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Souche, ketchup et vins de Chine – revue de presse

vendredi 31 août 2012
Par Benjamin PELLETIER

Les articles mentionnés dans cette revue de presse ont été partagés et discutés durant le mois d’août au sein du groupe de discussion « Gestion des Risques Interculturels » que j’anime sur LinkedIn (1278 membres à ce jour). Soyez bienvenu(e) si ces questions vous intéressent!

Rubriques : Identités françaises – Management interculturel – Migrations et démographie – Chine : tradition et modernité – Gastronomie – Faits divers interculturels

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Identités françaises

Identités au pluriel, car c’est là un sujet trop complexe pour le traiter au singulier. Dans Le Point, un article, beaucoup trop court pour cette vaste question et assez maladroit dans son argumentation pour un thème polémique, a cependant le mérite de s’interroger sur la curieuse expression « Français de souche ». L’auteur utilise notamment l’argument de la génétique pour montrer l’absurdité de l’idée d’une « souche » culturelle qui serait purement française : nous sommes en fait le résultat de nombreux brassages et métissages.

En soi, l’idée que la culture française, et par suite le peuple français, résultent d’une multiplicité d’influences, n’a rien de très fracassant. Mais l’argumentation par la génétique peut constituer un terrain glissant car les dérives sont difficilement évitables. Surtout, le lien génétique n’explique pas la culture. Par ailleurs, c’est dans le contexte politique et social, et non dans le creuset génétique, qu’il faudrait replacer l’apparition, le succès, mais aussi la manipulation, de la métaphore « Français de souche ».

Ce qui manque donc, c’est la généalogie de cette expression. Faute de temps, de compétence et d’outil plus précis, je renvoie ici le lecteur à ce que peut donner le graphique des tendances Google. Il s’agit de l’évolution de la requête « Français de souche » tapée par les Français dans le moteur de recherche Google. On voit clairement l’inflation de l’intérêt pour cette expression au moment du débat sur l’identité nationale et dans la période de la campagne présidentielle :

Le blog de l’avocat Maître Eolas est toujours une lecture à la fois enrichissante et divertissante. Il a profité du 15 août, fête de la Vierge et, cette année, fin du ramadan, pour publier une longue mise au point sur la notion de laïcité ou, plus exactement, pour en finir avec la laïcité. En revenant aux origines historiques de la séparation de l’Eglise et de l’Etat et aux textes juridiques, cette note solidement argumentée permet de retrouver un peu de sérénité sur cette question sensible.

Le Spiegel a mis en ligne dans sa version anglaise deux longs articles sur la France. Vue d’Allemagne, la France apparaît nostalgique et narcissique dans le premier article. Pour les Allemands, la France ne cesse de se contempler dans le rétroviseur de l’histoire en regrettant ce qu’elle n’est plus et en refusant de s’inscrire dans le présent. Les Allemands seraient quant à eux plus à même d’affronter le présent dans la mesure où le rétroviseur de l’histoire leur renvoie une image peu flatteuse.

Le second article part des problèmes actuels de Peugeot pour s’interroger sur la responsabilité des pouvoirs publics dans le déclin industriel de la France. Il met également en ligne un graphique montrant en bleu la production de véhicules (en milliers) selon les différentes sites de production français et en rouge l’évolution de cette production (en %) par rapport à 2004 :

Management interculturel

La proximité linguistique ne signifie pas la proximité culturelle. Et la connaissance culturelle n’implique pas la compétence interculturelle. Pour prendre l’exemple des Français qui s’expatrient au Québec, ils se font bien des illusions s’ils s’imaginent partir dans une « autre » France, ou dans un sorte de département français. Dans la précédente revue de presse, je reprenais les propos de Jean Charest, Premier ministre du Québec, qui s’adressait ainsi aux Français candidats à l’expatriation :

« Ceux-ci doivent savoir que les Québécois sont des Nord-Américains qui parlent français. Nos règles sont différentes, qu’il s’agisse du marché du travail ou de la vie en société. Il faut s’adapter. »

Pour prolonger, je vous invite à consulter une note de blog intitulée : Le management à la québécoise qui fait le point sur certaines spécificités culturelles. Vous pouvez également visionner la vidéo ci-dessous. Il s’agit d’une conférence pour les Français au Québec afin de les avertir sur les malentendus interculturels dont ils peuvent être les acteurs involontaires. Même si on peut déplorer qu’elle n’entre pas assez dans le détail, elle contient quelques éléments intéressants :

La capacité à se présenter aux autres est à la base des interactions, tout comme la capacité à adapter sa présentation aux autres. Les Français ont de grandes difficultés à se présenter aux Américains sur le mode de l’elevator pitch – ce bref discours de quelques dizaines de secondes (cf. sur ce blog Les Français aux Etats-Unis : 30 secondes pour convaincre).

Mais ils ont également des progrès à faire pour soigner les présentations projetées. Voyez un article en anglais dont on peut traduire le titre ainsi : Les Français sont aux présentations ce que les Américains sont aux fromages. Il a le mérite d’interpeller sur un problème souvent négligé : il y a chez les Français une inquiétante négligence sur la qualité de leurs présentations et des documents projetés pour appuyer leur discours et capter l’attention de l’auditoire.

Voilà qui me rappelle deux anecdotes. Il y a quelques années, j’assistais à Paris à un sommet international sur le pétrole. Au moment de prendre la parole, le patron français d’un grand groupe de l’énergie a ouvert sa présentation mais les diapositives étaient tournées à 90 degrés et il a continué comme si de rien n’était – sans se soucier du fait que l’assistance, dont le Secrétaire général de l’OPEP, risquait un torticolis pour lire les courbes statistiques ainsi projetées.

Je me souviens également d’un directeur associé du cabinet Deloitte venant présenter aux managers les résultats annuels. Toutes les diapositives contenaient des tableaux avec d’innombrables données en police minuscule et en couleur jaune sur fond blanc. « Je sais que mes slides sont illisibles… » a-t-il tenu à nous prévenir… ce qui ne l’a pas empêché de les commenter pendant 45 minutes.

Si ce sujet vous intéresse, lisez le premier tome des Décisions absurdes, ainsi que L’enfer de l’information ordinaire, de Christian Morel.

Migrations et démographie

L’Europe est en proie à de grands bouleversements migratoires et démographiques, d’un part à cause de la crise économique (voir L’Europe en crise et la fuite des cerveaux), d’autre part du fait du vieillissement de la population de certains pays. Les salariés les plus qualifiés quittent leur pays en crise, notamment les Irlandais, les Portugais, les Espagnols et les Grecs. Ce mouvement touche aussi de plus en plus les étudiants. On constate ainsi un mouvement du Sud vers le Nord de l’Europe. Entre 2011 et 2012, un site internet recensant les formations en master en Europe a connu une augmentation de 150% de sa fréquentation en provenance des pays d’Europe du Sud.

Les destinations favorites des étudiants sont la Grande-Bretagne pour 27% d’entre eux et les Pays-Bas pour 17%, deux pays où l’offre d’études supérieures en langue anglaise est très importante. Le France arrive en cinquième position, à égalité avec la Belgique. Par ailleurs, les Belges commencent à se plaindre de l’affluence d’étudiants français dans leurs facultés. En orthophonie, on compte ainsi 90% de Français. Pour leur première expérience professionnelle, les étudiants français sont désormais 23% à chercher un travail en priorité à l’étranger.

L’autre bouleversement en cours concerne le vieillissement de la population de certains pays européens, notamment l’Allemagne, l’Autriche, les pays de l’Europe de l’Est et du Sud. Or, l’Allemagne, la Pologne et l’Italie ont traditionnellement privilégié le droit du sang, et non le droit du sol, d’où une réticence plus grande à accepter les étrangers dans la communauté nationale. L’enjeu est pourtant crucial : l’Allemagne va perdre 20 millions d’habitants d’ici 2060, et se retrouverait à cette date avec 65 millions d’habitants (contre 83 millions en 2003), sans compter que 33% des Allemands auront alors plus de 65 ans. Les données sont ainsi vertigineuses :

« En moyenne, autour de 700.000 Allemands par an ont quitté leur pays ces dix dernières années. Bref, l’Allemagne a besoin d’accueillir plus d’un demi-million de nouveaux arrivants chaque année juste pour compenser l’émigration. Pour contrebalancer la perte de population due à la faible natalité, il faudrait certainement plus d’un million d’immigrants en plus, chaque année, pendant un demi-siècle. »

Il ne s’agit pas de faire ici de l’Emmanuel Todd de comptoir, mais la vérité démographique est imparable : le déclin de la population ne peut qu’entraîner un déclin économique. Face à cela, l’Allemagne est-elle prête à voir affluer une immigration massive ? Celle-ci continuera à être ciblée et importante mais il est peu probable qu’elle soit massive : les pays européens ne sont pas culturellement et historiquement des pays entièrement issus de l’immigration massive et récente, comme les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie. Sans un sursaut démographique, il est certain que l’immigration sera insuffisante pour compenser le vieillissement.

Vous trouverez sur Eurostat une projection de la démographie européenne à l’horizon 2060 (ici, pdf). J’adapte en français le graphique en question. A gauche se trouve la situation de la démographie européenne en 1960, à droite la situation prévue pour 2060. En orange, ce sont les pays dont l’âge moyen de la population est supérieur à la moyenne européenne (près de 32 ans en 1960, un peu plus de 47 ans en 2060) et en jaune les pays dont l’âge moyen de la population est inférieur à la moyenne européenne. L’évolution est tout à fait significative :

Chine : tradition et modernité

Les autorités chinoises viennent de remettre au goût du jour un texte datant du 14e siècle exaltant la piété filiale. Cet ouvrage réunit des récits mettant en scène des enfants obéissants, montrant leur reconnaissance envers leurs parents, et même se sacrifiant pour eux, à l’image de ce jeune homme qui s’étend nu sur un lac gelé pour faire fondre la glace et pour que sa belle-mère puisse manger du poisson.

Ce texte a été publié pendant des siècles, puis interdit par le Parti Communiste pour éradiquer la pensée archaïque. A l’image de Confucius réhabilité à travers les centres culturels du même nom, ce texte est récupéré par le gouvernement chinois pour ré-enraciner les Chinois dans leur culture. Outre le contrôle social qu’il espère exercer, il vise également à préparer les nouvelles générations au vieillissement de la population qui, comme pour l’Allemagne, constitue une véritable bombe à retardement.

Or, cette situation démographique passe sous le radar par rapport au dynamisme des villes chinoises. L’explosion urbaine biaise la perception de la Chine. En effet, comment saisir les inquiétudes chinoises sur le vieillissement alors même que 29 villes de Chine sont en train de devenir des mégapoles mondiales ? Selon une étude résumée par Les Echos, 29 des 75 villes les plus dynamiques du monde seront chinoises en 2025. Ce dynamisme urbain suit la courbe exponentielle du dynamisme économique de la Chine :

« Alors que le Royaume Uni, qui a entamé sa révolution industrielle vers 1700, a mis 154 ans pour doubler son PIB par habitant (les Etats-Unis ont mis 53 ans), la Chine a doublé son PIB par habitant en 12 ans depuis les années 1980. »

Gastronomie

Vous froncerez les sourcils dès que vous lirez que cette rubrique intitulée Gastronomie s’ouvre avec le ketchup. Produit immédiatement associé aux Etats-Unis, tout comme le burger ou le soda, le ketchup n’est en fait pas vraiment une création locale. Il s’agit plutôt d’une énième transformation d’une préparation qui a longuement et longtemps voyagé, un pur produit de la mondialisation d’avant le vingtième siècle.

Slate a mis en ligne une passionnante histoire du ketchup. Si l’on remonte ses origines historiques et géographiques, ce pur produit américain est en fait… chinois. Le mot ketchup, ke-tchup, signifie à l’origine « sauce de poisson » dans un dialecte de la province chinoise du Fujian. Il y a plus de cinq siècles, des marins chinois ont découvert la sauce de poisson utilisée par les pêcheurs khmers et vietnamiens. Ils y ont pris goût et ont développé des manufactures pour la produire, un goût ensuite partagé par les négociants hollandais et britanniques présents dans le Sud-Est asiatique.

Au XVIIIe siècle, il était complexe et coûteux d’importer cette sauce en Europe, d’où la publication de recettes pour faire soi-même son ketchup, avec toutes les variantes et tous les accommodements que cela implique, notamment l’introduction de la tomate dans la préparation. Le poisson (les anchois) est abandonné au XIXe siècle, moment où du sucre est ajouté pour des raisons de conservation.

Durant ces siècles d’échanges économiques, les Européens découvrent en fait que c’est en Asie que sont les biens et produits qu’ils souhaitent acquérir. Le ketchup n’est qu’un exemple d’une multitude d’échanges commerciaux. Or, pour commercer, il fallait de la richesse, une richesse qui est venue de l’exploitation de l’Amérique :

« C’est donc le désir de produits asiatiques qui a entraîné l’intensification de la colonisation du Nouveau Monde. C’est de la rencontre entre les appétits occidentaux et les produits orientaux que sont nées nos civilisations mondialement interconnectées […] »

Cette interconnexion s’intensifie chaque jour et distribue de nouveaux rôles aux acteurs de l’histoire. Alors que l’Europe, et spécialement la France, a longtemps été le pays d’où proviennent certains produits gastronomiques, la Chine cherche désormais à tenir son rang. Elle a ainsi récemment dénoncé la concurrence déloyale des vins européens. L’Association chinoise de l’industrie des boissons alcoolisées estime que les subventions européennes portent préjudice aux producteurs chinois.

La nouvelle pourrait prêter à sourire si l’on restait dans l’idée que la Chine produit de la piquette en grande quantité. Or, il faut savoir que l’année dernière des experts chinois et français ont attribué la meilleure note à des vins chinois face à des vins français. Nuançons cependant cette victoire chinoise : les vins français concourant face aux vins chinois se situaient en milieu de gamme, tandis que les vins chinois étaient en haut de gamme. Les vins français étaient en effet pénalisés par les taxes d’importation du vin qui sont de 48% en Chine.

Si les Chinois ne produisent pas encore de vins rivalisant avec les meilleurs vins français, ils peuvent s’offrir des châteaux français. Les acquisitions chinoises se multiplient dans le secteur. Dernièrement, un Chinois, propriétaire de salles de jeux à Macao a acquis pour 8 millions d’euros le château de Gevrey-Chambertin (Côte-d’Or) et son domaine viticole, un bien qui était estimé à 3,5 millions d’euros au départ.

Faits divers interculturels

Pour finir cette revue de presse estivale, voici quelques nouvelles qui vous feront sourire ou vous agaceront. Mais au-delà de l’anecdote, il y a toujours matière à réflexion quant aux étranges évolutions du monde. D’abord, le film d’action américain Avengers a attisé la colère des Japonais. Le film sort tout juste au Japon et sur son affiche on peut lire en Japonais : « Hé les Japonais, ça c’est un film ! » Pas de quoi fouetter une geisha, penserez-vous, et pourtant cette apostrophe a été très mal prise. Comme si les Yankees venait donner une leçon de cinéma à ces sauvages de Japonais…

Les Indiens n’ont pas non plus apprécié ce film à cause d’une scène qui se passe en Inde. L’un des personnages part à la recherche d’un équipier qui a refait sa vie en Inde. Le film montre alors les clichés habituels d’une Inde miséreuse… Pas de quoi casser un bras à Vishnou, soupirerez-vous, et pourtant vous auriez tort de négliger l’émotion profonde que provoque le fait de ne pas être maître de la représentation de soi, et de devoir subir un récit de soi fait par un autre, Hollywood en l’occurrence. Voyez sur ce blog Guerre des mondes, guerre des représentations.

La Banque du Canada a dû renoncer à inclure l’image d’une Asiatique au verso des nouveaux billets de 100 dollars. Le projet de billet a été montré à des groupes pour le tester et le verdict est sans appel : refusé. Pas de quoi hurler au caribou, estimerez-vous, et pourtant les motifs de ce refus méritent d’être mentionnés :

« Certains croient que cela représente le stéréotype des Asiatiques qui excellent en technologie ou en sciences. D’autres croient que les Asiatiques ne devraient pas être la seule ethnie représentée sur les billets. D’autres ethnies devraient être elles aussi illustrées. »

La Banque du Canada a donc dû revoir sa copie. Son choix final ne devant pas mettre en avant une ethnie par rapport à une autre, elle a préféré faire figurer une figure féminine qualifiée d’ethniquement « neutre », d’allure « caucasienne » – autrement dit une Européenne blanche. Ces qualificatifs sont curieux, comme si cette figure ne véhiculait aucune représentation culturelle. Neutre, la Caucasienne ? Culturellement dénuée de signification ? Universelle et rassembleuse de toutes les ethnies du Canada multiculturel ? Décidément, voilà de quoi agiter les daims sous la souche…

Le nouveau billet canadien "ethniquement neutre"

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