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Le management chinois en Afrique

samedi 29 janvier 2011
Par Benjamin PELLETIER

Jeudi 27 janvier, le cabinet de recrutement et de conseil Elzéar a eu l’excellente initiative d’inaugurer son nouveau cycle de conférences avec une intervention remarquable de l’historien congolais Elikia M’Bokolo qui a proposé « une analyse des meilleures pratiques de management des cadres chinois en Afrique ».

Je vais donc partager avec vous quelques notes prises lors de cette conférence. Elles ne rendent évidemment pas compte de toute la richesse du contenu exposé ni ne sont exactement fidèles au point de vue de M. M’Bokolo. Le découpage thématique est de mon fait.

Les Chinois ont-ils tout compris ?

Après avoir rappelé l’intensité des liens entre la Chine et l’Afrique depuis presque soixante ans, M. M’Bokolo a insisté sur la nécessaire et problématique articulation culture/développement. En suivant sa réflexion, on peut dire qu’il n’y a pas de culture du sous-développement mais que tout développement doit s’appuyer sur des ressorts culturels spécifiques. La question se pose alors de savoir si justement les Occidentaux n’ont pas failli dans leur approche des pays africains en ne sachant pas activer leurs ressorts culturels particuliers et en imposant les leurs ; et si, a contrario, les Chinois ne sont pas en train de réussir là où les Occidentaux ont échoué.

M. M’Bokolo a rappelé combien, lorsqu’il est question de la relation Chine-Afrique, le réflexe en Occident est de mettre en avant une posture d’accusation pour dénoncer le néocolonialisme chinois et le pillage des ressources de l’Afrique. Mais, finalement, les Occidentaux connaissent-ils l’Afrique ? Connaissent-ils la Chine ? Peu, bien peu, selon M.M’Bokolo. Voilà qui fait écho à une rencontre de ce dernier avec Omar Bongo qui lui avait alors dit en substance que les Français ne comprenaient rien à l’Afrique tandis que les Chinois avaient tout compris.

Voilà qui interpelle. « Les Chinois ont tout compris. » En quoi consiste cette singulière compréhension qui les distingue des Occidentaux, et notamment des Français ? En développent la pensée de M. MBokolo, on peut se demander, par exemple, si ce sentiment d’être totalement compris provient d’une perception subjective africaine due à l’effet de nouveauté induit par cette présence de partenaires aux normes culturelles différentes de celles des Occidentaux, ou bien s’il s’agit-il d’une réalité objective due à l’activation de ressorts et leviers culturels en adéquation avec les contextes locaux africains.

Comment les Chinois approchent l’Afrique ?

Comme premier élément de réponse, M. M’Bokolo a fait part de l’étonnement des Africains face au relatif mutisme des cadres chinois en Afrique : ils parlent peu, à peine, voire pas du tout. Ce n’est pas là simplement une question de langue mais également de culture. Alors que certains accusent les Chinois de dissimulation, il s’agit plutôt en fait d’une monstration : les Chinois en Afrique communiquent moins par la parole que par le résultat de leurs actions. L’efficacité fait alors office de signifiant commun aux Chinois et aux Africains. Du point de vue chinois, il ne sert à rien de parler si l’on n’agit pas en conséquence ; et si l’on est dans l’action, les résultats parlent d’eux-mêmes. En ce sens, M. M’Bokolo remarque que les entreprises chinoises en Afrique relèvent bien de la culture chinoise.

M. M’Bokolo a alors fait référence à l’ouvrage du philosophe Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le presque rien, pour adopter la définition de la culture comme « potentialités en action ». En ce sens, les Chinois en Afrique mettent en œuvre des potentialités – mais ils n’exportent pas leur culture. Cette capacité à conditionner le potentiel d’une situation dans le sens favorable à ses intérêts correspond en effet au schéma de l’action en Chine (cf. sur ce blog le tableau récapitulatif à la fin de l’article L’interculturel intégré à la stratégie des entreprises : un exemple).

Après avoir rappelé l’aventure – devenue mythique pour la Chine en Afrique mais aussi aux yeux des Africains – des cadres chinois qui ont passé neuf mois à traverser à pied la Tanzanie pour identifier les meilleurs tracés pour les 2000 km de voie ferrée construits ensuite par leur entreprise, M. Mbokolo a expliqué que la Chine jouait habilement de ce type d’événement pour façonner une image d’elle-même en opposition avec les pays occidentaux. Ainsi, tandis que dans les années 80 et 90 s’imposait en Europe une image de l’Afrique foncièrement négative comme continent à la dérive, il en allait tout autrement en Chine où l’Afrique était perçue comme une terre d’avenir.

Cette vision s’est matérialisée avec le premier Forum pour la Coopération Sino-Africaine qui a réuni en 2000 presque tous les chefs d’Etat du continent africain. Voilà qui était pour les Chinois l’occasion de retrouver avec l’Afrique un lien historique plus ancien que celui de l’Afrique avec l’Europe. En effet, l’Afrique a été dans son histoire bien plus longtemps connectée à l’économie-monde de l’Océan indien qu’à l’Europe (en témoigne sur ce blog l’article sur les expéditions navales de l’amiral Zheng He au XVe siècle). Par suite, l’approche de l’Afrique par la Chine se déploie selon trois modalités:

  • une approche au plan global, en considérant l’Afrique dans son ensemble lors des Forums pour la Coopération Sino-Africaine qui ont lieu à un rythme triennal,
  • une approche par noyaux ou pôles, qui montre combien les Chinois ne sont pas partout en Afrique avec la même intensité,
  • une approche par enclaves, du type des sites miniers, par exemple.

Depuis un point de vue extérieur à l’Afrique, cette triple modalité crée l’illusion d’une omniprésence des Chinois en Afrique, voire d’un « colonialisme » ou d’une « invasion » des Chinois en Afrique. Mais, vue de l’intérieur, la réalité est bien plus contrastée.

Quelques exemples de pratiques chinoises en Afrique

  • La langue

Une langue commune est la condition de la communication. Lors de ses différentes enquêtes sur les entreprises chinoises en Afrique, M. M’Bokolo a constaté que des Chinois s’efforçaient de parler la « langue des gens », et non pas forcément le langue officielle. La langue des gens, c’est la langue de leur tribu ou ethnie. L’idée d’une Afrique francophone, anglophone ou lusophone masque en réalité une immense diversité linguistique qui a été ignorée ou occultée par les anciens colonisateurs. Les Chinois jouent la carte locale en proposant par exemple des téléphones portables dont le mode d’emploi est traduit dans la langue des gens, et non dans une langue transnationale comme le français, l’anglais, le portugais ou l’arabe. Implicitement, les Africains perçoivent dans ces efforts d’adaptation à leur culture un message nouveau, du type : « Soyez africains ! »

Par ailleurs, M. M’Boloko a constaté une évolution de la part des Africains, certains se mettant à apprendre le chinois. En effet, si l’on fait abstraction de l’écrit qui peut facilement rebuter, la langue chinoise reste une langue comme les autres : une langue orale. Or, l’importance de la culture orale en Afrique favorise un apprentissage empirique du chinois, par exemple lors des marchandages sur les marchés. Un apprentissage plus formel se développe également au sein des instituts Confucius qui se multiplient depuis cinq ans sur le continent. Enfin, il faut signaler que de nombreuses radios africaines diffusent des programmes pour apprendre le chinois.

  • Le costume et l’alimentation

Les cadres chinois ne ressemblent pas aux cadres occidentaux, notamment dans leur code vestimentaire. Alors que les seconds importent en Afrique le costume-cravate qui impose une forte distance hiérarchique, les premiers ne s’habillent pas très différemment des Africains. Les Chinois préfèrent souvent une tenue décontractée plus adaptée au climat et aux codes vestimentaires locaux.

Par ailleurs, les Africains sont positivement surpris par le fait que les cadres chinois adoptent souvent le régime alimentaire local, ce qui n’est pas le cas des cadres occidentaux. L’identité culturelle passant pour une part essentielle par les comportements alimentaires, ce simple élément est un facteur supplémentaire pour susciter une réaction d’adhésion des Africains à leurs nouveaux partenaires chinois.

  • Le standing et le niveau de vie

Alors que les Africains avaient coutume d’être encadrés par des expatriés occidentaux vivant dans des conditions matérielles absolument inatteignables pour eux, ils ont à présent affaire à de nombreux cadres moyens chinois au niveau de vie bien plus modeste. M. M’Bokolo a également constaté la présence grandissante de Chinois « presque pauvres » qui viennent dans les pays africains en famille pour ouvrir de petits commerces. Si les Africains peuvent voir cette concurrence avec suspicion, elle est surtout porteuse de nouvelles synergies et de décloisonnement social entre Chinois et Africains.

Ainsi, les Chinois traitent avec des Africains directement sur les marchés, marchandant avec eux, tissant des liens économiques et sociaux et apprenant la langue locale pour commercer. Voilà qui tranche fortement avec les expatriés occidentaux coupés du reste de la population par leur niveau de vie et ayant l’habitude de se fournir dans les magasins climatisés et luxueux. Enfin, ces nouvelles synergies s’accompagnent d’un message direct au Africains : les Chinois ne décrivent pas la Chine comme un eldorado ni l’Afrique comme un continent sous-développé. La catégorisation occidentale impliquant un jugement qui valorise les pays européens et dévalorise les pays africains sur le plan du développement n’a pas lieu d’être dans la relation entre Chinois et Africains.

  • La question des femmes

Enfin, il faut signaler que, tout comme leurs homologues occidentaux, les cadres chinois expatriés en Afrique sont très majoritairement des hommes. Mais, contrairement aux Occidentaux, les Chinois se marient très rarement, sinon jamais, avec des Africaines. Du point de vue des hommes africains, c’est là un élément positif dans la mesure où ils avaient coutume de percevoir les expatriés comme ceux qui, potentiellement, venaient « prendre leurs femmes ».

  • Problèmes et aspects négatifs

M.M’Bokolo est bien conscient que les éléments mis en évidence précédemment ne suffisent pas à décrire la relation entre la Chine et l’Afrique. Ce n’est pas une relation idyllique. Aux yeux des Africains, les Chinois travaillent « tout le temps », par exemple le dimanche dans les pays chrétiens et le vendredi dans les pays musulmans. Les salaires proposés par les entreprises chinoises sont très bas et les bénéfices et compensations quasiment inexistants par rapport aux entreprises occidentales. Enfin, les Chinois vivent dans des campements à l’écart de la ville, ce qui alimente rumeurs et soupçons au sein des populations locales.

Une offre d’opportunités

Telle est la conclusion à laquelle parvient M. M’Bokolo suite à ses enquêtes. Loin d’être un néocolonialisme, la Chine en Afrique représente de nouvelles opportunités qui encouragent certains talents de la diaspora africaine à revenir dans leur pays pour participer à son développement. On assiste ainsi à l’émergence d’une nouvelle génération d’Africains entrepreneurs qui annoncent la nouvelle étape de l’histoire africaine : son industrialisation.

A ceux qui mettent un peu rapidement en avant le néocolonialisme chinois pour diaboliser la présence de la Chine en Afrique, M. M’Bokolo répond : « On n’est pas colonisé deux fois, on ne l’est qu’une fois. »

Pour prolonger, notamment sur les leviers culturels actionnés par les Chinois en Afrique, je vous invite à consulter sur ce blog l’article Soft power chinois en Afrique.

* * *

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3 commentaires sur “Le management chinois en Afrique”

  1. fevotte mathilde

    Une fois de plus on ne peut que féliciter la stratégie chinoise en Afrique qui pour commercer de façon durable à en premier lieu chercher à comprendre et surtout à prendre en compte les codes culturels africains. Du coup ces derniers ont le sentiment d’être respectés. Je pense que c’est là ou les européens ont perdu en voulant absolument imposer un modèle qui n’était pas le leur. Cette approche culturelle à la « chinoise » peut être un élément de justification de la perte d’influence de la France par exemple en Afrique francophone, sa chasse gardée jusqu’ici.

    #568
  2. Monsieur M’Bokolo en voilà une généralisation dangereuse…

    #595
  3. Benjamin PELLETIER

    Bonjour Pascale, M. M’Bokolo nous a fait part de ses observations. Il s’agit d’évolutions des Chinois en Afrique, des éléments relationnels qui n’existaient pas il y a quelques années. Son intervention visait à mettre à jour ces quelques éléments dont on ne parle jamais en France. Son discours ne visait absolument pas à « généraliser » ces observations et ces évolutions qui restent encore très largement minoritaires, et encore moins à se faire le propagandiste du gouvernement chinois…
    D’ailleurs il est écrit dans le compte-rendu: « M.M’Bokolo est bien conscient que les éléments mis en évidence précédemment ne suffisent pas à décrire la relation entre la Chine et l’Afrique.« 

    #596

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