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Pépites culturelles extraites de trois lectures

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Lire, c’est certainement se lire soi-même. Pendant la lecture, le projecteur de l’attention se dirige involontairement vers nos obsessions personnelles, de telle sorte que deux personnes ne lisent jamais le même livre.

Voici trois ouvrages lus récemment et trois coups de projecteur pour éclairer quelques sujets qui me tiennent à cœur.

1. Passons les frontières avec Élisabeth Vigée Le Brun

Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) est une immense portraitiste française. Durant sa carrière de peintre, elle était connue dans toute l’Europe. D’origine modeste, elle accède par son talent aux personnalités les plus influentes de l’époque, dont elle réalise le portrait. Elle sera ainsi le peintre officiel de Marie-Antoinette (ci-contre, détail d’un portrait de 1783).

Elle rédige et publie de son vivant ses Souvenirs (éd. H. Champion), rare témoignage autobiographique d’une artiste qui a connu la France prérévolutionnaire, puis révolutionnaire, avant de voyager de l’Italie à la Russie, en passant par l’Angleterre. Je partage ici quelques unes de ses observations concernant des particularités culturelles qui peuvent encore trouver un écho de nos jours. On s’interrogera ainsi avec surprise et amusement sur l’ancienneté du relationnel et du langage corporel en Italie et en Angleterre.

  • Des Napolitains très expressifs

Suite à la Révolution, Élisabeth Vigée Le Brun, très proche de Marie-Antoinette, quitte la France et part pour l’Italie où elle va séjourner plusieurs années. A Naples, elle décrit des scènes qui nous semblent familières encore aujourd’hui :

Ce dont j’ai pu juger par moi-même, c’est que les dames napolitaines gesticulent beaucoup en parlant. Les gens de la basse classe, à Naples, poussent au dernier degré l’exagération dans leurs cris et dans leurs gestes. (p.428)

Elle assiste à une cérémonie religieuse, l’attente du miracle de la sainte Ampoule (liquéfaction du sang):

Enfin, le miracle s’opère; il est annoncé; alors on ne voit pas une figure qui ne peigne la joie, le ravissement avec une telle vivacité, une telle véhémence, qu’il est impossible de décrire ce tableau. (p.428-429)

  • Des Britanniques plus que réservés

Après avoir séjourné en Autriche et en Russie, elle se rend en Angleterre, accueillie avec tous les honneurs par la haute société. Elle est invitée à de grandes réceptions, des raouts, qu’elle écrit routs, conformément à l’orthographe initiale de ce mot en vieil anglais. Ce qui l’étonne à présent, c’est la réserve, voire le mutisme, des Anglais quand ils sont rassemblés en société :

A l’un de ces routs, où je me trouvais, un Anglais que j’avais connu en Italie m’aperçut ; il vint à moi, et me dit, au milieu du profond silence qui règne toujours dans ces assemblées : « N’est-ce pas que ces réunions sont amusantes ? – Vous vous amusez comme nous nous ennuierions », lui répondis-je. (p.659)

J’ai quelquefois rencontré des tête-à-tête (la femme donnant le bras à l’homme) ; quand il m’arrivait de marcher quelque temps près de ces deux personnes, je m’amusais à voir si elles se diraient un mot : je n’en ai jamais vu rompre le silence. (p.659)

La première fois que nous nous réunîmes pour dîner, la duchesse me dit : « Vous allez bien vous ennuyer : car nous ne parlons pas à table. […] Après le dîner, on se réunissait dans une belle galerie, où les femmes sont à part, occupées à broder, à faire de la tapisserie, et sans dire un seul mot. De leur côté, les hommes prennent des livres et gardent le même silence. […] Au milieu d’une assemblée aussi taciturne, me croyant seule un jour, il m’arriva de faire une exclamation à la vue d’une gravure charmante, ce qui surprit au dernier point tous les assistants. (p.685)

  • Les Français à l’étranger, comme en France ?

Enfin, une remarque concernant les Français attire l’attention. Est-elle l’expression d’une vérité désolante sur un travers ancien ou le résultat d’un biais né d’une proximité plus grande avec les ressortissants de son pays ? Une autre possibilité tient également aux malveillants et aux jaloux qui colportent des rumeurs au sujet de Vigée Le Brun en vue de lui nuire. Quoi qu’il en soit, elle fait un constat assez amer sur les Français à l’étranger :

Une chose triste, c’est de remarquer, ainsi que j’ai pu le faire trop souvent, que, dans un pays étranger, des Français seuls sont capables de chercher à nuire à leurs compatriotes, même en employant la calomnie. Partout, au contraire, on voit les Anglais, les Allemands, les Italiens, se soutenir et s’appuyer entre eux mutuellement. (p.522)

Pour aller plus loin, je vous invite à lire sur ce blog:

2. Passons à table avec Jean Vitaux

En 2009, Jean Vitaux, médecin et président de l’Académie des Gastronomes, publie aux PUF La mondialisation à table, un ouvrage synthétique sur l’histoire et la circulation des produits et des pratiques alimentaires.

L’ouvrage comprend deux parties, la première va du néolithique au XXe siècle et décrit une histoire mondialisée de l’alimentation, tandis que la deuxième revient sur l’histoire de quelques produits emblématiques, comme le sel, le sucre, le thé, le poivre, la tomate ou la vigne.

Les passages qui mériteraient d’être cités sont très nombreux, tant on découvre combien les produits les plus ordinaires ont une longue histoire, non seulement dans le temps mais dans l’espace. Les plus enracinés de nos aliments ont été aussi les plus grands voyageurs. A tel point qu’il faut tordre le cou à tout désir d’essentialiser culturellement notre gastronomie :

Malgré nos désirs de retrouver un âge d’or perdu, la majorité de nos plats traditionnels sont de création assez récente : il en est ainsi de tous les plats à base de tomate, de pomme de terre et de haricots. Même des plats provençaux comme la ratatouille ne sont pas attestés avant 1900. Seuls peuvent être considérés comme des « fossiles vivants » de la cuisine ancienne les pot-au-feu, les hochepots et les ragoûts comme le haricot de mouton [sans rapport avec le légume : « haricot » désigne en fait une découpe particulière de la viande]. La choucroute est, quant à elle, arrivée à Paris avec les mercenaires suisses de la Garde royale, sous l’Ancien Régime. (p.96)

Plus loin, Jean Vitaux apporte les précisions suivantes :

Que serait le cassoulet sans le haricot et le maïs, qui permet d’engraisser les volailles grasses, tous deux d’origine amérindienne ? Plus emblématique encore est le cas de la ratatouille. Le mot est récent, datant de 1900 environ, pour ce plat provençal : la tomate, le poivron, la courgette sont d’origine amérindienne ; l’aubergine vient d’Inde ; l’olive et l’huile d’olive ont été apportées par les colons grecs massaliotes du VIe siècle avant notre ère ; seuls sont d’origine autochtone l’ail et l’oignon. (p.112)

Autrement dit, nos produits courants ont eu des ancêtres immigrés et la richesse de notre gastronomie (avec la chinoise, la française est, selon Jean Vitaux, celle qui mobilise la plus grande diversité de produits) tient à une longue histoire, si bien qu’on se demande s’il n’y a pas là une analogie, voire un croisement, de problématique entre la « gastronomie » française et la « culture » française » : vouloir l’enraciner, c’est là enterrer ce qui a fait ce qu’elle est.

Le livre regorge d’informations étonnantes. Ainsi, les Britanniques, ayant pris goût au thé, alors produit en Chine, ont développé des plantations en Inde pour faire en sorte que leur dépendance à cette boisson ne soit plus dépendante des relations tendues avec les autorités chinoises. Conséquence indirecte : les Indiens ont pris goût au thé, si bien qu’aujourd’hui 70% de leur production est à destination du marché intérieur.

Vous apprendrez aussi que la Révolution française, ayant eu pour conséquence l’exil de la noblesse française en Europe (cf. les Souvenirs de Vigée Le Brun), a aussi mis au chômage de nombreux chefs à domicile. Certains vont alors ouvrir les premiers restaurants, lançant la réputation de la haute gastronomie française. Plus tard, l’histoire politique du XXe siècle, avec ses guerres, révolutions et tensions géopolitiques, peut se lire à traves l’ouverture de restaurants en Europe (russes, vietnamiens, libanais à Paris, indiens, pakistanais à Londres, indonésiens à Amsterdam).

Enfin, l’histoire de la vigne et du vin s’éclaire si on la superpose à celle de la propagation du catholicisme : c’est que pour la messe, il faut du vin de messe ! D’où les plantations de vigne par des moines espagnols en Californie, au Pérou, au Chili ou en Argentine

Pour aller plus loin, je vous invite à lire sur ce blog:

Passons sur le billard avec Eric Vibert

En janvier dernier, le professeur Eric Vibert, chirurgien spécialiste des maladies du foie et des voies biliaire, a publié un ouvrage important pour ouvrir le débat sur le rapport à l’erreur dans le secteur médical en France : Droit à l’erreur, devoir de transparence (éd. de L’Observation) Pour prendre conscience de l’enjeu soulevé ici, il suffit de citer ce passage de la p.64 :

En 2017, 44 passagers sont morts, sur environ 3,5 milliards de personnes transportées dans un avion de ligne. De son côté, l’erreur médicale est 3e cause de mortalité aux Etats-Unis. [soit 200 000 morts, ce qui rapporté à la France représenterait environ 40 000 morts]

Or, dans notre pays, la culture médicale conserve une approche très complexée par rapport à l’erreur, perçue comme déviance à dissimuler plutôt que comme événement à analyser pour progresser, comme c’est le cas dans la culture aéronautique :

Ainsi, en chirurgie, contrairement à la plupart des métiers, on ne permet pas aux nouveaux venus d’apprendre de leurs erreurs. On interdit ce chemin fondamental vers l’expertise. […] Mais si l’industrie aéronautique a intégré cette donnée et conçu un nombre incalculable de systèmes autour d’elle, permettant d’assister l’humain de la conception des appareils à leur manipulation et jusqu’aux prises de décision dans la cabine de pilotage, la chirurgie est plus ou moins restée au stade du déni. Un grand chirurgien ne commet pas d’erreur, point. (p.42)

Cependant, il y a eu des progrès avec la mise en place de la check-list, importation dans le bloc opératoire d’une pratique venue de l’aéronautique :

Il a été démontré que l’utilisation de la check-list, imposée par l’OMS, avant d’endormir le malade, diminuait la mortalité post-opératoire [de 1,5% à 0,8%]. Malheureusement, aujourd’hui, c’est à peu près tout ce que l’on utilise provenant de l’aéronautique. (p.63-64)

Ce qui interpelle, ce sont les obstacles français non seulement au débat sur le rapport à l’erreur mais aussi et surtout sur les moyens de réduire les erreurs. Ainsi, Eric Vibert propose d’intégrer dans le bloc opératoire une boîte noire, comme c’est le cas dans le cockpit des avions, afin de pouvoir analyser un incident ou un accident, d’identifier la faille et d’y remédier. Malheureusement, il y a des poches de résistance spécifiquement françaises :

Des gens travaillent déjà sur ces questions [ex: boîte noire dans le bloc], aux Etats-Unis, au Canada, aux Pays-Bas, là où leur discussion est dépassionnée. Mais en France? Rien ou si peu. (p.43)

Plus fondamentalement, il s’agit de revoir toute une culture médicale qui pâtit d’un manque de maturité en ce qui concerne le facteur humain :

La collaboration entre docteurs a plus longtemps été l’exception que la norme. L’AP-HP a même connu un sacré contingent de médecins ou de chirurgiens pas forcément compétents, en particulier sur le plan des rapports humains, jamais évalués, aux manettes jusqu’à la retraite, des personnalités toxiques, dans et hors de leurs services, incapables de gérer une équipe. (p.116)

Au final, c’est la sécurité médicale qui en pâtit. En lisant l’ouvrage d’Eric Vibert, on en vient à se demander si le moyen d’apprécier la fiabilité d’un chirurgien, ou d’un médecin en général, ce ne serait pas de se demander : « Si cette personne n’était pas du domaine médical mais pilote de ligne, monterais-je dans son appareil ? »

Pour aller plus loin, je vous invite à lire sur ce blog:

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Quelques suggestions de lecture:

2 commentaires

  1. Fabuleux: le passage sur les français à l’étranger nous à cloué. Nous avons vécus en Chine, Russie, et Australie. Nous fuyons systématiquement notre communauté tant elle s’est montrée toxique. Cependant nous avons aussi créé de belles amitiés mais en dehors des « cercles ». Merci pour cette lettre rafraichissante!

  2. Benjamin PELLETIER

    @Sophie – Ayant vécu moi-même en Arabie saoudite et en Corée du Sud, j’avoue avoir eu une expérience proche de la vôtre, d’où plus de temps passé avec les locaux et étrangers qu’avec les Français…

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