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Du cerveau au kebab – revue de presse

samedi 31 décembre 2011
Par Benjamin PELLETIER

Revue de presse des articles du mois de décembre ayant attiré mon attention et alimenté certains articles du blog.

Rubriques : Culture et perception – Déseuropéanisation – Influence – Management – Insolite

Culture et perception

Une expérience intéressante menée par le département de psychologie de l’université de Glasgow a montré combien la culture influence le cerveau, et plus précisément la structure de la perception. La reconnaissance des visages n’est pas universelle mais culturellement déterminée :

« Ainsi, par exemple, des adultes Occidentaux et Orientaux ne perçoivent pas les visages de la même façon. Alors qu’en Occident nous nous focalisons sur les traits qui composent un visage, les yeux et la bouche en particulier, en Asie, les visages apparaissent dans leur globalité : le regard se pose sur la partie centrale du visage. »

Ce conditionnement culturel n’affecte pas seulement la perception, mais le mode de pensée lui-même. C’est là une évidence pour qui travaille en contexte interculturel – mais l’expérimentation scientifique vient apporter un argument supplémentaire pour convaincre les plus sceptiques de la nécessité de prendre en compte les facteurs culturels dans leurs interactions avec leurs partenaires et collaborateurs étrangers :

« Non seulement un Asiatique ne va pas réfléchir de la même façon qu’un Occidental, à cause de la morale, de ses valeurs, mais il n’use pas non plus de la même stratégie pour percevoir le monde. Alors que lorsqu’ils regardent une photo d’un tigre dans la forêt, les Occidentaux fixent l’animal, les Orientaux commencent à regarder ce qu’il y a autour pour avoir une représentation globale. Nous sommes très analytiques et ils sont très influencés par le contexte. Pour voir la différence entre deux images où il manque un élément, on est plus rapide si la différence porte sur un objet focal ; si le changement porte sur le tour, ce sont eux les plus rapides. »

L’auteur de cette étude insiste sur la nécessité de saisir les fondements philosophiques qui structurent les différents modes de pensée :

« Toutes ces différences remontent aux différences entre les philosophes grecs et les philosophes chinois. Prenons l’exemple du yin et du yang : en Asie, ils considèrent toujours à la fois le positif et le négatif pour donner une cohérence, ils ne prennent jamais l’un sans l’autre. »

Ainsi, la différence fondamentale entre Occidentaux et Chinois tient au fait que la pensée des premiers est marquée par la logique du tiers exclu (un élément exclut son contraire comme étant sa contradiction) tandis que la pensée des seconds est marquée par la logique du tiers inclus (un élément peut inclure son contraire comme étant son complément).

Pour caricaturer, un Américain capitaliste ne peut en même temps se penser comme communiste ; un Chinois communiste peut en même temps adopter un comportement capitaliste. D’où la recherche de l’absolu (la vérité non entachée par son contraire) chez les uns et l’insistance sur le relatif chez les autres (la vérité varie selon les situations), ce que semble montrer l’expérimentation psychologique :

« Les Américains sont plus précis pour déterminer si deux lignes sont de même longueur (un jugement absolu) que pour estimer si deux lignes sont aussi longues que deux ronds sont distants (un jugement relatif). Chez les Asiatiques, c’est l’inverse : ils mettent l’accent sur les jugements relatifs. »

Déseuropéanisation

Le terme n’est pas très heureux mais il a le mérite de la clarté. Le modèle européen en tant que référence ultime de la modernité est victime de deux érosions : à l’extérieur de l’Europe avec la montée en puissance de multiples pôles cherchant leur propre modèle de développement, et à l’intérieur de l’Europe avec une triple crise, financière, politique et culturelle.

Dans le Nouvel Economiste, un article intitulé Le mal Européocentrisme pointe l’urgence de ne plus penser que le monde se positionne par rapport à l’Europe. Il cite une analyse de Pascal Lorot, président de l’institut Choiseul :

« Ce point de vue est totalement caduc. Les Chinois, les Brésiliens ne nous attendent plus. Le modèle européen ne fait plus rêver. Les dirigeants européens semblent enfermés dans des visions du passé qui laissent indifférent le reste de la planète. »

Cependant, cette analyse de Pascal Lorot, tout comme d’ailleurs l’ensemble de cet article, considère l’Europe comme un tout, et ces « visions du passé » sans faire de distinction entre les pays européens. Or, cet européocentrisme est-il également partagé et partout présent avec la même intensité dans tous les pays européens ? Peut-on par exemple affirmer que « le mal européocentrisme » touche à égale mesure un pays comme la France qui se veut porteur et représentant de valeurs universelles et un pays comme le Danemark, ou la Pologne ?

La déseuropéanisation, c’est également le retour de certains pays européens aux abois vers leurs anciennes colonies. Dans Slate, l’article Quand l’Europe appelle à l’aide ses anciennes colonies fait le point sur ces pays européens à la recherche d’investisseurs et partenaires issus de leurs anciennes colonies. C’est le cas du Portugal cherchant à séduire les investisseurs angolais, du Portugal et de l’Espagne se tournant vers l’Amérique latine, du Royaume-Uni vers l’Inde, de la France vers son espace francophone.

Dans le New York Times, on apprend ainsi que le Portugal ferme des ambassades et a un besoin vital des capitaux angolais pour investir dans les entreprises d’Etat en voie de privatisation pour rembourser le prêt de 105 milliards de dollars du FMI. La compagnie pétrolière d’Etat de l’Angola possède déjà 12,4% de la plus grande banque privée du Portugal, Millennium BCP, tandis que la fille du président angolais a acquis en 2009 une participation de 10% dans Zon, un groupe de média portugais.

La déseuropéanisation est également à l’œuvre dans l’érosion des structures nationales. L’Italie est un cas d’école en la matière. Difficile de considérer l’Italie comme un partenaire européen à part entière quand son unité nationale est si fragile – comme le démontre l’article L’Italie, la fin originelle. L’auteur rappelle qu’au moment de son unification au XIXe siècle, seuls 2,5% de la population parlaient italien (j’ajoute qu’en 1950, cette proportion s’élevait à 18%, et actuellement 45,5%). Il conclut son analyse en estimant que l’Italie ne pourra surmonter ses faiblesses que via « un Etat fédéral respectant les caractéristiques essentielles de son histoire ».

Influence

Les banlieues françaises sont l’objet de toute l’attention de la part d’acteurs étrangers. C’est le cas des Américains via son ambassade à Paris, voir La stratégie américaine pour influencer les minorités en France. C’est désormais également le cas des Qataris. L’ambassadeur du Qatar vient d’annoncer la création un fonds d’investissement de 50 millions d’euros pour financer des projets économiques portés par des habitants des banlieues de France. Il s’est adressé ainsi à une dizaine d’élus locaux tous originaires du Maghreb :

« Le Qatar, ce n’est pas que des paroles. Il faut agir. L’émir a décidé de créer un fonds de 50 millions d’euros pour travailler avec vous. Le fonds peut être augmenté. »

Cette annonce a été précédée par une opération de séduction vis-à-vis d’élus des banlieues invités il y a un mois au Qatar. Ils ont été reçus par l’émir cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani. L’ambassadeur a rappelé l’importance de ce séjour :

« Tout le monde était content de vous voir : l’émir, le Premier ministre, le ministre du Commerce. Vous avez représenté la France de façon très moderne. Vous avez donné une très bonne image des Français d’origine arabe. »

Cet activisme du Qatar auprès des minorités en France comporte deux faces à analyser. D’un côté, à l’image de l’activisme des Américains, il vient démontrer encore une fois que sa possibilité repose sur la friche humaine dans laquelle sont délaissées les quartiers des banlieues : si ces activismes peuvent se déployer ainsi, c’est qu’ils viennent combler un vide, véritable trou noir de la France d’aujourd’hui. C’est en ce sens qu’il faut lire dans Libération une tribune d’un doctorant en islamologie : Ne laissons pas nos jeunes espoirs au Qatar.

D’un autre côté, l’analyse de la stratégie d’influence du Qatar en France reste à faire : quels sont les effets directs et indirects que recherche le Qatar dans cet activisme ? Car la présence du Qatar en France grandit de façon exponentielle. Rappelons que cette annonce d’un fonds d’investissement intervient quelques jours à peine après l’acquisition par le Qatar via la chaîne Al-Jazira Sport de quatre des cinq lots des droits audiovisuels de la Ligue des champions pour la France sur la période 2012-2015. En juin dernier, Slate avait fait le point sur cette présence du Qatar en France avec un article au titre explicite : Comment le Qatar a acheté la France (et s’est payé sa classe politique).

A ce stade, il est difficile de savoir si le Qatar planifie ses actions d’influence. En revanche, il est évident que c’est le cas pour la Chine. Dans The Economist, un passionnant article : Sun Tzu and the art of soft power fait le point sur les réflexions des Chinois en matière d’influence culturelle. Son auteur remarque par exemple que l’utilisation du nom de Confucius pour désigner les instituts culturels chinois (300 dans le monde dont un quart aux Etats-Unis) n’est pas évident pour les Chinois eux-mêmes, tant le maoïsme s’est acharné à détruire les structures traditionnelles de la société chinoise, structures éminemment confucianistes.

Tel n’est pas le cas du nom de Sun Tzu. Contrairement à Confucius, Sun Tzu a continué de rester une référence culturelle majeure sous Mao. Le nom et l’œuvre de Sun Tzu seraient donc plus à même de servir de référence pour la Chine contemporaine. Mais il pourrait y avoir une limite à l’influence culturelle chinoise en ce qu’elle se confronte au défi de donner à ses valeurs culturelles une dimension universelle. Or, une stratégie de soft power est d’autant plus efficace que la dimension nationale du pays émetteur s’efface derrière les valeurs universelles qu’il promeut à l’international.

Management

Les Echos se font… l’écho d’une étude particulièrement intéressante sur le parcours et le profil des patrons en Grande-Bretagne et en France. Voici les principaux résultats :

  • Des directions plus interculturelles en Grande-Bretagne : « Avec 42 % de PDG (CEO) étrangers au Royaume-Uni contre 12 % en France, les Français semblent frileux quand il s’agit d’intégrer une personne de nationalité étrangère. »
  • Des patrons français plus âgés : « Au Royaume-Uni, 71 % des CEO anglais ont entre 46 et 55 ans, contre 54 % en France. »
  • Le poids des grandes écoles en France : « L’attachement aux longues études est beaucoup plus prononcé en France : 47 % des dirigeants anglais ne sont pas diplômés de master, MBA ou doctorat. A l’inverse, ce pourcentage n’est que de 13 % en France, où 51 % des CEO français sont issus de HEC, Insead, ENA ou Polytechnique. »
  • La présence des hauts fonctionnaires parmi les patrons français : « Plus de 25 % des patrons français sont passés par les services de l’Etat contre 1 ou 2 % à l’étranger. »
  • Des patrons anglais au profil plus international : « L’expérience à l’international apparaît comme un prérequis plus important au Royaume-Uni, où 44 % des CEO ont eu une expérience à l’étranger, contre 35 % en France. »

Dans le même ordre d’idée, Le Monde analyse le faible poids des MBA en Allemagne, surnommés « Mediocre But Arrogant » ou « Management by Accident ». On apprend ainsi dans cet article que 80% des dirigeants allemands sont issus de la promotion interne. Si l’on croise cette information avec les 25% des patrons français passés par le service de l’Etat et 51% qui sont issus des grandes écoles, il n’est pas difficile de concevoir les défis de la coopération entre dirigeants français et allemands.

Alors qu’en Allemagne le MBA est délaissé au profit de l’indétrônable titre de Docteur (qui figure sur le registre d’état civil), la France se singularise par des écoles de management excellemment notées dans la mesure où le Financial Times vient de classer HEC à la première place en Europe pour la sixième année consécutive. Quatre autres écoles françaises figurent dans les vingt premières (Insead, Essec, ESCP Europe et EM Lyon).

Un mystère demeure alors : comment se fait-il qu’avec de si bonnes écoles de management, celui-ci soit aussi médiocre ? Voyez ces deux articles du blog : 5 inquiétantes singularités du management français et les témoignages d’expatriés en France, Travailler en France : paroles d’expatriés.

Insolite

Le détail monumental. Ou bien, pour utiliser le vocabulaire freudien : le narcissisme de la petite différence. Autrement dit, l’exacerbation de rivalités culturelles à partir de détails qui prennent une valeur disproportionnée. Voilà qui mène à une actualité où se mêlent le dérisoire et l’inquiétant. L’insolite n’est pas ici objet de dérision, mais symptomatique d’enjeux majeurs.

En Irlande du Nord, un conseiller municipal de Belfast a demandé à ce que soit placée sur le mur de l’hôtel de ville une enseigne lumineuse avec le message de Noël : Happy Christmas. Mais un élu du parti indépendantiste Sinn Féin a proposé d’ajouter le même message en gaélique : Nollaig Shona Duit. Voilà qui a ravivé les dissensions entre les protestants qui n’apprécient pas la mise en valeur du gaélique, et les catholiques qui revendiquent cette langue comme une part de leur identité culturelle :

Quelques jours avant la mort de Kim Jong-Il, la Corée du Nord a vivement protesté contre l’installation d’un sapin de Noël par les Sud-Coréens : « Les va-t-en-guerre ennemis (…) devraient être conscients qu’ils seront tenus entièrement responsables de toute conséquence imprévisible que pourrait entraîner leur entreprise. » L’objet du litige est illuminé, il fait 29 mètres de haut et se trouve à trois kilomètres de la zone de démarcation entre les deux Corée :

 

Enfin, si la gastronomie allemande n’a pas une grande réputation à l’international, elle trouve le moyen de s’exporter via un étrange avatar : le döner kebab. En Chine et dans d’autres pays asiatiques, ce sandwich est connu comme une spécialité allemande. Rappelons seulement que le kebab a été inventé en 1971 par un Turc vivant à Berlin, avec une sauce blanche à l’ail spécialement conçue pour les palais européens peu habitués aux épices orientales.

C’est en 2000 qu’un homme d’affaires chinois a ouvert une échoppe proposant des « döner allemands ». Ainsi, pour bien des pays asiatiques, ce sandwich qui en Europe est associé à la gastronomie turque, est associé à la gastronomie allemande, comme en témoigne cette photographique prise au Goethe Institut de Hanoi au Vietnam :

Döner Kebab à Hanoi, Vietnam

Les articles mentionnés dans cette revue de presse ont été partagés et discutés durant le mois de décembre au sein du groupe de discussion « Gestion des Risques Interculturels » que j’anime sur LinkedIn (950 membres à ce jour). Soyez bienvenu(e) si ces questions vous intéressent!

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