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L’expatriation au Turkménistan – témoignage d’un Français

mercredi 14 janvier 2015
Par Paul Toumi

J’ai le plaisir d’accueillir une contribution de Paul Toumi, conducteur de travaux au Turkménistan.

Ingénieur de l’INSA, Paul est également un de mes anciens étudiants du mastère spécialisé SDAI (Stratégie et Développement d’Affaires Internationales) proposé conjointement par l’EMLyon Business School et l’Ecole Centrale Paris. J’assure le cours de management interculturel de ce master depuis 2012.

Paul nous livre ici un précieux témoignage sur un pays très méconnu. Remercions-le également pour les photographies qui accompagnent cet article.

* * *

Des règles à respecter

Comme dans toute société, il y a des règles à respecter au Turkménistan, règles qui ne sont pour la plupart pas ou peu connues des Occidentaux avant leur arrivée. On regrettera simplement que certaines de ces règles constituent un frein à l’intégration des expatriés au sein de la population locale. Il y en a un nombre important et cela peut rebuter au départ. Cependant, elles sont incontournables et on finit par apprendre à vivre avec.

Concernant la circulation dans la capitale du pays Achgabat, il faut prendre en compte le fait que certaines routes peuvent être fermées. Elles le sont au minimum deux fois par jour, lors des trajets du Président turkmène, matinaux et nocturnes, mais le sont aussi lors d’inaugurations et de commémorations qui sont assez fréquentes. La durée de fermeture peut être de quelques dizaines de minutes, mais aussi de plusieurs heures.

Le principal inconvénient est le caractère impromptu de ces fermetures. On ne peut en effet jamais savoir à l’avance à quelle heure une route sera fermée. Ceci est particulièrement contraignant lorsqu’on découvre la ville. Il m’est d’ailleurs arrivé de me perdre dans Achgabat plusieurs fois.

Vue de la capitale, Achgabat

Il faut aussi veiller à garder son véhicule propre, les contrôles routiers sont très fréquents, ainsi que les contraventions. Il est aussi interdit de fumer dans la rue, dans les parcs, les bâtiments publics et aussi dans sa voiture. Plus précisément, il est interdit de fumer pour le chauffeur uniquement, les passagers étant autorisés à fumer s’ils utilisent un cendrier.

D’autres règles doivent être respectées concernant les sorties nocturnes. Un couvre-feu tacite à 23h (jusqu’à 6h du matin) est imposé, et généralement les restaurants et bars ferment à partir de cette heure, les contrôles de police se multiplient et il est préférable de ne pas se promener dans les rues d’Achgabat après 23h. Les trajets en voiture sont par contre tolérés, mais encore plus contrôlés à ce moment-là.

Concernant l’alcool, c’est tolérance zéro. Il est formellement interdit de prendre le volant ne serait-ce qu’après avoir bu un verre de vin, sous peine de lourde contravention ou d’emprisonnement. Il est aussi obligatoire de déclarer un lieu de résidence. La présence dans ce lieu tous les soirs après 23h est obligatoire. Il est donc impossible de dormir ailleurs que chez soi sans le déclarer aux autorités. Des contrôles sont effectués de temps en temps.

Il est important de garder toujours sur soi un justificatif d’identité (la photocopie du passeport est conseillée, l’original pouvant être confisqué). D’une façon générale, la présence policière est importante, mais en contrepartie on se sent tout à fait en sécurité à Achgabat et la délinquance est quasi nulle.

Les bâtiments publics font l’objet d’une surveillance par des gardes et il est interdit de photographier les bâtiments jugés stratégiques, et ils sont nombreux (aéroport, ministères, palais présidentiel, …). Il est donc toujours préférable de demander avant de prendre une photo.

Il est également interdit d’exporter des tapis et des bijoux anciens (de plus de cinquante ans pour les tapis et de plus de quarante pour les bijoux). Il est possible d’exporter ces objets lorsqu’ils sont plus récents mais il faut posséder un certificat de conformité, délivrés par les autorités compétentes, parfois directement dans le point de vente.

Enfin, il faut garder à l’esprit qu’un expatrié ne peut rester seul en compagnie d’une femme turkmène, aussi bien dans la rue, en voiture, au restaurant ou chez soi sous peine de lourde amende et d’expulsion immédiate, voire d’emprisonnement. Cela est cependant toléré dans des situations professionnelles.

La voiture, cheval du Turkmène moderne

Lors de mes premières semaines au Turkménistan, j’ai été interpellé par le soin que les Turkmènes apportaient au nettoyage de leur voiture. Ils accomplissaient ce rituel quotidiennement avant de partir au travail, mais aussi lors des arrêts au feu rouge ou encore le dimanche en famille. Ayant pour habitude de nettoyer mon véhicule une fois par an, je ne comprenais pas bien cet étrange passe-temps.

J’avais pourtant une explication. On m’avait alerté avant que je parte au Turkménistan : avoir sa voiture sale est passible d’une contravention, et je peux en attester. J’ai décidé tout de même d’interroger mon chauffeur sur la fréquence et la raison de ces lavages.

Celui-ci fut très étonné de ma question, c’était normal pour lui. La voiture est le principal signe extérieur de richesse, il ne faisait non pas cela par peur du gendarme mais bien pour soigner son apparence.

Voiture décorée à l’occasion d’un mariage

La deuxième chose qui surprend est la vitesse à laquelle ils passent sur les dos d’âne : toujours à moins de 5km/h. Là encore ils souhaitent ménager leur monture, qui constitue le principal poste de dépense du foyer.

En effet, les Turkmènes semblent bien plus attachés à l’achat d’une voiture que d’un appartement par exemple. Pour se l’expliquer il faut se rappeler que les Turkmènes étaient un peuple de nomade se déplaçant essentiellement à cheval, et ils voient peut-être en leur véhicule l’Akhal-Teke des temps modernes.

Des salutations multiples

Au cours de mon travail sur chantier, je suis amené à croiser plusieurs fois par jour les même personnes. Au début, j’étais étonné de la fréquence de salutation des Turkmènes : à chaque fois que je les croisais, ils me disaient bonjour en me serrant la main, même si c’était la quatrième fois de la journée.

Pour en avoir discuté avec eux, ils étaient tout aussi étonnés de l’indifférence des Français après la première salutation. En effet, un Français à qui on dit bonjour pour la seconde fois aurait plutôt tendance à penser « il m’a déjà vu ce matin, il ne s’en souvient même plus ».

Pour les Turkmènes, c’est un signal affectif, qui montre que l’on accorde de l’importance à la présence de l’autre, et que l’on peut donc exprimer sans modération. Ils ne conçoivent pas que les Français hésitent à les saluer de nouveau. Depuis, je prête attention à la nationalité de mon interlocuteur afin de savoir si je peux le saluer de nouveau ou pas.

L’hospitalité et la proximité turkmènes

Les Turkmènes sont connus pour leur hospitalité et leur sens de l’accueil et j’ai pu le vérifier à plusieurs reprises. Lorsqu’ils voient que des étrangers s’intéressent à leur pays, c’est avec plaisir qu’ils le font découvrir.

Quand nous demandons notre chemin sur le bord de la route lors de nos sorties dominicales, il n’est pas rare que des Turkmènes prennent spontanément leur voiture et nous conduisent jusqu’au point de destination sans avoir prévu d’y aller et sans rien attendre en retour. Il est aussi fréquent lors de randonnées en montagne de se faire inviter par un groupe de campeurs à partager un chachlik (grillades de viande préalablement marinée).

De même, des Turkmènes désireux de me faire découvrir leur vie quotidienne m’ont invité chez eux, à prendre le repas assis sur un tapis comme ils en ont l’habitude. Je trouve qu’il se dégage des Turkmènes beaucoup plus de chaleur humaine que chez les Français. Je l’ai surtout ressenti lors de mon retour de congé. Des personnes que je ne connaissais que depuis quelques mois m’ont étreint pendant un long moment et m’ont demandé des nouvelles de ma famille. C’était des moments extrêmement forts qui m’ont marqué.

Les membres d’une famille turkmène sont extrêmement proches et solidaires. Tant que les enfants ne sont pas mariés, ils vivent chez leurs parents. Lorsqu’ils sont en âge de travailler ils versent la quasi totalité de leur salaire à leurs parents, permettant par exemple de payer des études à leurs frères et sœurs plus jeunes. Lorsque les parents vieillissent, ils sont pris en charge par leurs enfants.

Un islam modéré

Le Turkménistan est qualifié de pays « musulman tolérant ». Lorsqu’on interroge les Turkmènes (à l’exception de ceux d’origine russe) ils se disent tous musulmans. Les pratiques varient cependant d’un individu à l’autre, et sont parfois un peu contradictoires. Une part importante des femmes porte la robe traditionnelle turkmène qui doit cacher les chevilles et les poignets mais se porte cependant près du corps. Certaines font la prière cinq fois par jour mais ne portent pas de foulards, d’autres font l’inverse. A noter que le foulard se noue uniquement autour des cheveux, pas du visage et qu’il n’a rien à voir avec la religion : les femmes ne le portent que lorsqu’elles sont mariées.

Mosquée de Gökdepe

Concernant les hommes, les écarts sont plus nombreux. Certains prient mais boivent de l’alcool régulièrement, et mangent occasionnellement du porc. Un autre exemple assez paradoxal : un Turkmène m’a raconté faire le ramadan mais rompre le jeune en buvant un verre de vodka !

La langue et l’argent, deux barrières à l’intégration

Parmi les principaux freins liés à l’intégration avec la population locale, la barrière de la langue est celle dont on se rend compte le plus rapidement. D’abord, parce que les Turkmènes parlent le turkmène, langue inconnue de la plupart des expatriés à l’exception des Turcs dont la langue est assez proche. Il est vrai qu’une part relativement importante de la population parle russe, mais ce n’est pas non plus une langue apprise par beaucoup d’expatriés français. La fraction de la population parlant l’anglais ou le français est infime mais en progression.

Les différences de rémunération entre la population locale et les expatriés sont aussi un facteur d’éloignement, plutôt que de rapprochement. En effet, il est difficile de partager des loisirs en communs dans la capitale où les prix sont très élevés pour les locaux. D’autres types de sorties sont envisageables (randonnée, par exemple), mais il faut aussi avoir à l’esprit que certaines zones frontalières sont interdites aux expatriés.

Regards Turkmènes – Français

Quand on interroge les Turkmènes sur la façon dont ils perçoivent les Français, nous sommes unanimement qualifiés de prétentieux :

« Les Français se sentent supérieurs. Lorsqu’en réunion nous faisons des propositions, ils répondent par un non catégorique sans fournir d’explications, ils pensent que leur solution est toujours la meilleure ».

Ils se sentent aussi mis à l’écart de certains sujets car les Français « trouvent plus simple de les résoudre entre eux », même si les personnes directement concernées sont des Turkmènes. De même, lors de réunions ils déplorent que la langue utilisée ne soit pas l’anglais plutôt que le français qui n’est pas compris de tous les participants. Nous sommes aussi perçus comme rigides en voulant s’en tenir strictement au contrat, en balayant d’un revers de main les variantes possibles.

Quand on demande aux Turkmènes quels traits de caractère ils associent aux Français avant d’en rencontrer, l’avarice revient souvent. Après coup, ils estiment que c’est un préjugé : « Certains sont très généreux en nous offrant des cadeaux et en organisant des fêtes, d’autres sont plus raisonnables. »

Nous sommes aussi perçus comme exprimant beaucoup nos émotions : « Au départ je pensais que c’était une caractéristique propre au Espagnols ou Italiens mais les Français expriment aussi très vivement leurs émotions » m’a confié une assistante. Elle me fait aussi remarquer toutes les interjections, grossières souvent, que nous utilisons sans même nous en rendre compte. Cependant, sous sommes aussi qualifiés de sociables – et parfois bavards. Enfin, nous pouvons également être vus comme distraits mais très attentifs dans les moments importants.

Paul Toumi – Conducteur de Travaux au Turkménistan, ingénieur INSA, titulaire du MS SDAI (Ecole Centrale Paris – EM Lyon Business School)

* * *

Remarque de Benjamin Pelletier: Pour prolonger sur ce contexte particulier, je vous invite à consulter mes Notes au retour d’un séjour au Turkménistan.

Quelques suggestions de lecture:

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Un commentaire sur “L’expatriation au Turkménistan – témoignage d’un Français”

  1. Merci pour cette présentation claire et argumentée ; cela me permet de découvrir un pays si peu exposé médiatiquement. Et votre vécu sur une « longue » période apporte plus de valeur qu’un reportage journalistique traditionnel.

    #7358

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