Scène au Shangri-La, adaptation du roman Horizons Perdus par Frank Capra
Analyses, Chine, Etudes de cas, Histoire, Influence, Psychologie, Tibet, Tourisme

Quand la fiction devient réalité : le cas du mythique monastère de Shangri-La

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Cet article explore le processus de passage de fictions dans la réalité. Il vient compléter celui sur le sirtaki (voir D’où vient un stéréotype ? L’exemple de la très célèbre et trop méconnue origine du sirtaki).

Naissance d’une fiction

En 1933, l’écrivain anglais James Hilton publie Lost Horizon. Dans ce roman, les quatre survivants d’un avion détourné qui a atterri en catastrophe au Tibet sont recueillis par les habitants d’une vallée inconnue et luxuriante où se trouve le monastère de Shangri-La. Dans ce lieu paradisiaque coupé du monde, une communauté utopique et cosmopolite vit dans la paix et la sérénité. Le temps lui-même semble s’être figé : le fondateur de la communauté (un frère capucin) est toujours vivant depuis l’origine de Shangri-La en 1734. Il a donc 250 ans !

Les quatre rescapés feront des choix différents, confrontés à la décision de rester au Shangri-La ou de le quitter, de profiter du paradis terrestre et d’une vie quasi éternelle, ou de revenir dans la « civilisation », à une époque où les totalitarismes montent en Europe et où la guerre n’est pas loin.

Le roman a connu un immense succès. Il sera réédité plus de quarante fois et se vendra à plusieurs millions d’exemplaires jusque dans les années 60. Le Monde rappelle que le président américain Franklin Delano Roosevelt avait donné le nom de Shangri-La à sa résidence d’été. Quant à la première adaptation cinématographique réalisée par Frank Capra en 1937, ce même article explique que « le film, qui remporta un grand succès en Allemagne, devint aussitôt l’un des préférés d’Adolf Hitler ». Autant dire que ce paradis terrestre oscille avec ambiguïté entre idéal d’une société pacifiée par la connaissance et les arts et expérience d’un monde « purifié » de ses éléments nuisibles.

Pour ma part, à part quelques extraits en anglais pour la préparation de cet article, je n’ai pas lu le roman (traduit en français en 1949) mais j’ai vu le film de Frank Capra à une époque antédiluvienne (comprendre : pré-COVID) où il y avait encore les séances de cinéma en plein air au parc de la Villette. La séquence ci-dessous montre les étrangers découvrant Shangri-La dans ce qui peut être décrit comme une scène archétypale de découverte du nouveau monde ou de rencontre de la réalité et de l’utopie :

 

Passage de la fiction dans la réalité

Avec le succès du roman et du film, le nom de Shangri-La, inventé par l’écrivain James Hilton, acquiert une aura mystérieuse où se mêlent goût pour l’exotisme et désir d’idéal. Quand il crée sa chaîne hôtelière en 1971, l’homme d’affaires malaisien Robert Kuok reprend ce nom. Le premier hôtel Shangri-La et porte-drapeau du groupe se situe à Singapour. La brochure actuelle de présentation de l’hôtel revendique cette origine (source ici, pdf) :

Notons la surprenante erreur concernant la date de publication du roman : 1939, au lieu de 1933. Remarquons surtout combien cette présentation brouille les frontières entre réalité et fiction : « L’hôtel tire son nom de la ville du Tibet, rendue célèbre par le romancier britannique James Hilton… » comme si l’écrivain s’était inspiré d’un lieu existant pour créer sa fiction, comme par exemple Balzac l’a fait avec Angoulême dans les Illusions perdues ou Zola avec les Halles dans le Ventre de Paris.

Dans le même ordre d’idée montrant le passage d’une fiction dans la réalité, il y a eu au Népal une compagnie aérienne baptisée Shangri-La Air de 2001 à 2008:

Source Wikimedia, Richard Vandervord

Répétons-le : Shangri-La n’a aucune existence en tant que lieu et en tant que nom avant le roman de 1933. Pourtant, Shangri-La passe peu à peu dans le réel sous le double effet de la projection de l’imaginaire occidental et de la récupération de cet imaginaire par des acteurs locaux du secteur touristique, de telle sorte qu’il est aujourd’hui possible de visiter Shangri-La, comme si un pays d’Amérique du Sud invitait à la visite de l’Eldorado ou un pays européen le Pays de Cocagne.

Voyez par exemple certains commentaires laissés sur Triadvisor par des touristes ayant suivi le Shangri-La Tour au Tibet :

L’imaginaire occidental, enjeu marketing et géopolitique

Où se trouve Shangri-La ? La question peut sembler incongrue pour un lieu qui n’existe pas. James Hilton donne des indications assez vagues sur le site du crash de l’avion. Voici ce qu’on peut lire dans le roman (source : Project Gutenberg Australia) :

Autrement dit, en français, cela donne (traduction de mon fait) :

Il devina que le vol avait progressé bien au-delà de la chaîne occidentale de l’Himalaya, vers les hauteurs moins connues du Kunlun [chaîne de montagnes entre la Chine et le Tibet]. Dans ce cas, ils auraient maintenant atteint la partie la plus élevée et la moins hospitalière de la surface de la terre, le plateau tibétain, à trois kilomètres d’altitude même dans ses vallées les plus basses, une vaste région inhabitée et largement inexplorée de hautes terres balayées par les vents.

La vallée du monastère de Shangri-La se trouverait donc dans cette zone :

Pourtant, une agence de voyage népalaise propose un Shangri-La Tour en expliquant dans un anglais un peu bancal que c’est au Bhoutan que se trouve le vrai et dernier « Shangri-La » :

Voilà qui n’empêche pas le Pakistan de revendiquer également son Shangri-La. Depuis 1983, le lac Lower Kachura a été renommé lac Shangri-La. Situé au nord du pays, il accueille un complexe touristique :

La localisation de Shangri-La semble fluctuer au gré des intérêts économiques de cette région du monde où le tourisme représente un enjeu majeur. Si l’on revient au roman de James Hilton et à ses indications, Shangri-La doit pourtant se situer entre le Tibet et la Chine, dans la cordillère de Kunlun. C’est bien ce qui pose problème à la Chine qui a décidé de « détibétiser » le Shangri-La pour mieux le « siniser ».

Ainsi, la Chine a décidé de rebaptiser en 2001 une ville-district de la province du Yunnan du nom de Xiānggélǐlā Shi : district de Shangri-La. Celle-ci se situe bien loin du site mentionné par James Hilton, à plus de 1700 kilomètres à vol d’oiseau :

Voici comment une agence de voyage chinoise présente le Shangri-La du Yunnan :

Bienvenue à Shangri La, un monde à part lors de votre voyage au Yunnan, le « monde perdu » tel qu’il est décrit dans le roman de James Hilton. Si de plus en plus de voyageurs s’aventurent dans la région, il reste ici comme un goût de bout du monde, une atmosphère unique et lointaine en partie due à la minorité tibétaine locale, qui donne à la région un avant-goût du Tibet. Bien que situé au Yunnan, Shangri La et sa région sont réellement tibétains, voire même plus qu’au Tibet administratif. On y trouve encore de nombreux villages tibétains authentiques avec une vie rurale intense, ce qui est moins le cas au Tibet où les populations sont de plus en plus regroupées dans les villes.

A présent, c’est la réalité tibétaine elle-même qui s’efface puisqu’elle se rencontre seulement ailleurs que dans sa géographie historique. Nous entrons alors dans une machine à laver infernale dont le tambour agite la fiction et la réalité à un tel rythme qu’il devient difficile de distinguer l’une de l’autre : la fiction du Shangri-La devient réalité ailleurs que dans la fiction du roman, et cette nouvelle réalité n’est rien d’autre qu’un artifice visant à masquer la réalité du lieu d’origine de la fiction.

« Ce qu’on sait n’est pas à soi », remarquait Marcel Proust dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Ce que nous savons nous vient de l’extérieur. Mais d’où exactement ? Par qui, par quel biais et comment cette extériorité est passée en nous ? Rien ne nous garantit par ailleurs qu’on n’imagine pas ce qu’on croit savoir. Chacun devrait faire l’inventaire de son propre magasin intérieur car cette exploration du Shangri-La nous montre que rien n’est plus difficile que de ne pas perdre de vue la réalité.

Proust ? Ce n’est pas légèrement prétentieux, que de finir avec une citation de Proust ? Peut-être, je vous l’accorde, mais songez que le 8 avril 1971 la ville d’Illiers a été rebaptisée Illiers-Combray car Proust s’est inspiré de cette ville d’Eure-et-Loir pour créer la fiction de Combray.

Pour prolonger, je vous invite à consulter :

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