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Petites divagations en conduisant sur l’autoroute

jeudi 16 janvier 2014
Par Benjamin PELLETIER

Une fois n’est pas coutume, voici quelques notes très subjectives après avoir effectué un trajet en voiture ces deux derniers jours. Elles concernent le retour à Paris mardi soir.

* * *

J’entame mon millième kilomètre sur autoroute. Il est plus de dix heures du soir, je viens de passer Tours, je rentre à Paris et je navigue entre les camions, le regard luttant contre la dangereuse hypnose du défilement de la ligne blanche. Conduire la nuit est une expérience curieuse, proche de l’abstraction. Même à 130 kilomètres heure, on a l’impression d’être immobile dans la nuit noire, surtout quand on se retrouve seul, sans véhicule face à soi. Le pare-brise est comme l’écran d’un jeu vidéo angoissant. Rien à voir avec le charme vénéneux de Lost Highway de David Lynch.

Mais à quoi bon s’inquiéter ? Je me souviens d’un article du Parisien au sujet de l’autoroute A15. De Paris à Cergy, 25 kilomètres d’autoroutes ont été plongés dans le noir en 2007 suite à des vols de câbles en cuivre. Un an plus tard, le préfet du Val d’Oise a annoncé que le taux d’accidents avait baissé sur cette portion d’autoroute. Le noir complet a entraîné un regain de vigilance de la part des conducteurs. Et il est vrai que je suis bien plus attentif à présent, je me méfie encore plus de ma tendance à la pensée rêveuse qu’en plein jour, je fixe l’autoroute comme si la mort allait surgir à chaque instant, sous la forme d’un sanglier effaré ou d’un véhicule non éclairé.

Etrange paradoxe que l’éclairage, supposé augmenter la sécurité, puisse avoir l’effet inverse, à l’image de l’excès d’hygiène qui provoque des allergies ou de la qualité de vie dans les pays développés qui s’accompagne d’une recrudescence des cancers. Je me souviens également d’un article sur l’aéronautique évoquant certains effets pervers de l’invasion des instruments et de l’informatique dans les cockpits. La confiance dans les machines est certes une condition essentielle de la sécurité aujourd’hui. Mais les jeunes pilotes n’ont plus ce talent qu’avaient les anciens de savoir se repérer par rapport aux étoiles dans le ciel quand leurs instruments tombaient en panne.

Pour ne pas laisser ma pensée divaguer, je zappe d’une radio à l’autre. Il faut se méfier de tous les signes d’hypnose. Il a été calculé qu’un conducteur qui effectue le trajet Paris-Marseille connaît au total huit minutes d’hypnose. Ce sont des moments plus ou moins longs, de quelques secondes à quelques dizaines, où notre corps agit automatiquement, déconnecté de toute attention. Si vous effectuez un trajet habituel en voiture, il vous est certainement arrivé d’être surpris de vous trouver à tel endroit du parcours, alors que vous pensiez être ailleurs, en amont. C’est que vous étiez sous hypnose pendant quelques centaines de mètres, voire un ou deux kilomètres.

Pour ma part, il m’est arrivé d’effectuer cinq kilomètres sous hypnose lors d’un trajet que j’ai fait quatre fois par semaine pendant trois ans. J’avais alors été incapable de savoir comment j’étais parvenu à tel endroit, aussi surpris que si ma voiture avait été instantanément téléportée, alors qu’en fait j’avais roulé pendant plusieurs minutes en suivant une route sinueuse dans les contreforts des Pyrénées. Depuis, je suis extrêmement méfiant et attentif quand je conduis.

Cette compression du temps est une chose étonnante que j’ai déjà expérimentée en formation. Il y a des moments troublants où le public et le formateur sont ensemble sous hypnose. J’ai remarqué qu’il faut que certaines conditions soient réunies : un public d’une trentaine de personnes au minimum, une conjonction heureuse des attentes et des apports, une mise en scène immédiate du formateur qui impose sa présence et capte le regard de tout le monde sans exception, l’utilisation de gestes pour illustrer la parole. Et alors une quarantaine de minutes peuvent ne sembler à tous, aux participants comme au formateur, qu’une seule.

Je me souviens d’une conférence de trois quarts d’heure en CCI auprès d’une centaine de personnes. Durant ma présentation, j’ai eu l’étrange sentiment d’avoir face à moi un groupe où il n’y avait plus d’individualités, mais un flux unique que je menais où je voulais. Je ne parlais plus à leur conscience mais je chuchotais à leur inconscient. C’était assez impressionnant, il y avait un réel abandon à ce que je disais – pas de la passivité mais une générosité de l’attention. Ces moments sont rares, et je ne les recherche pas forcément car, dans la grande majorité des formations, le public est moins nombreux et les interactions centrales. Cela me rappelle que je dois relire les formidables nouvelles de J. G. Ballard. Il met souvent en scène des moments non-humains, animaux, voire reptiliens ou primitifs, dans les relations entre ses personnages.

Je zappe donc d’une radio à l’autre, toujours plus affligé par ce que j’entends. Après un détour honteux par Rire et chansons (la cliente du salon de coiffure : – Mon mari, quand il m’offre des fleurs, je sais que je vais devoir écarter les jambes. La coiffeuse : – Ah ? Vous n’avez pas de vase ?), j’atterris sur France Culture. C’est la deuxième partie d’un entretien avec Jean Starobinski, un puits de science et une profondeur d’analyse incomparable sur la littérature et l’histoire des idées. Plus de cinquante ouvrages publiés, une capacité de travail et une multitude de projets équivalents à trois trentenaires. Il est vrai que l’animal a 93 ans. Un homme extraordinaire, extrêmement accessible, clair et limpide dans son expression, lucide et profond.

Je m’en veux terriblement d’avoir traîné sur Rire et chansons et d’avoir raté le début de l’entretien. D’un autre côté, je me console en me disant que les âneries de Rire et chansons m’ont peut-être sauvé la vie en préservant ma vigilance, car les réflexions de Jean Starobinski m’ont dangereusement réveillé l’esprit en suscitant de nombreuses pensées qui m’ont progressivement déconnecté de la conduite. Il n’est pas recommandé de divaguer sur la notion de don chez Jean-Jacques Rousseau tout en luttant contre l’hypnose de la conduite nocturne sur une autoroute peuplée de camions portugais et espagnols.

Je tiens à partager la fin de l’entretien, je vais la transcrire des fois que l’émission ne soit plus en ligne, mais vous pouvez retrouver l’extrait en question à partir de 39’57 ci-dessous :

Laure Adler demande à Jean Starobinski si, avec son érudition littéraire et son exploration de multiples champs du savoir et de la création artistique, il n’est pas « le dernier des Mohicans », suggérant par là qu’il n’est plus possible de rencontrer quelqu’un comme lui aujourd’hui. La réponse de Starobinski m’a interpellé car elle met en avant la question des stéréotypes :

« Je suis un liseur, et j’ai un grand plaisir à regarder les images. Donc, peut-être l’objet livre est-il en train de décliner dans l’utilisation qui en est faite dans le domaine de l’esthétique, dans le domaine de la création. Mais les images, elles foisonnent maintenant. Et je ne crois pas que l’esprit d’invention rétrocèdera, à mois d’être entraîné dans la répétition facile. Le monde visuel qui se déploie autour de nous s’y prête et les stéréotypes risquent de foisonner. »

C’est ce risque des stéréotypes qui m’a semblé très intéressant. Il est certain que Starobinski prend ici cette notion de stéréotype dans un sens plus large que les stéréotypes culturels. Pour rappel, un stéréo-type est étymologiquement une rigide-empreinte. Le mot a été forgé pour désigner à la fin du XVIIIe siècle des caractères d’imprimerie fixes, et par extension il a désigné des images ou idées toutes faites, imprimées en quelque sorte dans l’esprit malgré soi. Jean Starobinski poursuit et termine ainsi sa réflexion :

« Dans la culture encore un peu aristocratique qui était celle de la grande bourgeoisie des siècles modernes, les stéréotypes existaient, certes, mais ils ne dominaient pas. J’ai l’impression que, malgré le désir d’innovation qui se donne carrière dans le système de l’image qui se développe aujourd’hui, les stéréotypes tendent à foisonner. Et c’est un péril, car ça mécanise en quelque sorte les rapports humains. »

A présent, j’ai été attentif à l’idée de foisonnement des stéréotypes, et au péril que cela représente. Le risque est donc double : d’une part, le stéréotype en tant que tel ; d’autre part, sa démultiplication, voire son invasion dans les rapports humains. D’où la mécanisation de ces derniers : recherche de recettes, de procédures et d’outils qui fonctionnent à coup sûr, et danger du dérèglement des mécanismes, aussi bien sur le plan du facteur humain que du facteur culturel.

En faisant depuis 42 mois une revue de presse mensuelle sur l’actualité des facteurs culturels et des relations interculturelles, je constate une exacerbation de la conflictualité à cause d’une invasion des stéréotypes. Prenons quelques exemples de titres d’articles récents qui me viennent à l’esprit :

« Et c’est un péril, car ça mécanise en quelque sorte les rapports humains. »  Ce sont les derniers mots de Jean Starobinski lors de cet entretien. Je poursuis ma divagation, me disant combien le devenir-touristique du monde accroît ce péril, avec l’effort des pays pour attirer les touristes étrangers et pour correspondre à l’image stéréotypée que ces touristes ont des sites qu’ils vont visiter. C’est là très inquiétant, lorsque des cultures singent et entretiennent les stéréotypes projetés sur elles. Ou bien projettent à l’international des stéréotypes correspondants à leurs intérêts nationaux, mais pas forcément à leur vitalité, à la manière d’un vieux beau distribuant des photographies de lui-même prises en studio vingt ans auparavant.

Alors que je commence à errer d’une pensée à l’autre à partir des mots de Starobinski, songeant au nation branding, à la prochaine annonce du positionnement de la France sur le sujet, aux enjeux positifs et négatifs de cette mode qui consiste à faire d’un pays une marque, mon véhicule dérive peu à peu vers la glissière de sécurité, je double d’un peu trop près un camion et je fais un excès de vitesse sans m’en rendre compte.

Je me secoue, j’étire les jambes, je me masse les cervicales et, résolu à faire passer la sécurité avant tout, je remets Rire et chansons – sans pouvoir m’empêcher d’écrire mentalement les notes que vous venez de lire.

Jean Starobinski est un danger public.

* * *

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Quelques suggestions de lecture:

2 commentaires sur “Petites divagations en conduisant sur l’autoroute”

  1. Giang

    Sur un tout autre type de média mais toujours dans ce registre de l’atmosphère hypnotique lorsque l’on dévore des Kms d’asphalte de nuit :
    http://www.bouletcorp.com/blog/2013/10/

    #4610
  2. Benjamin PELLETIER

    Merci pour le lien, Giang. Cela rappelle pas mal de souvenirs d’enfance…

    #4611

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