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Six livres pour élargir les horizons en ce début d’année

lundi 4 janvier 2016
Par Benjamin PELLETIER

6 livres pour 2016

Dans le climat actuel extrêmement pesant où les événements se suivent à une vitesse frénétique, il peut être bénéfique de ralentir le flux des actualités et de prendre un peu de recul. Rien de mieux pour cela que de lire un bon livre – et de partager ses enthousiasmes.

Parmi les nombreuses lectures de ses dernières semaines, j’ai sélectionné six livres que j’ai particulièrement appréciés. Même si les sujets traités sont d’une grande diversité, ils ont en commun de permettre au lecteur d’explorer le lien entre l’histoire, la géographie et les mentalités.

Cette liste est évidemment très subjective et limitée, et vous pouvez la compléter en partageant en commentaire ou en privé les lectures qui vous ont marqué, en indiquant par une courte phrase la raison de votre enthousiasme afin de susciter le désir de lire les ouvrages recommandés.

Deux livres pour se changer les idées

Chatwin - Chant des pistesBruce Chatwin a passé sa (courte) vie à essayer de répondre à une question très simple, que je pourrais poser ainsi de façon un peu triviale : Pourquoi les hommes ont-ils la bougeotte ? Le nomadisme a été sa grande obsession, et Le Chant des pistes est l’un de ses plus beaux livres.

Chatwin part à la rencontre des aborigènes d’Australie. Pour eux, un territoire n’existe que s’il est chanté. Ils conçoivent le pays non en tant que surface mais en tant que réseau de lignes. Chaque ligne correspond à un chant qu’il faut connaître pour pouvoir se déplacer.

Le livre de Chatwin se lit très facilement : il est à la fois un récit de voyage très vivant, jalonné de rencontres improbables et de nombreux aléas, et un essai sur le nomadisme approché à partir de la culture aborigène. Voici trois extraits :

« En théorie, du moins, la totalité de l’Australie pouvait être lue comme une partition musicale. Il n’y avait pratiquement pas un rocher, pas une rivière dans le pays qui ne pouvait être ou qui n’avait pas été chantée. » (p.27)

« Dans la foi aborigène, une terre qui n’est pas chantée est une terre morte, puisque, si les chants sont oubliés, la terre elle-même meurt. » (p.79)

« Richard Lee a calculé qu’un enfant bochiman est porté sur une distance de 7800 kilomètres avant de commencer à marcher lui-même. Puisque, pendant cette phase rythmique, il sera contraint de nommer pour toujours les éléments de son territoire, il lui est impossible de ne pas devenir poète. » (p.384)

Pastoureau - CouleursVous pouvez prendre n’importe quel livre de Michel Pastoureau et vous êtes certain de passer des heures délicieuses tant il sait rendre accessible et plaisante son érudition. Il consacre sa vie (entre autres) à l’histoire des couleurs. Même si Les couleurs de nos souvenirs est son ouvrage le plus personnel (c’est une sorte de « journal chromatique » des soixante dernières années), il permet à chacun d’explorer son propre univers coloré et de se poser des questions inattendues.

Le livre explore l’univers des couleurs de la deuxième moitié du vingtième siècle selon différentes séquences : le vêtement, la vie quotidienne, les arts et les lettres, les terrains de sport, les mythes et symboles, les goûts et les couleurs, les mots. On suit Michel Pastoureau depuis sa petite enfance jusqu’à nos jours, et chaque page éveille chez le lecteur une réminiscence proustienne, en le replongeant dans ses propres souvenirs.

Sur le plan interculturel, j’ai noté un passage intéressant à la page 206. Pastoureau mentionne les études portant sur les couleurs préférées selon les pays. De 1890 à 2010, c’est le bleu qui vient en tête dans les pays européens (entre 40 et 50% des réponses), puis le vert (15-20% des réponses) et le rouge (12-15%). Les résultats sont les mêmes pour les hommes et les femmes, pour toutes classes d’âge et pour toutes les catégories socioprofessionnelles. Mais :

« Ailleurs, en revanche, ils sont autres. Au Japon, par exemple, c’est le blanc qui vient en tête, devant le rouge et le rose ; en Chine, le rouge devance le jaune et le bleu ; en Inde et dans la péninsule indochinoise, le rose et l’orangé sont bien mieux considérés qu’en Europe et le bleu, au contraire, n’est guère prisé. Quant aux populations d’Afrique noire ou d’Asie centrale, elles ont parfois du mal à se plier aux paramètres de la couleur tels que les définit la culture occidentale (tonalité, valeur, saturation). Devant une teinte donnée, il est parfois plus important de savoir si elle sèche ou humide, tendre ou dure, lisse ou rugueuse que de déterminer si elle s’inscrit dans la gamme des rouges, des bleus ou des jaunes. »

Deux livres pour (re)découvrir le contexte français

Bailly - DepaysementQu’est-ce que la France ? Voilà une question qui peut être abordée sous des angles multiples, souvent réduits depuis quelques années à la question de l’identité nationale, aux vieilles rengaines sur les racines chrétiennes ou à un « certain mode de vie » brandi comme un étendard. Très étouffant, tout cela.

Jean-Christophe Bailly est non seulement un écrivain, auteur de récits, pièces de théâtre, recueils de poésie, mais aussi un spécialiste de l’histoire et de la formation du paysage. Sa sensibilité littéraire et son attention portée à la géographie façonnée et représentée par l’homme l’ont amené à partir à la rencontre des paysages français pour les retourner, comme on le dit de la terre après un coup de bêche.

Ainsi, en 34 chapitres qui chacun explorent un paysage français inscrit dans une histoire et un pays particuliers, il dépayse ce que nous avons sous les yeux, ces lieux que nous habitons et, finalement, que nous sommes.

« Ce qui rend un pays vivable, quel qu’il soit, c’est la possibilité qu’il laisse à la pensée de le quitter. L’identité définie comme le modelé d’une infinité de départs possibles – peut-être est-ce cela le socle le plus résistant de la provenance ? » (p.88)

En notant l’extrait ci-dessus, je viens de repenser à un passage du livre de Chatwin sur les aborigènes, et combien les deux – parlant de paysages en fait inverses – entrent en résonance sur la notion de pays. Voici le passage en question :

« La plus grande partie de l’intérieur de l’Australie n’était que broussailles arides ou désert. Les pluies y tombaient toujours de façon inégale et une année d’abondance pouvait fort bien être suivie par sept années de disette. Dans ce type de paysage se déplacer était vital, rester sur place suicidaire. « Mon pays » se définissait comme « l’endroit dans lequel je n’ai pas à demander ». Mais se sentir « chez soi » dans ce pays dépendait de la possibilité qu’on avait de le quitter. » (Chatwin, p.85)

Quai OrsayCe n’est pas un livre sur la France, mais sur les relations internationales de la France à partir de plus de deux cents documents d’archives sur cinq siècles. Pour chaque court chapitre, on trouve une courte présentation, claire et synthétique, une copie et une transcription du document historique. L’ouvrage collectif rassemble des experts et historiens, et a nécessité trois années de préparation.

La captivité de François Ier à Madrid, le mariage espagnol de Louis XIV, la conquête des Indes, les missionnaires en Chine, la conquête de l’Egypte par Bonaparte, le congrès de Vienne, l’aventure coloniale, la Grande Guerre, la guerre froide, mais aussi Voltaire agent secret pour le roi de France ou Stendhal en mission diplomatique en Italie : la grande Histoire se déploie ainsi avec une présence nouvelle, comme si l’on feuilletait un quotidien d’actualités.

Au pays basque, il y a une rivière qui sépare la France de l’Espagne : la Bidassoa. Une île a longtemps servi de lieu de rencontre neutre pour les deux nations. Le 24 juin 1659, Mazarin se rend à la Bidassoa pour rencontrer son homologue espagnol. On a dû installer des barrières pour séparer Français et Espagnols qui avaient la fâcheuse habitude de se moquer les uns des autres au sujet de leur habillement, ce qui avait parfois dégénéré en batailles rangées. Réaction de Mazarin :

« Je n’espère pas, vu la contrariété de ces deux nations, que quelque paix qui se fasse jamais, nous nous puissions rencontrer habillés de la même façon. » (p.95)

Deux livres pour explorer le zen japonais

Herrigel - ZenC’est un livre assez ancien, écrit par le philosophe allemand Eugen Herrigel en 1948, et republié en français en 2015. Herrigel a enseigné au Japon entre 1924 et 1929. C’est à cette époque qu’avec son épouse il s’est initié à l’art du tir à l’arc, le kyudo. L’ouvrage est court, 125 pages imprimées en gros caractères, dans un style là aussi très limpide. Herrigel raconte en fait ses efforts, découragements, agacements et progrès lors de son apprentissage du tir à l’arc.

En ce sens, ce récit peut être lu comme un bref roman d’apprentissage, le professeur allemand de philosophie redevenant un élève mais découvrant en même temps que les relations avec le maître sont au Japon complètement différentes, et que l’apprentissage se fait d’une façon inédite. C’est aussi une autre conception de l’action qu’il découvre peu à peu, basée sur la respiration, et qu’il intègre extrêmement difficilement. Voici un extrait :

« Souvent le maître n’avait plus d’autre ressource que d’intervenir avec la rapidité de l’éclair et de me pincer douloureusement tel ou tel muscle de la jambe, en un endroit particulièrement sensible. Un jour que je lui faisais remarquer combien je m’efforçais consciencieusement à rester décontracté, celui-ci répliqua : C’est justement parce que vous vous y efforcez, parce que vous y pensez. Concentrez-vous exclusivement sur la respiration, comme si vous n’aviez rien d’autre à faire !… » (p.41)

Berthier - Jardins japonaisQue révèle d’une culture la façon que l’homme a de jardiner la nature ? J’ai déjà abordé cette question dans Les jardins, reflets des cultures (1ère partie : Jardin français, jardin anglais : la guerre du goût, et 2ème partie : La découverte européenne du jardin chinois). Il fallait approfondir le questionnement, et c’est ce que permet le livre, agréable à lire et illustré de photos en couleurs, de François Berthier (mort en 2001), grand historien des arts du Japon. Arléa a eu la bonne idée de réunir deux de ses textes consacrés à l’art du jardin au Japon, et plus précisément à l’art du jardin zen (l’auteur a lui-même vécu deux ans dans un monastère zen).

François Berthier (comme d’ailleurs Chatwin ou Pastoureau) a le talent de rendre accessibles des questions très complexes, et son écriture limpide permet de saisir ce qu’est un « jardin sec » (fait de graviers et de pierres) ou un « jardin du néant ». On comprend ainsi que les catégories de « grand » et de « petit » n’existent pas vraiment dans le zen, et que plus le jardin est abstrait, plus il exprime le monde concret.

Nous entrons dans un monde aux référents culturels surprenants, où par exemple l’éternité se manifeste à travers le changement. Voici un extrait:

« Le parc de Versailles ne serait-il pas apparu comme une espèce de viol à ces artistes qui, sans le connaître, mettaient en application le précepte de Bacon : « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant » ? Cette nature, à laquelle l’Extrême-Oriental a la sagesse de se soumettre, constitue le thème essentiel des jardins japonais ; il s’agit, dans un espace défini, de la restituer en raccourci, sous forme de paysages réels ou d’images cosmiques. Une telle thématique implique le rejet des formes régulières. » (p.106)

Dans cet extrait, je retrouve là encore des résonances avec la conception aborigène du paysage décrite par Bruce Chatwin et l’approche du paysage français par Jean-Christophe Bailly. Il faut le dire et le redire – et la mention de Francis Bacon par François Berthier le disait d’ailleurs implicitement en faisant un pont entre deux univers – nous sommes plus semblables que différents.

Bonnes lectures – et excellente année 2016 !

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