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La bagnole dans le cadre – petite leçon de pragmatisme par Benoît Poelvoorde

jeudi 19 avril 2012
Par Benjamin PELLETIER
Crédit photo Erik Johansson

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Une histoire française

Les conférences Caméras Subjectives du Master Pro de Paris 1 Panthéon Sorbonne permettent au public de rencontrer des cinéastes, des producteurs et des acteurs. En 2007, l’acteur belge Benoît Poelvoorde était l’un des invités du débat sur le thème Qu’est-ce qu’une star?

Voici un extrait savoureux de cette intervention où le Belge donne une leçon de pragmatisme aux Français :

Francité et belgitude

Cette anecdote a le mérite de mettre en évidence différentes défaillances dans le traitement des problèmes :

  • l’autoritarisme exacerbe la distance hiérarchique et met sous tension les rapports humains,
  • la dimension personnelle prend le pas sur la dimension fonctionnelle,
  • l’erreur est considérée comme une faute et le responsable comme un coupable,
  • la recherche du coupable étire inutilement le laps de temps entre la manifestation du problème et sa résolution,
  • la recherche du coupable peut même prendre le pas sur la résolution du problème,
  • en bout de chaîne, ces différents éléments bloquent le retour du négatif pour ne pas déplaire à la hiérarchie et par crainte du blâme,
  • d’où un risque accru de se confronter par la suite à des problèmes plus graves car volontairement occultés.

Ce témoignage ne signifie pas que cette situation est spécifiquement française. Elle peut se rencontrer dans de très nombreux contextes culturels. En revanche, le regard belge sur cette situation montre combien cette situation a tendance à se rencontrer plus souvent en France qu’en Belgique – sans quoi Benoît Poelvoorde n’aurait pas trouvé là un sujet d’étonnement.

Il est toujours très délicat de procéder à des généralisations, surtout quand il s’agit de cultures. La caricature et le cliché ne sont jamais loin d’une telle démarche. Tout juste peut-on repérer des tendances culturelles montrant que telle situation est plus susceptible de se produire dans tel contexte plutôt que dans tel autre.

Alors, si l’anecdote racontée par l’acteur belge nous parle de la France, ne nous parle-t-elle pas également de la Belgique ? En creux, elle suppose que la situation décrite a moins tendance à se retrouver en Belgique qu’en France. Le fondement de cette anecdote résidant dans la distance hiérarchique (éloignement entre celui qui détient le pouvoir et celui sur lequel s’exerce ce pouvoir) et l’autoritarisme (pouvoir personnel contraignant), on peut en déduire que ces deux dimensions de l’exercice du pouvoir sont moins présentes en Belgique qu’en France. Autrement dit, l’importance de l’individu y est moindre.

Simon Leys, écrivain, grand sinologue et Belge francophone, va jusqu’à parler d’insignifiance de l’individu:

« S’il est une chose dont le Belge est pénétré, c’est de son insignifiance. Cela, en revanche, lui donne une incomparable liberté – un salubre irrespect, une tranquille impertinence, frisant l’inconscience. » Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, Flammarion (cité dans le Canard Enchaîné du 18 avril dernier)

Côté néerlandophone, l’écrivain Geert van Istendael déplace cette insignifiance sur le terrain de l’identité forcément multiple revendiquée par les Belges. Dans un texte intitulé Eloge du moi multiple écrit en réaction au débat sur l’identité nationale en France, il vante les mérites de l’appartenance multiple comme gage de reconnaissance de l’autre :

« Notre secret n’est pas tant que nous, les Belges, n’ayons pas de véritable identité. Au contraire. Nous, les Belges, nous avons trop d’identités. Nous avons trop de choix. Mais pourquoi serait-ce un problème ? Pourquoi nous restreindre en nous forçant à faire des choix qui sont superflus, et même dommageables ? Du coup, la menace de l’Autre disparaît aussi. Car il fait partie de nous-mêmes depuis longtemps. »

Etre belge n’est pas une priorité pour les Belges : il y a tant d’autres appartenances à revendiquer. Finalement, la crise que traverse actuellement la Belgique est le résultat d’une réduction des identités, non de leur inflation. A la fois rêveur et ironique, Geert van Istendael tourne ensuite son regard vers la France :

« Parfois, très rarement, je suis gagné par la nostalgie de la rigidité française, la rigueur républicaine, la république une et indivisible. Ils sont aux prises avec leur image de soi, les Français, ils sont en pleine discussion sur leur identité. Certes leur identité est au singulier, mais quand même… J’espère que le débat français ne déraillera pas. Peut-être nous les Belges nous pourrions les… Mais non. Je ne crois pas que les Français vont demander des conseils aux lilliputiens brouillons qui vivent au nord de leur pays. »

* * *

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3 commentaires sur “La bagnole dans le cadre – petite leçon de pragmatisme par Benoît Poelvoorde”

  1. Jan Mertens

    Je te remercie pour cet article, que j’ai lu avec un sourire permanent. Comme Belge, néerlandophone (tout comme le journaliste Geert Van Istendael, que j’admire), je confirme que les Belges ont beaucoup ou même trop d’identités.
    Nombreuses les fois, ma foi, où j’ai dû expliquer à des oreilles françaises que ma culture est flamande, ma langue maternelle le néerlandais, et ma nationalité belge. Notez que, même si l’ordre n’est pas hasardeux, il n’est pas important: selon les besoins, je change. Je peux donc confirmer la phrase dans l’article: « être Belge n’est pas une priorité pour les Belges ». En tout cas, pas pour moi.

    #1585
  2. Benjamin PELLETIER

    @Jan – Je dois avouer que j’ai eu un instant d’hésitation en écrivant le phrase que tu as relevée… N’étant pas belge et/ou étant – peut-être – très français et/ou étant contaminé par l’obsession pour l’identité nationale développée en France ces dernières années, il m’a semblé un instant curieux que la revendication de l’identité nationale n’était pas une priorité. Mais, somme toute, c’est une conclusion logique quand on lit les réflexions des deux écrivains belges.

    #1586
  3. Viviane

    La Suisse entretient aussi un rapport compliqué avec la notion d’identité nationale. Lors de l’expo mondiale de Seville en 1992, le pavillon suisse arbore en frontispiece une oeuvre de l’artiste franco-suisse Ben: « La Suisse n’existe pas ». 9 ans plus tard pour l’expo nationale le slogan est décliné en 2 versions sur T-shirt : « la suisse existe » et « la suisse n’existe pas. » On imagine assez mal une expo nationale française affichant un tel doute sur sa propre existence!

    #1599

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