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Généalogie de la France bureaucratique chez Balzac

jeudi 5 août 2010
Par Benjamin PELLETIER

L’Employé, gravure anonyme, XIXe

« Aujourd’hui, messieurs, servir l’Etat, ce n’est plus servir le prince qui savait punir et récompenser ! Aujourd’hui, l’Etat, c’est tout le monde. Or, tout le monde ne s’inquiète de personne. Personne ne s’intéresse à personne. Un employé vit entre ces deux négations ! » Balzac, Les Employés, p.162

Avènement de la France bureaucratique

Sur ce blog, l’article Comment portez-vous la cravate ? s’appuyait sur un petit texte de Balzac extrait de La physiologie de la toilette. J’ai le plaisir aujourd’hui de partager à nouveau une lecture de Balzac. Il s’agit du roman Les Employés (Folio, cliquez pour agrandir) que je viens tout juste d’achever.

D’abord intitulé La femme supérieure, le roman reçoit son titre définitif Les Employés au fur et à mesure que son centre de gravité se déplace des manœuvres de l’épouse d’un des protagonistes pour lui faire obtenir son avancement vers la vie et les intrigues de bureau au sein d’un cabinet ministériel.

A l’origine du roman, il y a une étude typiquement balzacienne rangée dans la catégorie des « physiologies ». Il s’agit de La physiologie de l’employé, un court texte de 1841 à l’ironie féroce où Balzac dresse le portrait de différents types d’employés en énonçant une série d’axiomes sur la vie de bureau. Le 10e axiome est le suivant : « Le rapport est un report, et quelquefois un apport. » Dans Les Employés, Balzac reprendra des éléments de ce passage pour dénoncer cette manie des rapports :

« Heureux de voir les ministres en lutte constante avec quatre cents petits esprits, avec dix ou douze têtes ambitieuses et de mauvaise foi, les bureaux se hâtèrent de se rendre nécessaires en se substituant à l’action vivante par l’action écrite, et ils créèrent une puissance d’inertie appelée le Rapport. » (pp.44-45)

Selon Balzac, la nécessité, puis la manie, des rapports a commencé sous Louis XV, quand les rois ont mis en place la fonction ministérielle au sens administratif du terme. Ils ont alors pris l’habitude de demander à leurs ministres des rapports sur les questions importantes. Partant de là, « insensiblement, les ministres furent amenés par leurs bureaux à imiter les rois ». C’est la naissance de la bureaucratie. A l’urgence, on répond désormais : « J’ai demandé un rapport » (p.45).

Progressivement, l’autorité monarchique s’est diluée dans le processus administratif, un processus qui n’a fait que s’amplifier après la Révolution. Ce qui est en jeu, outre le contrôle du pouvoir par une représentation élue, c’est bien la question du processus de décision qui se trouve entravé par la condition préalable de sa légitimité. Il s’agit de donner à la décision politique l’apparence de l’approbation générale. Or, cette généralité s’obtient au sein des différentes administrations chargées d’explorer les raisons de l’action et d’en démontrer la pertinence. Le moment de la décision recule d’autant plus, ce que Balzac trouve très préjudiciable :

« Quoi qu’on fasse, il faut arriver au moment où l’on décide. Plus on met en bataille de raisons pour et de raisons contre, moins le jugement est sain. Les plus belles choses de la France se sont accomplies quand il n’existait pas de rapport et que les décisions étaient spontanées. » (p.45)

S’il n’est pas question ici de nostalgie monarchique, il est néanmoins nécessaire d’alerter sur les lenteurs administratives qui découlent de cette inflation de l’écrit, ainsi que Balzac l’avait noté :

« Dès 1818, tout commençait à se discuter, se balancer et se contrebalancer de vive voix et par écrit, tout prenait la forme littéraire. La France allait se ruiner malgré de si beaux rapports, et disserter au lieu d’agir. » (p.45)

Une remarque à propos de ce dernier extrait. Dans la première édition du roman ne figure pas l’indication « dès 1818 » (voyez sur Gallica-BNF ici). Elle a été ajoutée ultérieurement par Balzac. La date de 1818 correspond au départ de France des troupes étrangères confédérées qui ont occupé la France suite au retour de manqué Napoléon en 1815.

Finalement, on peut dire que c’est véritablement à ce époque-là que se systématise la France des ministères, et donc de la bureaucratie dont Balzac décrit en 1841 des effets pervers qui sont toujours d’actualité:

« Entièrement composée de petits esprits, la Bureaucratie mettait un obstacle à la prospérité du pays, retardait sept ans dans ses cartons le projet d’un canal qui eût stimulé la production d’une province, s’épouvantait de tout, perpétuait les lenteurs, éternisait les abus qui la perpétuaient et l’éternisaient elle-même ; elle tenait tout et le ministre en lisières ; enfin elle étouffait les hommes de talent assez hardis pour vouloir aller sans elle ou l’éclairer sur ses sottises. » (p.47)

Le bureau, ce monde en petit

Même si Balzac inscrit son roman dans une époque bien définie avec une ambition d’exactitude à la fois journalistique et sociologique, il met à jour des éléments fondamentaux qui nous éclaire encore aujourd’hui sur la vie de bureau en général. Parmi ces éléments, on trouve un parallèle intéressant entre la vie de bureau et l’école :

« Tous ces employés, réunis pendant leurs séances de huit heures dans les bureaux, y voyaient une espèce de classe où il y avait des devoirs à faire, où les chefs remplaçaient les préfets d’études, où les gratifications étaient comme des prix de bonne conduite donnés à des protégés, où l’on se moquait les uns des autres, où l’on se haïssait et où il existait néanmoins une sorte de camaraderie, mais déjà plus froide que celle du régiment, qui elle-même est moins forte que celle des collèges. » (p.143)

Outre la portée caricaturale et la mise en évidence des ridicules et travers des fonctionnaires dans ce passage, il nous incite également à considérer l’école, ou plus précisément le système éducatif, comme l’une des sources de nos comportements au travail. En allant plus loin et en adoptant un point de vue interculturel, il apparaît comme essentiel de s’intéresser de près aux systèmes éducatifs des pays avec lesquels on est en interaction pour mieux appréhender les pratiques managériales des collaborateurs et partenaires étrangers.

Si l’on creuse encore plus profondément, on découvre une autre source, ou pour ainsi dire la source de la source, de ces comportements : la structure familiale. J’ai déjà traité des rapports complexes qu’entretiennent l’entreprise et la famille dans un article intitulé Entreprises, je vous hais ! Dans ce texte, je faisais notamment référence aux travaux d’Emmanuel Todd dans La diversité du monde. Je citais ainsi ce passage de l’ouvrage de Todd selon lequel « partout, la sphère idéologique est une mise en forme intellectuelle du système familial ». Si l’on couple système familial et système scolaire, on obtient alors un double jeu de clés pour décrypter en grande partie les comportements au travail.

Si l’on garde à l’esprit cette généalogie (système familial, système scolaire, structure professionnelle), alors ce dernier extrait du roman de Balzac s’éclaire d’une très intemporelle lumière :

« A mesure que l’homme s’avance dans la vie, l’égoïsme se développe et relâche les liens secondaires en affection. Enfin, les bureaux, n’est-ce pas le monde en petit, avec ses bizarreries, ses amitiés, ses haines, son envie et sa cupidité, son mouvement de marche quand même ! ses frivoles discours qui font tant de plaies, et son espionnage incessant. » (p.143)

Au bureau pullule en effet le facteur humain, lui qui a une longue histoire en chacun de nous, une histoire qui plonge ses racines dans l’enfance. La gestion de ce facteur humain fait partie des tâches incessantes de chacun, qu’on soit dans le public ou dans le privé. Le « monde en petit » se retrouve partout où des hommes sont forcés de partager quotidiennement un espace commun.

Ajoutons à présent un facteur culturel au facteur humain – et l’on verra cette gestion s’accroître en difficulté. Que dire en effet d’un bureau où seraient réunis des collaborateurs de plusieurs nationalités, chacun ayant connu un système familial et un système scolaire culturellement différents ? Ce qu’il nous faut, c’est non seulement une connaissance du cœur humain tel qu’il se montre avec ses vices et ses vertus dans les romans de Balzac, mais aussi une exploration des dimensions culturelles qui combinent ces passions avec une complexité inconnue au XIXe siècle…

Pour prolonger la réflexion, je vous invite à consulter les articles Grandes écoles, petites élites?, L’innovation en France et ses freins culturels et Vous reprendrez bien un peu d’obscurité?

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