Source dessin: Le doctorat, enfin un passeport pour l'entreprise ? Les Echos, 12 janvier 2018
Analyses, Education, France, Société

L’absurde complexe français envers le doctorat

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Cet article a été coécrit avec Héloïse Dufour, docteure en neurobiologie. La Dr. Dufour a travaillé de nombreuses années dans la recherche aux États-Unis. Depuis 2014, elle s’est spécialisée dans l’engagement des chercheurs dans la médiation scientifique. Elle copilote notamment le réseau européen EuroScitizen qui vise à développer la culture scientifique dans la société.

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Allô, docteur? Êtes-vous médecin?

Si vous attrapez la COVID-19 ou la grippe, vous aurez certainement pour réflexe d’aller consulter votre « docteur ». En entrant dans son cabinet, vous saluerez « Dr » Bidule. Lors de la consultation, vous répondrez à ses questions par oui ou non « docteur ». Quoi de plus habituel? C’est son titre et c’est l’usage.

Mais tous les docteurs ne sont pas médecins. Si vous avez un doctorat en histoire ou en littérature, vous pouvez légitimement porter le titre de docteur. Pourquoi alors ce titre est-il si peu présent dans notre contexte français, allant même souvent jusqu’à l’effacement pour les docteurs de disciplines non médicales? Comment se fait-il qu’il semble évident pour la très grande majorité des Français que la désignation de docteur soit avant tout réservée au médecin?

C’est tellement évident que le Syndicat National des Scientifiques Hospitaliers déplore, dans un rapport de 2012 sur la situation professionnelle des docteurs en sciences travaillant dans les CHU (qui ne sont pas des médecins mais des chercheurs, par exemple en pharmacologie ou épidémiologie), qu’ils se heurtent souvent aux médecins hospitaliers qui voient d’un mauvais œil ces collègues porter le même titre qu’eux, au point que:

Seuls 29% de nos collègues utilisent le titre de Docteur en milieu hospitalier. Parmi eux 10% nous avouent que l’utilisation de ce grade pose problème avec l’encadrement médical du service. L’un de nos adhérents nous confiait dernièrement: « Le titre de Docteur nous a ainsi été retiré des lettres à en-tête du service (…) car il gênait énormément les médecins ». (souce ici, pdf)

Ces médecins un peu trop jaloux de leur titre sont dans l’erreur. En France, peut se prévaloir du titre de docteur tout titulaire d’un doctorat (obtenu à bac +8), quelle que soit la discipline concernée. C’est ce qu’a rappelé la Cour de cassation le 20 janvier 2009 lorsqu’elle a tranché un litige opposant un scientifique titulaire d’un doctorat en physique-chimie à un journaliste, ce dernier lui ayant dénié le titre de docteur parce qu’il n’était pas médecin.

Là-dessus, l’article 78 de la loi du 22 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieur et à la recherche est très clair:

Les titulaires d’un doctorat peuvent faire usage du titre de docteur en en mentionnant la spécialité, dans tout emploi et toute circonstance professionnelle qui le justifient.

Et pourtant, l’usage établi est tenace. Ainsi, la corédactrice du présent article, titulaire d’un doctorat en neurobiologie, a eu la désagréable surprise en 2014 de se voir reprocher par un haut responsable de l’Éducation nationale l’utilisation du titre de Docteur (Dr.) dans sa signature d’email au motif que ce titre était “réservé aux médecins”.

De même, lors d’une formation interculturelle, il est demandé aux participants français si certains d’entre eux ont un doctorat. Trois personnes lèvent la main, aucune n’a l’habitude d’indiquer son titre dans sa signature d’email. Pourquoi? “C’est réservé aux médecins”, affirment-ils, et puis, surtout, “ça fait prétentieux”. Mais alors comment perçoivent-ils le fait que leurs partenaires allemands et chinois mentionnent leur titre de Docteur sur les cartes de visite et dans leur signature d’email? “Prétentieux”, encore une fois, voire “arrogant”.

Cet usage exclusif du titre de docteur qui entraîne des incompréhensions sur les pratiques des partenaires étrangers rappelle un passage du Joueur d’échecs de l’autrichien Stefan Zweig. Quand le narrateur s’adresse pour la première fois à Mirko Czentovićn une phrase commence ainsi: “Lorsque j’expliquais au Dr. B…”. Conscients du risque de méprise pour les lecteurs français, les traducteurs se sentent obligés d’ajouter à cet endroit une note de bas de page (Livre de Poche, p.59):

Dans les pays germaniques, l’appellation Doktor est d’usage courant pour quiconque a soutenu une thèse à l’université. Un Herr Doktor est loin d’être toujours un médecin, à la différence du docteur français. C’est pourquoi nous adopterons pour la suite la désignation M.B… (à prononcer monsieur B…).

Une absurde singularité française…

Ce qui pourrait n’être qu’un débat pointilleux sur l’utilisation des titres, voire une simple question d’étiquette, révèle pourtant une différence culturelle majeure avec le reste du monde, aux importantes implications économiques. Pour comprendre la singularité française dans la relation au doctorat et au titre de docteur, il faut revenir à notre système de formation où les grandes écoles sont considérées comme l’aboutissement de la réussite scolaire et le sésame pour l’emploi et le statut social tout au long de la vie.

Or, certains éléments de distinction ne dépassent pas nos frontières. La “grande école” ne parle pas aux étrangers, le doctorat si. Lors d’une formation en Grande-Bretagne dans le secteur de l’armement, les participants britanniques ont avoué leur ignorance quand il leur a été demandé de citer une seule grande école française: ce système leur était entièrement inconnu.

De même, dans le cadre du rapprochement entre deux entreprises française et allemande, une équipe de quatre responsables français se déplace à Hambourg. Lors d’échanges informels, les protagonistes en viennent à échanger sur leurs parcours respectifs, leurs expériences, leurs études. Les Allemands apprennent ainsi que trois des Français sont issus d’une grande école et que le quatrième est titulaire d’un doctorat dans une discipline scientifique.

La suite de l’histoire nous est racontée par ce dernier qui en garde un excellent souvenir:

A partir de ce moment, les Allemands se sont toujours adressés à moi en premier !

A contrario, un Japonais travaillant en France pour une entreprise basée en Haute-Savoie l’avait bien compris. Titulaire d’un doctorat, il avait pour habitude de faire précéder son nom du titre de Dr dans sa signature d’email quand il envoyait un message aux partenaires allemands – “ça marche”, disait-il simplement avec un léger sourire. Et il le retirait quand il communiquait avec les collègues et contacts français.

Ces anecdotes sont révélatrices d’une singularité française qui est à peine croyable quand on l’explique aux étrangers: le doctorat, valorisé au plus haut point dans les autres pays du monde (aux États-Unis, le titre de PhD peut figurer sur la carte bleue; en Allemagne, le titre de Dr se trouve sur la carte d’identité), est en France peu considéré, voire même mal vu, à tel point que des employés de grands groupes français ont confié en formation interculturelle avoir dissimulé dans leur CV la détention d’un doctorat au moment de leur recrutement.

Crainte de passer pour de doux rêveurs déconnectés des réalités, crainte aussi de ne pas entrer dans les grilles d’évaluation de recruteurs ignorants les compétences des docteurs et plus sensibles aux profils issus des grandes écoles (dont ils sont eux-mêmes souvent issus), conscience également que bien des entreprises sont très en retard dans la reconnaissance des docteurs, comme le rappelle le rapport de 2012 d’Adoc Talent Management “Compétences et employabilité des docteurs” (voir ici, pdf):

En France, la connaissance du marché de l’emploi présente deux difficultés pour les docteurs. La première est que la quasi-totalité des conventions collectives ne reconnaissent pas le doctorat. De ce fait, le doctorat est rarement demandé dans les offres d’emploi, même si le poste peut s’adresser à ce type de profil. (p.13 du rapport)

Autrement dit, ce qui est un point fort dans tous les autres pays du monde peut en France se renverser en point faible. Voyez ainsi le témoignage de Claire Guichet, doctorante, membre du CESE, lors des Rencontres Universités Entreprises (RUE), des 20 et 21 mars 2014 sur le thème L’insertion des docteurs: quelle mise en œuvre de la loi?:

“Dans certaines branches, faire un doctorat après un master universitaire vous met plus en danger pour votre insertion professionnelle. C’est-à-dire qu’avec vos trois années d’études [de doctorat], vous risquez de vous trouver plus en difficulté que vos copains qui se sont arrêtés au bac+5 avec le même master. (…) Pourquoi on aurait plus de mal à insérer quelqu’un qui a juste fait plus que le reste de sa promotion?” (transcription des propos de Mme Guichet)

… aggravée par une méconnaissance des compétences des docteurs

Telle une culture lointaine et ignorée dont on n’a d’autres perceptions que stéréotypées, le doctorat est vu en France surtout comme un diplôme ultra-spécialisé, et donc ultra-spécialisant : on ne perçoit que le sujet de recherche extrêmement pointu, auquel se consacrent des Professeurs Tournesol sans lien avec le monde “réel”. Ce qu’on ne voit pas, par ignorance du monde de la recherche et de ce qu’implique le doctorat au quotidien, c’est l’ensemble des compétences complexes acquises et mises en œuvre par le chercheur, lesquelles sont immédiatement opérationnelles pour un recruteur.

Parmi celles-ci, nous pouvons mentionner:

  • ouverture d’esprit, autonomie, rigueur, créativité, persévérance,
  • communication écrite et orale,
  • facultés d’adaptation,
  • recherche d’information, gestion de données, veille,
  • gestion de projet, planification des tâches, gestion du temps et des délais,
  • humilité et capacité à se remettre en question,
  • utilisation de l’anglais,
  • gestion des problématiques complexes, élaboration de solutions,
  • développement et entretien d’un réseau,
  • recherche de financement,
  • management de l’innovation.
Source dessin: https://www.remimalingrey.com

Il y a là un vivier largement sous-exploité en France. Certains acteurs économiques ne s’y trompent pas quand ils mettent en place une politique active de recrutement de docteurs. Le cabinet de conseil Boston Consulting Group en est un des pionniers en France, comme l’explique un article du 2014. Des acteurs étrangers savent ainsi s’émanciper des absurdes a priori français concernant les docteurs:

Cette position marginale des docteurs dans le secteur du conseil en stratégie parisien vient d’un paradoxe bien connu du système éducatif français. Dans les économies matures les plus dynamiques, États-Unis et Allemagne en particulier, le PhD (dénomination courante du doctorat dans les pays anglo-saxons) est un diplôme très prisé par les recruteurs, les grands groupes de conseil en stratégie ne faisant pas exception, avec environ 10-15 % de PhD parmi les consultants du BCG ou de McKinsey. (source ici)

Face à cette approche pragmatique, l’incompréhension des Français reste malheureusement immense. Ainsi, lors de la table ronde Rencontres Universités Entreprises mentionnée précédemment, Jean-Michel Catin, directeur de rédaction d’AEF Info, rappelle que Serge Villepelet, directeur de PWC France, issu lui-même de l’ESSEC, lui a un jour confié son étonnement en apprenant que le directeur britannique de PWC monde était quant à lui docteur en études byzantines. “Mais j’ai appris plein de choses!” a-t-il répondu au Français qui s’étonnait qu’il puisse diriger un cabinet de conseil.

Si vous connaissez un docteur français qui ne travaille plus dans la recherche académique, il aura certainement rencontré bien des personnes qui auront eu cette réaction typiquement française mais tellement incongrue aux yeux des étrangers:

Mais à quoi ta formation de docteur peut bien te servir dans ton métier?

Un facteur d’affaiblissement à l’international

Sur le plan national, le secteur privé tout comme le secteur public pâtissent de la sous-valorisation des docteurs en dehors du secteur de la recherche: ce sont des compétences précieuses qui ne trouvent pas à s’exercer. Un article du Monde rappelait en 2013 que la France se distingue des autres pays de l’OCDE par son très faible nombre de docteurs dans la fonction publique : “à peine 300 l’intègrent, sur les 13 000 diplômés, par an, et moins de 2% des cadres du public sont titulaires d’un doctorat, contre 35 % aux Etats-Unis ou en Allemagne.”

Cet article faisait le point sur les enjeux d’une bataille aussi feutrée que furieuse qui avait alors lieu afin de permettre aux docteurs d’accéder au concours interne de l’ENA. Malgré une opposition puissante de cette dernière, ce droit leur a été acquis avec la loi du 22 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieur et à la recherche. Celle-ci est l’aboutissement de débats intenses qui ont notamment permis de mettre en lumière l’absurdité d’un pays où “les docteurs ne trouvent pas leur place dans la société”, selon les mots de la députée Marie-Françoise Bechtel.

Or, à l’international, il en va tout autrement. Dans le reste du monde, le doctorat constitue souvent la voie obligée pour accéder des fonctions à responsabilité. Être issu d’une école, aussi grande soit-elle, sera de peu de poids si on n’a pas complété ce parcours par un doctorat. C’est ce que certains énarques hauts fonctionnaires français ont découvert lorsqu’ils ont postulé à des postes au sein de la Commission européenne et qu’ils ont été recalés parce qu’ils n’avaient pas le diplôme requis.

C’est bien ce que déplore en mars 2018 le directeur de l’ENA d’alors, Patrick Gérard, lors d’une émission sur la réforme de cette école (source ici, intervention à 2’20):

Sur des très hautes fonctions européennes, de l’OCDE ou l’UNESCO, on voit que de très hauts fonctionnaires français qui sont avancés dans leur carrière, n’arrivent pas à décrocher ces postes parce qu’ils sont en concurrence avec des hauts fonctionnaires étrangers qui eux sont titulaires du doctorat.

Quelques suggestions de lecture:

5 commentaires

  1. S’agirait-il tout simplement de l’acme de la souffrance indicible des diplômés des Grandes Ecoles qui ne disposent d’aucun titre reconnu sur le plan international ? 😉
    … et que l’on a cessé de nous envier depuis bien longtemps.

  2. Bonjour et merci pour l’article,
    Quelques initiatives pour faire évoluer tout ça : https://twitter.com/TheMeta_News & https://twitter.com/FranceDoctorat et bien d’autres évidemment…
    A.R.

  3. Benjamin PELLETIER

    @A.R – Merci pour ces utiles compléments!

  4. Benjamin PELLETIER

    @Candide – C’est surtout que chaque contexte doit prendre en compte ses points forts et points faibles, notamment à l’international. Mais des évolutions (lentes, certes) sont en cours…

  5. Riyad El Khoury

    Merci pour cette article opportun. Comme vous le dite “à peine 300 l’intègrent, sur les 13 000 diplômés, par an, et moins de 2% des cadres du public sont titulaires d’un doctorat, contre 35 % aux Etats-Unis ou en Allemagne.” Résultat… meme pas de vaccin contre le Covid produit dans le pays de “Pasteur” .

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