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L’absurde lucidité de certaines entreprises sur leurs défaillances interculturelles

samedi 12 octobre 2013
Par Benjamin PELLETIER

Gilbert Garcin, La différence, 2004

Absurde, très absurde lucidité

Lorsqu’elles me contactent pour des formations en management interculturel, les entreprises peuvent être rangées en trois grandes catégories:

  • Il y a celles qui sont intriguées par la thématique du management interculturel. C’est principalement de la curiosité pour le sujet mais pas de conscience de réels besoins en la matière. Lors de nos échanges sur ces enjeux et sur des cas que je leur présente, la curiosité peut se muer en intérêt, voire en conscience de l’importance d’une intégration professionnelle de l’interculturalité. C’est à partir de là que je propose des programmes pour approfondir nos échanges.
  • Il y a les entreprises qui sont conscientes de ces enjeux, qui ont des besoins clairement identifiés et avec lesquelles la réflexion avance très vite vers un programme et une proposition commerciale. Généralement, elles sont habituées à commander ce type de formation, elles en ont compris l’utilité et elles savent calibrer leurs demandes. Elles ne craignent pas l’évolution et le changement pour affronter la complexité de leur environnement.
  • Et puis il y a les autres… Des entreprises extraterrestres… Elles savent pertinemment qu’elles ont des problèmes interculturels, elles les ont parfaitement identifiés. Elles demandent des formations non pas pour affronter ces difficultés, mais – et là réside toute l’absurdité –  pour ne pas résoudre ces problèmes. Elles sont à la fois lucides au sujet de leurs défaillances et complètement absurdes dans leur réaction.

Voici cinq retours d’expérience, parfaitement authentiques. J’ai simplement rendu anonymes ces témoignages et gommé ce qui pouvait permettre d’identifier les entreprises en question. Ce sont chaque fois de grands groupes français.

Cas 1 – Surtout pas de vagues !

Entreprise – Nous avons des statistiques en interne sur nos échecs d’expatriation selon les pays.

Le formateur (naïf)Vous pouvez donc calibrer les formations interculturelles en fonction des pays, en insistant plus sur tel ou tel contexte culturel car plus complexe pour vos collaborateurs ?

Entreprise – Ce serait en effet pertinent. Mais on ne souhaite pas faire de différence dans nos demandes de formation. Vous comprenez, cela ferait des vagues…

Le formateur (dépité)Si vous souhaitez naviguer sur un long fleuve tranquille…

Cas 2 – Des généralités, c’est moins risqué…

Entreprise – Nous répétons chaque fois les mêmes erreurs à l’international…

Le formateur (compréhensif) – Vous avez donc identifié ce qui ne va pas ?

Entreprise – Oui, depuis longtemps. Mais on recommence à chaque fois les mêmes erreurs.

Le formateur (très naïf) – Il y aurait donc un débriefing utile à faire au sujet de ces difficultés afin de bâtir une formation adaptée?

Entreprise – Restez plutôt général, envoyez-nous un programme standard.

Cas 3 – N’y pensez pas !

Entreprise – Nous avons fait une enquête interne sur le retour d’expérience de nos collaborateurs étrangers en France.

Le formateur (très très naïf…)Très bien, voilà une matière riche à exploiter pour travailler sur une formation adaptée à vos besoins concrets !

Entreprise – N’y pensez pas ! C’est trop sensible. L’enquête dort quelque part dans un tiroir…

Le formateur (désabusé)Et à part ça, tout va bien?

Cas 4 – Il est déjà reparti…

EntrepriseNous savons très bien que M. X est une catastrophe à l’international. Il nous a déjà plombé deux pays. C’est un autiste culturel incapable de s’adapter aux contextes locaux.

Le formateur (intrigué)Les compétences interculturelles supposent un terrain favorable sur le plan du caractère. Ceci dit, vous souhaitez une session individuelle avec cette personne ?

EntreprisePas la peine, il est déjà reparti pour une mission de trois ans en Amérique du Sud.

Le formateur (suspicieux) – Ce n’est tout de même pas pour vous en débarrasser que vous l’avez renvoyé à l’étranger?…

Cas 5 – Important mais futile

Entreprise – L’interculturel, c’est vraiment important.

Le formateur (optimiste) – Je ne vous le fais pas dire…

Entreprise – Nous avons un réel besoin de formations pour éviter les erreurs du passé.

Le formateur (ravi) – Sage résolution…

Entreprise – Il y a trois sujets essentiels qui nous préoccupent : une meilleure intégration des hauts potentiels étrangers en France, la préparation des missions à l’étranger, les réunions à haut niveau avec des partenaires européens.

Le formateur (extatique) – Voilà qui est clair et net, c’est assez rare pour être signalé.

Entreprise – Oui, mais la direction ne nous a pas accordé de budget cette année.

Le formateur (sarcastique) – C’est une direction difficile à suivre…

A suivre donc…

NB – Le titre de cette note est inspiré par l’ouvrage essentiel de Christian Morel, Les décisions absurdes, sociologie des erreurs radicales et persistantes.

L’illustration en tête l’article est de Gilbert Garcin, un photographe dont les montages sont proches de l’univers de Magritte. Ancien patron d’une entreprise de luminaires, Gilbert Garcin a découvert la photographie en 1993 alors qu’il avait 64 ans. Il expose depuis dans le monde entier. Visitez son site et découvrez son travail en suivant ce lien.

* * *

  • Vous avez un projet de formation, une demande de cours ou de conférence sur le management interculturel?
  • Vous souhaitez engager le dialogue sur vos retours d’expérience ou partager une lecture ou une ressource ?
  • Vous pouvez consulter mon profil, la page des formations et des cours et conférences et me contacter pour accompagner votre réflexion.

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5 commentaires sur “L’absurde lucidité de certaines entreprises sur leurs défaillances interculturelles”

  1. alain DELAMARCHE

    Bonjour,

    Ce n’est pas un article, c’est le petit Jésus en culotte de velours, la similitude presque parfaite entre ce que vous décrivez du vécu dans ces « grands » groupes et le vécu quotidien des responsabilités dans le secteur public est confondante !!!!
    Pour le profane, le pari est ouvert que les mêmes causes ( humaines ) produisent les mêmes effets dans le privé et le public…
    Cherchez l’erreur !!!
    Le mal est bien intraculturel et très profond …
    D’un vieillard on dirait…il s’éteint doucement.
    Regrets éternels.
    alain Delamarche

    #3601
  2. Benjamin PELLETIER

    De profundis clamavi…
    Ceci dit, prenons garde aux effets de loupe: les situations mentionnées ci-dessus sont minoritaires, comme indiqué en introduction. Mais elles existent et se manifestent dans de très grandes entreprises prises dans l’hypercompétition mondiale. Les enjeux peuvent être colossaux…

    #3602
  3. Est-ce la suffisance naturelle de beaucoup de Français en général, la rigidité mentale des formations ou la cristallisation de la société française qui mènent à une telle Bérézina interculturelle. En réalité l’interculturel en France se fera surtout au forceps par l’acquisition des entreprises françaises par des capitaux étrangers (+ de 40 % du CAC 40 déjà…) subie en lieu et place d’un volontarisme éclairé d’entreprise…

    #3605
  4. Régis

    Voilà des retours d’expériences (ou ultrasolutions) dignes d’un ouvrage de Paul Watzlawick ! (« Comment réussir à échouer », « Faites vous-même votre malheur »)

    Merci pour l’illustration de Gilbert Garcin que j’apprécie beaucoup, du même acabit à découvrir : Chema Madoz (www.chemamadoz.com)

    #3606
  5. Benjamin PELLETIER

    @Régis – Et merci à vous pour le partage de ce lien vers le travail de Chema Madoz! Au plaisir.

    #3607

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