Un employé désinfecte la tribune de la Maison Bleue, résidence et bureau du président sud-coréen (crédit Yonhap)
Analyses, Asie, Corée du Sud, Etudes de cas, Facteur humain, Gestion des risques, Médecine, Sécurité

La Corée du Sud face au coronavirus – 1ère partie: Émergence (20 janvier-18 février)

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Archivons l’expérience coréenne

En Corée du Sud, en France et aux États-Unis, les premiers cas de coronavirus ont été découverts à quelques jours d’intervalle en janvier 2020. Pourtant, trois mois plus tard, le bilan s’élèvera en France à 18 681 décès, soit 274 par million d’habitants, à 32 435 aux États-Unis, soit 105 par million d’habitants, et à 232 en Corée du Sud, soit 4,49 par million d’habitants.

Le 13 mars dernier, Emmanuel Macron s’est entretenu avec le président sud-coréen, Moon Jae-in. L’échange de 35 minutes a porté notamment sur le retour d’expérience des Coréens dans la gestion de l’épidémie de coronavirus. Au même moment, France Culture se demande si la Corée du Sud n’a pas trouvé la bonne stratégie face au coronavirus. Dix jours plus tard, le New York Times explique comment les Coréens ont réussi à « aplatir la courbe ». Enfin, L’Obs nous apprend que pour lutter contre le coronavirus l’Allemagne choisit la stratégie sud-coréenne (qui a fait ses preuves).

L’exemple sud-coréen est ainsi de plus en plus fréquemment cité comme un modèle de gestion de la crise épidémique pour les démocraties occidentales. Trois éléments ont particulièrement marqué les esprits: l’absence de confinement généralisé, une pratique massive et précoce des tests, l’utilisation des moyens numériques.

Qu’en est-il plus précisément? Comment cette gestion de l’épidémie s’est-elle mise en place? En surmontant quelles difficultés? En mobilisant quels moyens? De quelles bonnes pratiques peut-on s’inspirer?

Je vous invite donc à faire un petit retour en arrière qui, à l’échelle des événements qui se succèdent depuis plusieurs semaines, semble un voyage dans le temps vers une autre ère, afin de suivre quasiment jour après jour la gestion de la crise du coronavirus en Corée du Sud. Vous verrez qu’elle n’a pas été exempte de difficultés, défis, critiques, mais qu’elle manifeste aussi un grand sens pragmatique, et même une certaine inventivité, pour contenir la contagion et maintenir l’activité économique. Elle pose également question en ce qui concerne l’utilisation des données personnelles.

En reportant sur un graphique les cas détectées, on voit très clairement que l’épidémie a connu trois phases en Corée du Sud (ce qui ne signifie pas qu’il n’y en aura pas d’autres à l’avenir), d’où l’idée de consacrer un article à chacune d’entre elles afin d’archiver l’expérience coréenne, en commençant avec l’émergence de l’épidémie en Corée du Sud du 20 janvier au 18 février:

Pour établir la chronologie des faits lors de ces trois phases, j’ai effectué une revue de presse des deux grands quotidiens coréens en anglais, le JoongAng Ilbo et le Korea Herald. Ce sont plus de deux mille articles contenant le mot clé « coronavirus » qu’il a fallu balayer (merci le confinement). J’ai fait une sélection de plusieurs dizaines d’entre eux pour en extraire les faits les plus marquants. Précisons d’emblée qu’en tant que telle cette sélection ne prétend pas à l’exhaustivité (tâche impossible) et qu’elle comporte évidemment sa part de subjectivité.

Les articles utilisés étant très nombreux, je ne mentionnerai pas les sources dans le corps du texte mais, pour chacune des trois parties, je mettrai à disposition le fichier contenant toutes les sources venant des deux quotidiens consultés (les autres sources, comme Le Monde ou le New York Times, seront en revanche mentionnées en lien hypertexte). Pour cette chronologie de la phase 1 intitulée Émergence (20 janvier-18 février), le fichier comprend 39 pages et, si vous le souhaitez, vous pouvez le télécharger en cliquant ici (pdf, 2Mo).

Enfin, voici les points clés mis en évidence par la reconstitution de la chronologie de cette première phase de l’épidémie:

  • Le gouvernement coréen a réagi avec une extrême rapidité à la détection des premiers cas, si on la compare avec la réaction française, et encore plus avec la réaction anglaise ou américaine.
  • Pourtant, de nombreux Coréens ont trouvé cette réaction trop lente, marquée par le désir de ne pas irriter le voisin chinois.
  • Elle s’est confrontée au problème de la pénurie de masques et de désinfectant pour les mains.
  • Des mesures très pragmatiques ont été rapidement prises.
  • Malgré quelques tensions, la population a suivi les consignes de sécurité: le sens du collectif a dû jouer mais aussi et surtout les mesures de surveillance et les sanctions prévues en cas de non respect de celles-ci, notamment de la quarantaine.
  • Ce n’est pas tant la culture coréenne qui est un élément d’explication que le retour d’expérience acquis lors des crises épidémiques précédentes.
  • La gestion de la crise du coronavirus s’est appuyée sur une utilisation massive des données numériques des citoyens.
  • La vigilance s’est relâchée mi-février, les autorités étant pressées de déclarer la fin prochaine de l’épidémie.

NB: la 2e partie consacrée à l’explosion de l’épidémie du 19/02 au 03/03 est désormais disponible ici, ainsi que la 3e sur son endiguement (du 4 au 22 mars) en suivant ce lien.

20/01 – Détection de la première personne contaminée

Une Chinoise en provenance de Wuhan est testée positive au coronavirus à l’aéroport d’Incheon. Elle est immédiatement placée en quarantaine. Le niveau d’alerte en Corée passe de « bleu » à « jaune » et des équipes de contrôle sont déployées dans tout le pays. Ce virus a émergé en Chine fin 2019. Le 3 janvier, la Chine a déclaré 44 cas, ce dont la presse internationale s’est fait l’écho. En Corée du Sud, un premier cas suspect avait été repéré à l’aéroport le 10 janvier. Les Coréens avaient alors renforcé les procédures de contrôle.

Le 20 janvier, c’est le premier cas confirmé sur le territoire coréen d’une personne infectée par le « mystérieux coronavirus ressemblant au SARS ». En 2002-2004, le SARS (syndrome respiratoire aigu sévère), venant déjà de Chine mais de la province du Guangdong, avait sévi dans une trentaine de pays, touchant près de 8000 personnes (3 cas en Corée, contre 7 en France) et en tuant plus de 800. Mais c’est surtout l’épidémie de MERS (Middle East Respiratory Syndrome) qui sévit en Corée de mai à juillet 2015 (186 personnes infectées, 36 morts) qui va à la fois sensibiliser les Coréens aux risques pandémiques et permettre d’utiles retours d’expérience pour faire face à l’actuel coronavirus.

Dans la soirée du 20 janvier, les autorités chinoises annoncent que le nouveau virus peut se transmettre d’homme à homme.

24/01 – Début du week-end prolongé du Nouvel An lunaire

L’inquiétude grandit en Corée. Les jours fériés du Nouvel An commencent ce 24 janvier et le pays attend 100 000 touristes chinois. Chaque semaine, huit vols directs décollent de Wuhan pour la Corée du Sud.

Ce 24 janvier marque également le début de l’épidémie en France avec la découverte des trois premiers cas sur notre territoire (des Chinois ayant séjourné à Wuhan). Pour information, le premier cas détecté sur le sol américain remonte au 21 janvier.

26/01 – L’appel des médecins coréens

Un groupe de médecins de la Korean Medical Association, syndicat représentant les deux tiers de médecins coréens, appelle à bloquer le flot de visiteurs venant de Chine comme « l’une des mesures préventives les plus vitales contre l’épidémie ». Le gouvernement devrait par ailleurs établir une liste des personnes qui ont été à Wuhan et dans ses environs afin de les tester. Mais le gouvernement maintient ouvert le trafic aérien avec la Chine.

Ce point sera crucial dans la gestion de la crise. Le président coréen sera accusé d’avoir tardé à prendre des mesures contraignantes à l’encontre des Chinois désirant se rendre en Corée du Sud. Pour saisir les enjeux, il faut savoir que près de 700 Coréens se trouvent dans la province de Wuhan et restent à rapatrier, mais aussi que des élections législatives sont prévues le 15 avril en Corée. Or, une visite du président chinois Xi Jinping est programmée pour le printemps, ce qui devait l’occasion pour le président coréen de se mettre en valeur. Dans ce contexte, de nombreux Coréens vont lui reprocher d’avoir cherché à se ménager la susceptibilité de son voisin chinois.

27/01 – Mobilisation renforcée

Un 4e cas de contamination est confirmé par les autorités. Le niveau d’alerte infectieuse est relevé de « jaune » à « orange ». Le ministère de la Santé installe un quartier général de gestion de la catastrophe.

Environ 100 médecins militaires, infirmiers et soldats sont mobilisés. Ils vont occuper 21 points de contrôle près des ports maritimes et aéroports dans le pays afin de prendre la température corporelle et de mener des opérations de quarantaine. Par ailleurs, tout soldat ayant récemment visité la Chine est testé. Aucun n’a pour l’instant montré de symptômes.

28/01 – Le recours aux données personnelles

15 personnes sont actuellement en quarantaine dans l’attente du résultats des tests. Pour l’instant, il y a toujours 4 cas identifiés en Corée du Sud.

Un patient coréen (le n°3) testé positif au coronavirus est scruté de près par les autorités. Alors même qu’il a suivi le protocole en se signalant au numéro d’urgence 1339 dès les premiers symptomes le 25 janvier, il est cependant critiqué par le public pour avoir passé du temps dans des lieux très fréquentés après son retour de Wuhan le 20 janvier. Jusqu’au 26 janvier, cette personne a été en contact avec 74 autres dans des restaurants, des cafés, à l’hôtel Newy et à la clinique Glovi de chirurgie esthétique, dans les quartiers de Sinsa-dong, Yeoksam-dong, Jamwon-dong, Ilsan:

Comment les autorités ont-elles des informations aussi précises sur cette personne? Tout simplement parce qu’elles ont accès à une masse considérable de données personnelles. C’est là un facteur clé de la gestion coréenne de l’épidémie qu’il faut avoir à l’esprit quand on vante ce modèle.

Il existe en Corée du Sud l’Infectious Disease Control and Prevention Act, une loi spécifique pour la gestion des épidémies, dont l’origine remonte à 1954, une période où sévissaient le choléra et bien d’autres maladies infectieuses dans le pays. Cette loi a été régulièrement amendée par décrets pour la mettre à jour en fonction des nouvelles menaces mais aussi des nouveaux moyens de contrôle social.

Selon les décrets présidentiels des 6 juillet et 29 décembre 2015 (source ici), qui font suite à la crise du MERS de la même année:

  • Les autorités peuvent exiger de toute organisation détentrice d’informations sur la personne infectée qu’elle les leur communique.
  • Le ministère de la Santé peut rendre publics les déplacements, les moyens de transport utilisés, les institutions de santé fréquentées ainsi que les contacts d’une personne infectée par une maladie épidémique.
  • Si une personne repère un malade ou une autre personne qu’elle suspecte d’être malade, elle doit la signaler à une autorité sanitaire
  • Le ministère de la Santé peut obtenir de toute organisation concernée des informations sur une personne, telles que celles fournies par les relevés de cartes de crédit, cartes de débit, cartes prépayées, les relevés de cartes de transport, les images de caméras de surveillance.

28/01 (suite) – Inquiétude dans les écoles

Ce 28 janvier, les écoles rouvrent après le week-end prolongé du Nouvel An. Les parents sont inquiets. Une mère de famille raconte qu’on leur a recommandé de bien se laver les mains et de veiller à porter un masque à l’extérieur. Dans les transports publics, la proportion de personnes portant un masque augmente.

Les deux dernières personnes infectées suscitent toujours autant d’attention. Une Coréenne testée positive la veille a ainsi été en contact avec 172 personnes dans les jours qui précèdent.

Prolongeant l’appel des médecins du 26 janvier, une pétition en ligne lancée sur le site internet du bureau présidentiel a réuni plus d’un demi million de signatures en deux jours afin que, comme mesure préventive, les autorités refoulent à l’aéroport les personnes en provenance de Chine.

29/01 – Les universités et les magasins se préparent

Les universités anticipent la rentrée du semestre du printemps qui doit commencer début mars. Or, les étudiants arrivent avant pour s’installer. Plus de 44% des étudiants étrangers dans les universités coréennes sont chinois, ce qui représente 71 067 étudiants. Les universités sont incitées à isoler pendant 14 jours tout étudiant ou professeur qui arrive de Wuhan « même s’il ne manifeste aucun symptôme du virus ». Les dortoirs doivent être désinfectés.

Deux grandes chaînes d’épiceries incitent leurs franchisés à porter des masques.  Au-delà des mesures préconisées par le gouvernement, la société civile se mobilise donc très tôt, 9 jours après le premier cas. En France, il a fallu attendre l’allocution présidentielle du 12 mars, soit 49 jours après le premier cas, pour que des mesures de prévention soient mises en œuvre dans des entreprises et commerces.

Une attention plus grande est portée aux enseignes très fréquentées par les touristes, spécialement dans les aéroports et les quartiers populaires. Lotte Duty Free a mis en place un comité de planification d’urgence: tous les employés ont été invités à prendre leur température et à porter des masques dans les magasins et zones de livraison. L’enseigne offre également des masques aux visiteurs. Les employés qui ont visité la Chine sont obligés de prendre deux semaines de congés.

On constate une envolée des ventes de masques de +400 à +500% selon les chaînes de magasin. Cette brusque augmentation des ventes est non seulement due aux particuliers et aux entreprises coréens, mais aussi aux Chinois qui se fournissent en Corée du Sud, soit pour envoyer des masques à leur famille en Chine, soit pour en faire commerce. La photo ci-dessous montrant les achats massifs de masques par une Chinoise semble réjouir le quotidien JoongAng Ilbo mais des tensions sur les stocks ne vont pas tarder à apparaître.

30/01 – Premier coréen infecté localement, premiers virus des fake news

Deux nouveaux cas, le 5e et le 6e, ont été détectés, dont l’un n’est pas passé par Wuhan. C’est la première personnes qui contracte le virus d’un autre malade en Corée même. Ce patient n°6 a été en contact avec le patient n°3.

Le président Moon a par ailleurs rappelé que des mesures très fortes seraient prises contre les rumeurs et fake news sur internet. La Communications Standards Commission, organisme de censure coréen, traque les fake news sur le coronavirus depuis le 27 janvier. L’inquiétude concerne notamment des sites et forums qui annoncent faussement la découverte d’un nouveau malade dans telle ou telle ville ou région. Ceux qui propagent intentionnellement ces fake news sont passibles d’une peine de prison et d’une amende de 7 700 euros.

30-31/01 – Des tensions apparaissent

Des résidents d’Asan et Jincheon ont manifesté pour protester contre la réquisition d’immeubles dans leurs villes afin de loger quelques 700 Coréens qui vont être évacués de Wuhan (et dont aucun pour l’instant ne manifeste de symptôme du virus).

Par ailleurs, le syndicat des livreurs a déclaré qu’ils ne livreraient plus les quartiers où vivent des Chinois, sauf s’ils obtiennent une prime de risque.

Même si cette exigence a rapidement été retirée, elle rappelle que lors de la crise coréenne du MERS en 2015 l’enfant d’un médecin traitant les patients infectés par le virus avait dû quitter l’école sous la pression des parents d’élèves. Dans le cas présent, des parents font pression sur des garderies pour qu’elles refusent les Chinois et les enfants de Chinois. Certains restaurants affichent sur leur porte des écriteaux « Pas de Chinois ».

Au même moment, vendredi 31 janvier, l’Etat français rapatrie à Carry-le-Rouet 200 ressortissants en provenance de Wuhan. Ils sont mis en quarantaine dans un centre de vacances, ce qui ne va pas sans susciter l’inquiétude de la population locale, voire le rejet chez certaines personnes:

31/01 – Diminution des stocks de matériel de protection

11 cas sont désormais confirmés. Les stocks de masques diminuent dangereusement. La plupart des sites de vente en ligne n’en ont plus. Certains sites les vendent à un prix dix fois plus élevé. Le ministère de la Sécurité des aliments et des médicaments lance une opération d’envergure nationale pour inspecter le réseau de distribution des masques et de désinfectant pour les mains.

La chaîne de magasin Lotte Home Shopping a vendu 500 paquets de masques en 5mn, une émission de télé-shopping en a vendu 6000 en 55mn, Hyundai Home Shopping en a vendu 3000 en 18mn. Le vice-ministre des Finances souhaite lutter contre l’achat en masse et la revente de matériel de protection: des peines de 3 ans de prison et 200 000 euros d’amende sont prévus pour ceux qui cherchent à profiter de la crise.

Dans ce contexte, la décision d’envoyer jeudi 30 janvier 1 million de masques et 100 000 produits médicaux à Wuhan entraîne une vive controverse, certains accusant Moon d’être plus le président des Chinois que des Coréens.

Le ministère du Travail et de l’Emploi annonce que les fabricants de masques pourront recourir aux heures supplémentaires. Le gouvernement change ses règles d’application pour permettre de se passer de l’approbation législative. En temps ordinaire, la durée légale de travail hebdomadaire est de 52 heures, à l’exception désormais d’une situation de catastrophe, dont la diffusion d’un virus.

Il y a en Corée 1062 types de masques approuvés par l’Office coréen de contrôle des médicaments et des produits alimentaires. 123 entreprises produisent quotidiennement 8 millions de masques de norme KF (Korean Filter) au-dessus de 80 (les masques KF80 et KF94 sont les plus demandés, le KF94  correspondant au FFP2).

01/02 – Plus de 3 millions de personnes ont consulté la « Corona Map »

Un étudiant a codé une carte de la Corée du Sud permettant de visualiser les mouvements des personnes infectées avant qu’elles ne soient détectées: la Corona Map. Elle montre également les personnes ayant des symptômes de pneumonie et d’autres complications possiblement liées au coronavirus. L’étudiant a obtenu ces données auprès du KCDC, Korea Center for Disease Control and Prevention (Centre coréen de contrôle et de prévention des maladies) et de citoyens qui lui ont communiqué des informations par email.

Voici à quoi ressemble cette carte (consultée fin mars) sur laquelle apparaît le nombre de personnes « suspectes » avant de zoomer:

En zoomant sur une partie de Séoul, on obtient le visuel suivant (point vert: une personne infectée est passée là entre 4 et 9 jours avant la consultation de la carte, point orange: entre 4 jours et 24h, point rouge: moins de 24h):

Moins de deux semaines après le premier cas, le gouvernement coréen a misé sur les open data pour permettre le suivi de l’épidémie. A titre de comparaison, un mois et demi après le premier cas signalé sur le territoire français, soit le 11 mars, le nom des localités françaises où ont été identifiées des personnes infectées ne sont pas rendus publics par les ARS (Agences Régionales de Santé), qui diffusent seulement le nombre de personnes infectées dans tel ou tel département (cf. Libération et la Voix du Nord).

La transparence coréenne – qui interroge sur les libertés publiques et l’intrusion de l’Etat et des citoyens eux-mêmes dans les données privées de chacun – tranche donc radicalement avec l’approche française où le flou et l’opacité prédominent.

Voici les explications fournies par deux ARS:

  • ARS d’Ile-de-France: « La communication se fait avec la préfecture. Mais notre avis est de ne pas donner de détails, car cela sème un vent de panique inutile de dire que telle ou telle commune est concernée. »
  • ARS de Paca: « La recommandation, c’est de ne pas donner de localisation des communes de résidences des cas positifs. On donne en revanche le lieu d’hospitalisation. L’enjeu, c’est de ne pas créer de vent de panique dans les communes. Mais aussi, à l’inverse, de ne pas donner aux gens l’impression que les « gestes barrières » ne s’appliquent pas à eux parce que leur commune ne serait pas touchée. Il faut rappeler que les gestes barrières doivent être appliquées par tout le monde, qu’on vive dans une commune avec des cas identifiés, ou pas. On a expliqué les enjeux aux journalistes locaux. »

02/02 – Fermeture temporaire de lieux visités par les malades détectés

Le 1er février, le grand magasin Shilla Duty Free du centre de Séoul est averti que le patient n°12 est venu dans ses rayons les 20 et 27 janvier. La fermeture temporaire est décidée le 2 février, le temps de procéder au nettoyage par une entreprise spécialisée. D’autres magasins ont été évacués suite à l’annonce de leur fréquentation par ce même patient n°12.

Les étrangers qui ont visité la province de Hubei (où se trouve Wuhan) au cours des deux dernières semaines n’ont plus accès au territoire national. Quant aux Coréens qui reviennent du Hubei, ils devront se mettre en quarantaine pour 14 jours.

Le KCDC conseille à toute personne présentant des symptômes de porter un masque à tout moment. Les étrangers qui ont besoin de traducteurs pour faire part de leur situation peuvent appeler le 1330 ou le 1345.

03/02 – Mesures prises par les industries culturelles et les écoles

Les salles de spectacles et les cinémas ont devant leur entrée des appareils permettant de mesurer la température. Des distributeurs de désinfectant pour les mains ainsi que des masques sont également à disposition des spectateurs. Des annonces en différentes langues sont  diffusées par haut-parleurs avant les spectacles.

Quelques 340 écoles, maternelles et garderies ont temporairement fermé, notamment parce que les personnes infectées en viennent ou les ont fréquentées. Les écoles situées dans des zones propices à la diffusion du virus sont libres de décider ou non de leur fermeture. A Suwon et Bucheon, les autorités ont en revanche ordonné la fermeture pour une semaine de toutes les maternelles et de quelques écoles élémentaires, collèges et lycées. La fermeture est de deux semaines à Gunsan pour toutes les écoles. A Séoul, neuf écoles ont fermé.

04/02 – Des mesures de contrôle encore renforcées mais un président critiqué

Dans l’immédiat, 15 cas ont été confirmés (11 ayant été infectés à l’étranger et 4 dues à une contamination intra-coréenne), 61 autres personnes sont sous surveillance. Toute personne manifestant des symptômes sera testée. Les médecins de 532 cliniques dans tout le pays pourront procéder aux tests. Jusque-là, seules les personnes manifestant des signes de pneumonie et en provenance de Wuhan ou de la province de Hubei étaient testées.

Des mesures de quarantaine encore plus contraignantes commencent ce jour pour s’étendre aux personnes qui ont été en contact avec les personnes infectées. Tout personne ne respectant pas la quarantaine sera verbalisée à hauteur de 2 300 euros. En outre, les sanctions contre ceux qui font des achats massifs de masques et de désinfectants pour les mains passent à un maximum de deux ans de prison ou une amende maximum de 38 700 euros. Ces sanctions seront applicables jusqu’au 30 avril.

Ce 4 février, une pétition est par ailleurs déposée auprès de la Maison Bleue (bureau présidentiel) pour lancer une procédure de destitution du président coréen critiqué pour sa gestion de la crise émergente et considéré par certains « comme plus président de la Chine que de la Corée ». Trois semaines plus tard, elle réunira plus de 730 000 signatures.

De nombreux Coréens estiment en effet que leur président est trop conciliant avec la Chine et trop respectueux de l’avis de l’OMS du 29 janvier qui ne « recommande pas l’évacuation des ressortissants nationaux et appelle la communauté internationale à rester calme et à ne pas surréagir ».

Du point de vue français où nous avons bien plus tardé à prendre des mesures, les Coréens ont fait preuve de réactivité avec une diversité d’actions rapidement mises en œuvre, mais du point de vue coréen c’est insuffisant, et surtout trop lent et trop long pour parer aux risques épidémiques en cours.

05/02 – Un test en une heure

L’entreprise de matériel médical MiCo BioMed annonce avoir mis au point un test capable de détecter le coronavirus en une heure. Ce test pourra être utilisé dans les aéroports et les sites de quarantaine. Côté français, nous avons fin janvier un test dont le résultat peut être connu entre deux à cinq heures (mais il faut aussi prendre en compte les délais d’acheminement).

Les masques en libre service disparaissent en quelques minutes dans le métro de Séoul. Un millier de masques partent ainsi en 30mn, tandis que les bouteilles de gel hydroalcoolique sont volées. Un responsable de la municipalité de Séoul déplore le manque de civisme des usagers:

« Nous aimerions que les gens aient assez de conscience pour ne prendre qu’un seul masque par personne mais ce n’est pas ce qu’il se passe. Certaines personnes emportent des flacons entiers. Nous avons besoin de voir ici un degré de citoyenneté plus élevé. »

06/02 – Amélioration de l’information accessible aux étrangers

Afin que l’information parvienne au plus grand nombre, les autorités ont proposent notamment une option du numéro d’urgence 1339 pour accéder à un service de traduction en huit langues dont l’anglais, le chinois, le japonais, le russe, le vietnamien, le thaï, le malais et l’indonésien.

Par ailleurs, pour faire face à l’affluence, 19 conseillers vont être immédiatement recrutés pour rejoindre les 27 actuels. L’objectif est de parvenir à 320 conseillers pour la mi-février.

07/02 – Les mesures de désinfection et de quarantaine se multiplient

A Séoul, deux hypermarchés, l’un de la chaîne Lotte Department, l’autre d’E-Mart Inc, ferment pour être désinfectés après le passage le 2 février dans leurs rayons d’une Chinoise positive au coronavirus. Il y a pour l’instant toujours 24 personnes identifiées comme infectées (6 en France au même moment, 11 aux Etats-Unis).

La municipalité de Séoul annonce qu’un de ses centres de formation au sud de la ville sera mis à disposition pour héberger les personnes en quarantaine qui ont des difficultés à se déplacer, qui vivent seules sans un proche pour s’occuper d’elles ou bien qui sont susceptibles de propager l’infection au sein de leur famille.

1100 soldats sont placés en quarantaine car ils ont soit visité la Chine, Hong Kong ou Macao dans les deux semaines qui précèdent soit eu des contacts avec des personnes ayant voyagé dans ces lieux.

Ce 7 février, un message sur Twitter diffusé par un Français de retour de Chine avait attiré mon attention. Par contraste avec les mesures coréennes, il m’avait fortement interpellé. Le voici:

10/02 – Fin de quarantaine pour 3000 personnes

Après deux semaines d’isolement, 2991 personnes dont 1831 étrangers qui avaient visité Wuhan sortent de quarantaine. Chaque jour, des officiels du KCDC ont vérifié leur condition par téléphone. Parmi elles, une Chinoise de 58 ans a été détectée comme infectée. Elle constitue le 23e cas sur le sol coréen. Même si la période d’incubation est passée, les autorités vont continuer à rechercher les personnes qu’elles n’avaient pu repérer.

Des médecins de la Korean Society for Preventive Medicine et de la Korean Society of Epidemiology ont diffusé un communiqué selon lequel le fait de rendre publics les lieux fréquentés par les personnes infectées avait « zéro effet » sur la santé de la population:

« En termes de santé publique, il y a zéro effet à fermer les écoles et les magasins qui se trouvent près des lieux fréquentés par les patients infectés. De telles décisions causent seulement un inutile coût social. »

11/02 – Ouverture d’un centre d’information pour les étrangers

Séoul ouvre un bâtiment dédié exclusivement aux étrangers ayant besoin de s’informer. Il comprend un service de traduction en huit langues dont l’anglais, le chinois, le vietnamien, le philippin, le pakistanais, le népalais, le mongole et l’ouzbek. Le centre vise notamment à répondre aux questions des travailleurs clandestins étrangers: ils peuvent y trouver du soutien et un traitement médical sans être inquiétés d’être signalés aux autorités en charge de l’immigration.

11/02 (bis) – Les mesures prises par les entreprises

Porter le masque est devenu un accessoire du code vestimentaire. Vérifier mutuellement sa température entre employés fait également partie de la routine quotidienne. Certains entreprises rendent cette pratique obligatoire, comme CJ Cheiljedang où le plus jeune de chaque département prend la température des collègues alignés, deux fois par jour, à 10h du matin et à 16h.

Les dîners d’après-travail entre collègues sont annulés, et même interdits dans certaines entreprises, ce que des employés coréens apprécient, échappant ainsi à ces soirées « obligatoires » fortement alcoolisées et préférant se consacrer à un meilleur équilibre vie professionnelle/vie privée. « Le coronavirus pourrait bien parvenir à ce que la politique gouvernementale a échouer à faire », commente ainsi un journaliste du JoongAng Ilbo.

12/02 – Surveillance renforcée des personnes en provenance de Chine, Hong Kong et Macao

Ceux qui arrivent de ces trois provenances doivent remplir un questionnaire de santé et les étrangers doivent fournir leur numéro de portable, leur adresse en Corée et préciser s’ils ont fréquenté la province du Hubei les deux dernières semaines. Les passagers venant de Chine sont séparés des autres et passent par une arrivée « China-only » et des comptoirs spécifiques.

13/02 – Sécuriser l’approvisionnement en masques

Selon le vice-ministre des finances, la Corée a actuellement la capacité de produire 10 millions de masques par jour. Le gouvernement intensifie sa lutte contre le trafic de masques, notamment vers la Chine.

9-18/02 – Dans l’œil du cyclone

Du 9 au 18 février, on entre dans une stabilisation de la situation, avec une augmentation de seulement 27 à 31 cas durant ces dix jours. C’est en fait une illusion, le calme avant la tempête, une sorte d’oeil du cyclone de la catastrophe à venir.

C’est clairement visible sur la courbe des nouveaux cas quotidiens (et non pas des cas cumulés). La flèche verte indique cette période de 10 jours avec laquelle s’achève ce premier article intitulé « Emergence », avant la deuxième période indiquée par la flèche rouge, « Explosion »:

Le 13 février, le président coréen annonce la prochaine disparition du coronavirus dans le pays, et le premier ministre affirme que l’on peut désormais sortir sans masque. Cette erreur d’appréciation aura rapidement un coût politique, l’opposition taxant le président d’incompétence dans la gestion de la crise (rappelons un facteur important: des élections législatives sont prévues pour le 15 avril). 

Car l’épidémie est en embuscade. Elle va exploser – cf. 2e partie, avant de pouvoir être endiguée, cf 3e article.

Crédit JoongAng Ilbo

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