retour…

Chocs culturels

Deux articles du Monde résonnent singulièrement : Pékin dénonce les « forces hostiles » de l’Occident qui menacent sa culture et « Le modèle chinois ébranle les certitudes américaines ». Dans le premier, un discours très offensif du président Hu Jintao tenu en octobre 2011 identifie l’Occident comme la première menace de la Chine dans le domaine culturel. Il dénonce en effet l’occidentalisation de la Chine. En voici un extrait :

« La culture occidentale est forte sur le plan international, tandis que nous sommes faibles. Nous devons reconnaître que les forces hostiles internationales intensifient leur complot stratégique pour occidentaliser et diviser la Chine, les domaines culturel et idéologique sont leur point principal d’infiltration à long terme. »

Dans le second article, l’intellectuel Ian Buruma décrit bien comment la montée en puissance de la Chine remet en cause certaines certitudes américaines, notamment l’idée que la démocratie est le modèle politique le mieux adapté au capitalisme. Ainsi, il y a comme un choc culturel chez les Américains à l’idée que la liberté n’est pas forcément le meilleur garant du succès économique :

« Ce mélange chinois réussi de capitalisme et d’Etat fort est plus qu’une remise en cause, il est perçu comme une menace. »

Est-ce le signe d’un basculement en cours du centre de gravité du monde ? Mais la tribune de Mohamad Mahatir, ancien premier ministre de Malaisie : L’Occident doit imiter l’Asie fait écho aux inquiétudes américaine signalées ci-dessus en montrant combien les références occidentales sont discutées, critiquées et même remises en question par de nombreux pays. Signe certain de la désoccidentalisation du monde qui est en cours, le texte de M.Mahatir est le symptôme d’un regain de fierté culturelle des pays émergents et le signe de défiance vis-à-vis des Occidentaux :

« J’ai cependant des doutes sérieux quant à l’ « infaillibilité » des Européens. Je n’aime pas leur politique du deux poids deux mesures. Plusieurs siècles d’hégémonie les ont convaincus que l’Europe sait ce qui est bon pour tout le monde : les valeurs européennes sont considérées par eux comme universelles ; les valeurs asiatiques, elles, seraient « non pertinentes ». Cela explique les solutions simplistes que les dirigeants des pays d’Asie du Sud-Est se sont vu proposer lorsque les cambistes les ont appauvris. »

Dans Jeune Afrique, vous lirez avec intérêt l’article Pourquoi les pays d’Afrique francophone sont à la traîne qui s’interroge sur leur retard par rapport aux pays d’Afrique anglophone. Si l’article met en évidence de très nombreux facteurs autres que culturels, ces derniers ne sont pas négligeables dans la mesure où certains freins culturels français semblent s’être reproduits dans les ex-colonies. En voici deux extraits :

« Les pays de culture anglo-saxonne sont plus orientés vers les affaires et l’esprit d’entreprise ; leurs habitants ont moins envie de devenir fonctionnaires que les Africains de culture française. » (Anthony Bouthelier, président délégué du Conseil français des investisseurs en Afrique)

« La formation des élites dans les pays anglophones, en particulier des élites administratives, y est pour quelque chose, puisqu’on y inculque la conviction que le business privé est essentiel pour le processus de développement. La formation dispensée par des enseignants très gauchisants en France ne va pas du tout dans le même sens… » (Serge Michailof, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, et ancien de la Banque mondiale et de l’AFD)

Migrations économiques

J’ai déjà fait le point sur ce phénomène inquiétant dans L’Europe en crise et la fuite des cerveaux. Le Wall Street Journal évoque à présent non plus une « fuite » mais un « exode » européen. Il note ainsi que l’année dernière l’Espagne est devenue un exportateur net de personnes : le solde entre les émigrés et les immigrés s’élève à 55 626 émigrés en plus, une première depuis 1990.

Les Portugais partent massivement, notamment pour l’Angola, ou bien le Brésil où les visas de travail ont augmenté de 52 000 depuis début 2010. Dans le même temps, les Brésiliens reviennent tout aussi massivement dans leur pays. Près de la moitié des émigrés brésiliens seraient revenus, passant de 3 millions à l’étranger en 2007 à moins de 2 millions actuellement.

Le Brésil profite donc doublement de la crise européenne : en attirant les talents portugais et en récupérant les talents brésiliens qui ont acquis diplômes, compétences et expériences à l’étranger. Objectif : attirer des cerveaux, tel est donc l’option stratégique choisie par le Brésil qui veut faciliter le processus d’attribution de visas pour les immigrants qualifiés. Pour Moreira Ranco, le ministre en charge du secrétariat aux Affaires stratégiques de la présidence de la République, l’octroi d’un visa doit s’accompagner d’un transfert de technologie :

« Ce transfert ne se fait pas en achetant des produits à l’étranger. Il faut faire venir des cerveaux. La technologie appartient à ceux qui l’inventent. »

Dans le même ordre d’idée, les travailleurs étrangers se ruent vers la Chine. Et pendant ce temps-là, la France ferme ses frontières aux étudiants étrangers ayant trouvé un emploi à la fin de leurs études. Libération propose un comparatif intéressant de l’accueil des étudiants étrangers dans cinq pays (Allemagne, Royaume-Uni, Etats-Unis, Australie, Canada).

Influence

Le vote par l’Assemblée d’un texte de loi condamnant toute négation d’un génocide a provoqué de vives tensions entre la France et la Turquie. Voyez la réaction d’un journaliste turc du Monde : Bataille mondiale sur les normes. Les normes dont il est question sont les références culturelles et historiques. L’un des enjeux du débat concerne en effet la remise en question de l’appareil normatif occidental tel qu’il s’est imposé au monde :

« Pendant des siècles, l’Européen, assimilé à l’Occidental, a tenu la plume du livre de l’histoire du monde. Désormais, les pays émergents, dont la puissance rivalise avec les Occidentaux, tiennent au nom d’une solidarité entre humiliés à lutter contre la domination euro-américaine en revendiquant une autre fabrique de l’Histoire fondée sur la grandeur d’un âge impérial révolu mais sublimé, présent, mais revisité. »

Nous retrouvons ici un arrière-plan semblable à celui de la tribune de Mohamad Mahatir, l’ancien premier ministre de Malaisie. La question n’est plus d’imposer des normes occidentales en surplomb des autres cultures mais de comprendre en quoi ces autres cultures peuvent ou non produire et s’approprier un récit sur elles-mêmes. Mais aucun pays n’est isolé des autres, et tout déplacement des références entraîne inévitablement un mouvement de remise en question plus global. C’est en ce sens qu’il faut lire cet autre extrait au sujet de la Turquie :

« Pour la Turquie, les chemins de la puissance passent aussi par l’ambition d’imposer sa propre conception de l’histoire globale, c’est-à-dire par la confrontation de ses propres thèses, qu’elle ne vit pas comme négationnistes, avec les thèses scientifiquement admises en Occident de l’existence du génocide de 1915. Cette poussée d’histoire globale rime avec la contestation des normes. Ne pas comprendre cette complémentarité entre relations internationales et sciences sociales, c’est ne pas saisir la rupture systémique de l’architecture du monde dont les plans de rénovation échappent de plus en plus aux Occidentaux voués à légiférer pour sauvegarder l’édifice des normes universelles. »

La bataille des normes culturelles est donc éminemment une lutte d’influence. La Chine multiplie les outils d’influence en Afrique afin d’y renforcer ses liens et de susciter de l’empathie. Les médias sont des moyens privilégiés pour y parvenir, d’où tout l’intérêt de Slate Afrique de signaler que le 11 janvier dernier la télévision centrale de Chine a officiellement lancé CCTV Afrique, un centre de production d’informations basé au Kenya. Qualifiée par Slate de « véritable arme politique et culturelle », la CCTV Afrique se concentre sur « les nouvelles perspectives africaines ainsi que toute l’actualité internationale ».

S’il fallait une preuve de l’intensité des interactions entre la Chine et les pays africains, je vous invite à consulter China lends Africa more than World Bank (La Chine prête plus à l’Afrique que la Banque Mondiale). Entre 2001 et 2010, Exim, l’agence d’import-export de la Bank of China, a prêté environ 67,2 milliards de dollars aux pays les plus pauvres du monde, contre 54,7 milliards de la part de la Banque Mondiale. On estime à 20% la proportion de ce volume attribuée aux pays africains, notamment en direction de l’Angola, de l’Ethiopie, du Nigeria et du Soudan

Les articles mentionnés dans cette revue de presse ont été partagés et discutés durant le mois de janvier au sein du groupe de discussion « Gestion des Risques Interculturels » que j’anime sur LinkedIn (982 membres à ce jour). Soyez bienvenu(e) si ces questions vous intéressent!

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