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Voyage dans l’histoire et les cultures en six lectures

mardi 3 septembre 2013
Par Benjamin PELLETIER

L’histoire, un incontournable

Parmi les douze lectures que j’ai faites cet été, il y a des livres appréciés, et d’autres moins. Je n’évoquerai pas ces derniers, partant du principe qu’il vaut mieux partager ses enthousiasmes. A mon sens, il y a déjà bien assez de critiques négatives sur internet. Sur ces douze ouvrages, il y en a six qui méritent un coup de projecteur, autant par leur qualité intrinsèque que par le fil invisible qui les relie, le fil de l’histoire.

L’analyse interculturelle se nourrit de multiples disciplines, et l’histoire occupe une place importante dans cet apport. La connaissance historique fait souvent défaut chez ceux qui partent en expatriation, soit qu’ils n’ont pas le temps de se plonger dans la complexité historique de leur pays d’expatriation, soit qu’ils ont pas reçu un bagage historique insuffisant durant leur parcours scolaire et universitaire. A ce sujet, je voudrais rappeler une anecdote que j’ai déjà évoquée ailleurs:

Je me souviens d’une étonnante discussion entre un ami algérien kabyle et une Japonaise. Quand cet Algérien a précisé à la Japonaise qu’il était « kabyle », il a été extrêmement surpris de s’entendre répondre qu’elle connaissait les Berbères car elle avait étudié leur histoire à l’école. « Comment se fait-il qu’une Japonaise connaisse mieux ma culture qu’un Français? »Car cet Algérien a ensuite évoqué toutes les fois où il a rencontré des Français qui ne connaissaient de l’Algérie que la guerre de décolonisation, et ignoraient totalement ce qu’étaient les Kabyles.

Il s’agit d’un court roman de 120 pages publié en Corée du Sud en 1970. La traduction se lit avec grand plaisir, ce qui n’est pas négligeable. Comme souvent, il faut éviter de lire la préface pour préserver l’effet de surprise lors de la lecture. Le roman commence avec le décès d’un vieux bonhomme, pauvre et discret. Ses voisins ignorent tout de lui, un type ordinaire parmi des gens ordinaires. Même sa mort est d’une banalité affligeante. Il tombe par terre après avoir gravi les escaliers :

« Les résidants de l’immeuble prirent d’un commun accord de faire venir un médecin. Il s’agissait avant tout de montrer qu’ils étaient de bons voisins. »

Et pourtant, les démarches liées à son décès vont amener à faire ressurgir le passé de cet homme qui porte en lui tout l’histoire tourmentée de la Corée, de l’occupation japonaise à la guerre civile et à la division du pays. L’auteur parvient à un véritable exploit : nous faire vivre cette complexité sans ennuyer une seconde et en si peu de pages. Je ne donnerai pas d’autres détails que cette simple indication : Monsieur Han était gynécologue à Pyongyang avant que n’éclate la guerre civile. Son parcours sera constamment contrarié par l’impossibilité d’être un homme du Nord ou un homme du Sud.

Les 726 pages de cet ouvrage d’histoire précis et factuel peuvent rebuter, et ce serait bien dommage. Car il est en fait extrêmement court pour un tel sujet ! Court, parce qu’il embrasse sur une longue période une quantité impressionnante de pays, du Maroc à la Syrie ; court également, parce que l’auteur sait alterner le récit historique rigoureux et les portraits vivants des grandes figures de l’histoire de ces pays.

Chaque lecteur aura sa propre expérience de ce livre, en fonction de ses lacunes et de ses centres d’intérêt. Pour ma part, je suis moins intéressé par le dernier chapitre (Après la guerre froide) qui n’apporte pas grand-chose pour qui suit l’actualité internationale. En revanche, l’exploration de la période ottomane, la charnière de la Première mondiale et la conquête des indépendances ont été lues avec avidité tant le récit est éclairant sur la situation actuelle.

En lisant ce livre, on constate encore une fois combien les Occidentaux ont une médiocre connaissance des pays et des cultures arabes. Souvent, on a l’impression que les Arabes connaissent bien mieux les Occidentaux que ces derniers les Arabes. Voyez par exemple ce que disait l’émir Fayçal (né en Arabie et l’un des fils du chérif de La Mecque) à son retour de la Conférence de la paix de Paris en 1919, où il a présenté le mémorandum exposant les revendications arabes :

« Je suis allé réclamer notre dû à la conférence réunie à Paris. J’ai vite pris conscience que les Occidentaux connaissaient très mal les Arabes, qu’ils en étaient encore à tirer leurs informations de la lecture des Mille et Une Nuits. Naturellement, leur ignorance m’a contraint à passer un temps considérable à exposer des évidences. »

Je citerai un dernier extrait. C’est une remarque de l’auteur, Eugene Rogan (professeur à Oxford), qui se trouve dans l’épilogue du livre et qui rencontre un écho puissant avec l’actualité :

« A l’époque coloniale comme dans l’après-guerre froide, l’histoire a montré les limites des réformes importées par un occupant étranger. Imposer la démocratie revient à la nier. »

Tahtawi fait partie d’une mission d’étude envoyée en France en 1826 par le pacha d’Egypte. L’objectif est d’apprendre des Français et d’en tirer des enseignements pour moderniser l’Egypte. Les notes de Tahtawi prises au cours de son séjour et publiées en 1834 seront la première description en arabe d’un pays européen. C’est donc un témoignage unique, une sorte de « lettre persane » qui donne à voir la France de 1830, surtout Paris en fait, à travers les yeux d’un Egyptien.

Non seulement, Tahtawi observe tout dans les moindres détails en ce qui concerne la vie quotidienne des Français, mais il apprend la langue, traduit, s’imprègne de science, des arts, de la philosophie des Lumières et de multiples autres domaines de la connaissance. Il est conscient du retard des Arabes dans les sciences dites profanes, et combien ce retard est préjudiciable en ce que, pour les Occidentaux, il réduit la perception des Arabes à leur seule appartenance religieuse :

« Les pays islamiques ont excellé dans les sciences juridico-religieuses, dans leur application, et dans les sciences rationnelles, mais ont négligé la totalité des sciences profanes ; ils ont ainsi recours aux pays étrangers afin d’apprendre ce qu’ils ignorent et d’acquérir ce qu’ils ne savent pas fabriquer. C’est pourquoi les Francs ont jugé que les oulémas de l’Islam ne connaissent que leur loi et leur langue, c’est-à-dire ce qui se rapporte à la langue arabe ; bien qu’à notre égard, ils reconnaissent que nous étions leurs maîtres en toutes sciences, et que nous avons la priorité sur eux. »

Dans la conclusion à son ouvrage, au sujet de laquelle il affirme avoir « profondément réfléchi », il mentionne en premier lieu la proximité entre Français et Arabes :

« Il m’est apparu, après avoir contemplé les mœurs des Français et leurs conditions politiques, qu’ils ressemblent plutôt aux Arabes qu’aux Turcs ou aux autres races. Ce sont des notions comme l’honneur, la liberté et la fierté qui constituent leurs plus étroites affinités. »

Les témoignages qui donnent à lire le point de vue des non-Occidentaux sur la rencontre avec les Occidentaux sont rares. J’ajoute donc celui-ci à mes Trois récits anciens de la rencontre avec les Occidentaux.

Inversons le regard. A présent, c’est le Japon vu par un père jésuite qui a passé plus de trente ans dans ce pays qui venait tout juste d’être découvert par les Portugais. Luís Fróis rédige en 1585 un court traité de 90 pages qui se présente comme une liste de brèves sentences mettant en parallèle les pratiques et points de vue portugais (ou européens) et les pratiques et points de vue japonais. Les Japonais apparaissent alors comme l’exact contraire des Européens. En voici quelques exemples :

« Nous trouvons discourtois que le serviteur ne se tienne point debout quand le maître est assis ; chez eux, il est incorrect de ne pas faire asseoir son serviteur. »

« En Europe, un gentilhomme qui irait pieds nus au-devant de son prince passerait pour fou ; les Japonais trouvent mal élevé de rester chaussés devant un seigneur. »

« Nous montrons notre émotion lors de la perte de nos biens ou de l’incendie de notre maison ; les Japonais semblent considérer tout cela avec beaucoup de légèreté. »

« Chez nous, hommes, femmes et enfants ont peur de la nuit ; au Japon, au contraire, ni les grands ni les petits n’en ont la moindre crainte. »

Ce curieux ouvrage est à lire aussi pour la préface de Claude Lévi-Strauss qui explique en quoi la symétrie inversée réunit deux cultures en les opposant. La culture contraire peut même être rendue plus familière qu’une culture simplement différente, à l’image de l’image de soi dans le miroir :

« Quand le voyageur se convainc que des usages en totale opposition avec les siens, qu’il serait, de fait, tenté de mépriser et de rejeter avec dégoût, leur sont en réalité identiques, vus à l’envers, il se donne les moyens d’apprivoiser l’étrangeté, de se la rendre familière. »

Je dois dire d’emblée que je n’ai pas encore terminé cet ouvrage extrêmement intéressant, mais aussi très dense (494 pages). Il fait partie de ces rares livres qui essaient d’embrasser une perspective globale (le monde, donc) et totale (toutes les époques) pour explorer une grille de lecture nouvelle. Pour l’anthropologue Jack Goody, l’histoire du monde a été interprétée, et donc constituée, en fonction de références et normes européennes. Ce n’est pas seulement l’histoire de l’Europe qui se joue là mais aussi des pays non-européens dont le récit est structuré en fonction de catégories européennes.

Jack Goody reprend les thèmes majeurs du récit historique pour en montrer, sinon la relativité, du moins le parti pris ethnocentrique parfois voulu, parfois inconscient, qui les traverse : la civilisation, le capitalisme, le temps et l’espace, l’Antiquité, la démocratie, le féodalisme, les institutions, etc. Ceux qui ont construit le récit de l’histoire à partir de ces catégories ont soit minimisé soit ignoré l’histoire des cultures non-européennes.

Au lieu donc de se focaliser sur les différences pour penser la singularité européenne, Jack Goody fait ressortir tout le matériau mis de côté ou ignoré, autrement dit les similitudes. Emerge alors une complexité des cultures que la grille de lecture « européocentrée » ne permet pas de considérer en tant que telle. La démarche pourrait se résumer à cette question (p.83) :

« Peut-on se satisfaire de sélectionner un ensemble particulier de facteurs culturels tout en négligeant ceux qui semblent aller dans un sens contraire ? »

1870, 1914, 1940, autant de déroutes militaires qui interrogent. Pierre Servent propose une analyse du mal français (échecs nombreux malgré tous les atouts pour gagner) qui serait à ranger parmi les nombreux ouvrages sur le sujet si elle ne prenait pas pour thème central la question militaire et, en prolongement dans la deuxième partie, la question économique.

Le livre se lit donc avec un intérêt toujours renouvelé dans la mesure où il plonge le lecteur dans la réalité très concrète des opérations miliaires lors des trois conflits et progresse peu à peu vers les conflictualités économiques de notre époque. Les travers mis en évidence sont trop nombreux pour être listés ici. En voici deux qui ont toujours leur actualité :

« Ignorant de ce qui se passe à l’extérieur, on ne se compare pas, on pratique en cœur, leaders en tête, l’autosuggestion, l’autohypnose. » (p.73)

« Dans l’impréparation de la France à un futur combat avec l’Allemagne se niche un travers national : celui qui consiste à bâtir une seule réponse au problème posé. Ce dernier, d’ailleurs, n’a pas le droit de diverger de ce qui a été conçu au départ par de grands esprits. » (p.247)

L’approche comparative fait cruellement défaut car elle est systématiquement associée à un jugement de valeur en France (soit pour se penser supérieur aux autres, soit pour se rabaisser). La médiocre préparation – et parfois (souvent ?) l’absence de préparation – est aussi un remède simple à mettre en œuvre pour limiter les risques d’échec mais qui devient complexe dès lors qu’on s’estime a priori les meilleurs.

L’auteur met également en évidence le manque de culture internationale et l’arrogance comme facteurs d’échec, d’où le succès de ceux qui savent jouer sur les points forts français et pallier aux points faibles:

« Ainsi la grande agilité conceptuelle française est-elle très appréciée à l’étranger, dès lors qu’elle se marie avec une forte culture internationale et une aptitude à évoluer dans des univers complexes. » (p.382)

Il est donc essentiel d’adopter une posture d’humilité et de renforcer sa culture internationale afin de favoriser « le développement de notre jugement par la comparaison » (p.286) – une ambition que je reprends à mon compte dans le modeste espace de ce blog.

* * *

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Quelques suggestions de lecture:

2 commentaires sur “Voyage dans l’histoire et les cultures en six lectures”

  1. Laurent

    Bonsoir,

    Juste pour vous dire : que je découvre votre site et que je le trouve extrêmement utile, intéressant et original !

    Avoir le privilège d’être né en France, c’est avoir la chance d’appartenir à une culture éminente, enviée mais aussi parfois enfermée, repliée sur elle même et souvent trop sûre de sa supériorité … Bref très marquée par un élitisme qui ne rend pas compte de la diversité de la vie … (Je pense qu’un des défits de notre culture c’est de conserver cette excellence à la Française tout en faisant preuve d’humilité et d’ouverture aux autres cultures et aux différentes formes d’application de l’intelligence … ).

    J’ai lu quelques-uns de vos articles que je trouve très pertinents !

    Je ne manquerai pas de revenir sur votre site en espérant y trouver découvertes, ouverture, échanges, loin de toute idéologie si propice à notre pays …

    (Désolé pour mon style un tantinet formel 😉

    Laurent

    #30693
  2. Benjamin PELLETIER

    @Laurent – Merci pour votre visite, et pour ce retour sympathique. Vous pourriez être intéressé par les études de cas sur les enjeux liés à l’innovation… Bonne exploration!

    #30694

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