Analyses, Communication, Facteur humain, Psychologie

Parler en public: 3 anecdotes et leurs enseignements

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Utiles confessions

La lecture de l’ouvrage de Scott Berkun (essayiste et conférencier américain), Confessions of a public speaker, est très stimulante. D’abord, il raconte de nombreuses anecdotes de prises de parole en public en abordant avec autant de sincérité que d’humour les défis que cela représente, depuis le travail préparatoire jusqu’au stress de l’entrée en scène et la difficulté à créer du lien avec le public, sans oublier l’importance de la configuration de l’espace ou les problèmes techniques.

Ensuite, il en tire des enseignements utiles à toute personne amenée à prendre la parole en public. Préparer, répéter, gérer la tension, prendre possession de l’espace, se connecter au public, ménager ses effets, donner du rythme et jouer des intonations de la voix, apprendre à être en public « une version amplifiée de soi-même », ne pas sacrifier la performance orale à la lecture d’une présentation écrite ou projetée, faire preuve d’honnêteté pour faire face à son ignorance ou à une situation difficile, ce sont là quelques-uns des points mentionnés par Scott Berkun.

Pour en avoir un aperçu, vous pouvez regarder cette conférence de 2009 où il présente les idées clés de son livre :

Enfin, on se sent… moins seul. Et ce n’est pas le moindre des mérites de son ouvrage que d’entraîner le lecteur à faire un retour sur lui-même et de lui rappeler ses propres expériences et les leçons qu’il en a tirées (ou qu’il lui reste à tirer). Ainsi, les histoires parfois drolatiques, parfois cauchemardesques, que raconte Scott Berkun, m’ont rappelé des anecdotes personnelles fondatrices. « Fondatrices » car elles m’ont permis de progresser et de tirer des enseignements que j’applique toujours aujourd’hui même si certaines datent d’il y a plus de dix ans.

1. Tremble, carcasse !

« Mais tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener. » Telle une version très modeste du célèbre maréchal de Turenne se parlant à lui-même (ou, selon d’autres versions, à son cheval qui se serait appelé Carcasse) quand il partit le 27 juillet 1675 à la bataille de Salzbach où il sera emporté par un boulet de canon, je marche dans les rues de Paris ce 30 mars 2010 en essayant de contenir une soudaine montée de stress avant de parler pour la première fois devant cinquante personnes.

J’interviens sur le soft power chinois en Afrique. Plus j’approche du lieu d’intervention, plus je sens monter ce fameux syndrome de l’imposteur qui fait douter de tout, et de soi avant tout. Quelle est ma légitimité ? Je ne suis ni Chinois ni expert des pays africains. Il y aura dans la salle le numéro 2 de l’ambassade de Chine (assis près de moi, il restera d’une parfaite impassibilité durant toute mon intervention), des Africains et des spécialistes des relations sino-africaines, autant de personnes qui en savent bien plus et mieux que moi, et depuis bien plus longtemps.

Bref, je fonds progressivement comme neige au soleil et je me demande si, au terme de ce processus de liquéfaction, ce n’est pas une flaque d’eau qui va devoir prendre la parole. Respire profondément, concentre-toi sur ta respiration, me dis-je, comme on le conseille dans ces situations. Mais j’obtiens l’effet inverse : le stress augmente de plus en plus, car mon esprit s’enferme dans une spirale infernale où l’obsession pour ce que je dois éviter ne fait que renforcer son objet, du type : « Je respire pour ne pas stresser car je suis en train de stresser et il ne faut pas que je stresse, ce qui me rend encore plus conscient du fait que je stresse. »

Un fiasco. Je me suis même demandé si mes efforts respiratoires n’allaient pas me faire tomber en syncope comme l’apnéiste japonais du Grand Bleu :

Le rappel de cette scène m’a fait sourire, et le sourire m’a détendu. Voilà ! C’était un pied dans la porte pour sortir de la fichue spirale. Je me suis alors dit: « Qu’est-ce qui dans ce que je vais dire a été le plus intéressant à produire et qu’est-ce que je partagerai avec le plus de plaisir avec tous ces inconnus? »

En me concentrant sur les 2 ou 3 points que j’étais très heureux de partager (notamment l’activation par les Chinois du « discours des Anciens » et le recensement de leurs « actions discrètes aux vastes effets »), soudain, sans disparaître totalement, le stress s’est dégonflé comme un soufflé.

Depuis, j’ai toujours appliqué ce recadrage mental.

Je tire trois enseignements de cette anecdote :

  1. Le stress est un phénomène normal : rien ne sert d’en rajouter une couche supplémentaire, en stressant par ce qu’on stresse.
  2. Il est impératif de faire retour sur soi-même pour identifier la ou les causes du stress, et chercher un moyen de les neutraliser en partie : syndrome de l’imposteur ? incertitude sur les conditions matérielles d’intervention ? manque d’informations sur le profil du public ? etc.
  3. S’il s’agit du syndrome de l’imposteur et de la crainte du jugement, se concentrer sur ce qu’on a eu le plus de plaisir à produire et ce qu’on aura le plus de plaisir à partager.

Vous pouvez retrouver le texte de cette intervention sur le soft power chinois en Afrique en suivant ce lien.

2. Parler pour ne rien (pouvoir) dire

Fin 2010, je suis invité à participer à une journée d’étude sur le concept émergent d’intelligence culturelle organisée par l’Association Internationale francophone d’Intelligence Économique. L’événement se déroule dans une grande salle de l’UNESCO. Il y a entre 150 et 200 personnes dans le public.

Mon intervention s’intitule Intelligence culturelle : pour en finir avec le déni des cultures. Elle se veut légèrement provocante dans l’intitulé mais elle s’appuie sur de nombreux constats et des références sociologiques en ce qui concerne notre déficit français de prise en compte des facteurs culturels, notamment du fait de notre modèle universaliste. Il s’agit de mettre en évidence que cette faiblesse française est exploitée à leur profit par des puissances étrangères.

Cette fois-ci, pas de syndrome de l’imposteur. Je me moque de mon manque de légitimité académique (par rapport à la plupart des autres intervenants), très concentré sur ce que j’aurai plaisir à partager avec le public.

Mais…

Mais ce fut une catastrophe.

Voyez ci-dessous le programme de la matinée (source ici). Je suis le dernier intervenant. A mes yeux, je suis celui qui a l’honneur de clore la demi-journée ; aux yeux du public, je suis celui précède l’urgence de la pause déjeuner :

Quand vient mon tour de prendre la parole, il est déjà plus de 12h50 alors que la journée d’étude reprend à 14h. Chaque intervenant précédent a dépassé son temps imparti et, quand je m’installe, j’ai l’impression désagréable d’être le perdant d’un jeu de chaises musicales, que l’assemblée affamée n’espérait surtout pas voir assis pour trente minutes. Prudent, je vérifie qu’on n’a pas enlevé ma chaise pour m’obliger à raccourcir mon intervention.

De toute façon, c’était inutile : je n’ai pas pu parler plus de trois minutes.

D’abord, on me demande de raccourcir mon intervention pour qu’on tienne les délais de la pause déjeuner. Très compliqué au vu des enjeux délicats que je souhaite aborder, qui nécessitent une argumentation très construite et des exemples emblématiques montant en puissance. Et, comme j’ai rédigé mon intervention, j’ai du mal à réunir les points clés pour synthétiser ma présentation.

Mais surtout, après m’être lancé, je réalise à mon grand désarroi que ma voix s’atténue progressivement jusqu’à s’éteindre complètement. Impossible de faire autre chose que de chuchoter dans le micro ! Puis extinction totale, silence radio…

On m’aurait dévêtu au fur et à mesure que je n’aurais pas été plus confus face à plus de 150 personnes. Après une longue pause, je parviens à dire quelques mots pour renvoyer l’assistance à mon blog où je publierais le texte de l’intervention (soulagement du public qui va enfin pouvoir se remplir l’estomac). Vous pouvez le retrouver en suivant ce lien.

Que s’est-il passé ? Une accumulation de petites erreurs que je me suis promis de ne plus commettre :

  1. M’asseoir au milieu d’une rangée avec impossibilité de m’enfuir pour me préparer. La salle était mal chauffée, il faisait froid, l’air était sec et je n’ai pas parlé pendant plusieurs heures : quand j’ai pris la parole, j’ai pris le même risque que si, sans échauffement, je m’étais lancé dans un sprint en courant. Claquage assuré.
  2. Ne pas se préparer, ne pas boire d’eau. Depuis, je fais quelques exercices vocaux et de décontraction du cou avant de parler, même devant un public de dix personnes. Et j’ai toujours avec moi une bouteille d’eau.
  3. Rédiger entièrement le texte de mon intervention. S’il s’agit de lire son intervention, autant l’imprimer et la distribuer. Si on s’exprime en public, c’est pour incarner un discours, le rendre vivant. Mieux vaut prendre des notes avec les points clés et élaborer son discours en direct, quitte à faire quelques maladresses, en privilégiant le contact visuel avec le public plutôt qu’avec son texte. L’autre avantage tient au fait que si l’on doit raccourcir sa présentation au dernier moment, on s’y retrouve plus facilement.

Un bruit de réacteur

Le 15 mars 2015, je me trouve dans le grand amphithéâtre de la DGAC (Direction Générale de l’Aviation Civile) pour une conférence de deux heures sur les compétences interculturelles. J’interviens pour le cabinet de formations interculturelles Akteos, dont une grande partie de la sympathique équipe m’a fait l’amitié de faire le déplacement.

Cette fois, je sais quels éléments sont pour moi sources de plaisir, je me suis échauffé la voix, j’ai bu de l’eau et je n’ai pas rédigé mon intervention préparée minutieusement à l’avance. Tout semble réuni pour que les 80 à 100 personnes présentes apprécient ce moment, d’autant plus que je m’efforce de rythmer les études de cas et explications par des interactions avec les participants.

Je dois parler de 10h à midi, avec une courte pause au milieu. Il doit être 10h45 quand un bruit inattendu descend vers moi depuis un endroit indéterminé de l’amphithéâtre. Un bruit qui n’est pas régulier, mais de plus en plus fort. Un bruit qui à chaque fois me déconnecte du public, qui non seulement me perturbe mais aussi fait réagir physiquement l’auditoire. Je sens l’attention diminuer, je vois des têtes se tourner, et il devient chaque fois plus difficile de recréer le lien entre nous.

Ce bruit… Ce bruit de grondement… C’est un ronflement ! Enfoncé dans le fauteuil moelleux de l’amphithéâtre, tête renversée, un type ronfle allègrement.

Que faire ? Tout le monde est dérangé. Personne dans le public ne peut l’ignorer, tout monde a également remarqué que je l’ai remarqué. Bref, il y a un énorme implicite entre nous, qui grossit (ou plutôt bruisse) de plus en plus, jusqu’à envahir la totalité de l’amphithéâtre.

Que faire alors ? Un petit orage mental s’est déclenché dans mon esprit pour envisager les possibilités. La pire option aurait été de faire comme si de rien n’était et de poursuivre jusqu’à la pause en espérant que l’intrus aille voir ailleurs si j’y suis. Moi qui suis sur scène, seul maître à bord, je risque de perdre l’empathie de l’assistance en ne prenant pas d’initiative. Or, cette empathie, c’est le bien le plus précieux que l’orateur cherche à préserver lors de sa prise de parole.

Pas le choix : il faut agir. Je me suis interrompu. Je suis revenu m’asseoir et, au micro fixe, j’ai improvisé un dialogue imaginaire avec le ronfleur. Les rires de la salle l’ont réveillé, je lui ai demandé s’il se sentait mal et s’il fallait qu’on fasse quelque chose pour lui. La connexion avec le public était rétablie. Le ronfleur s’est éclipsé après la pause, pendant laquelle certaines personnes sont venues me voir pour m’expliquer qu’il était coutumier du fait, assistant à toutes les conférences pour profiter de moments reposants dans les bons fauteuils de l’amphithéâtre.

J’en tire les trois enseignements suivants :

  1. Le lien avec le public est le bien le plus précieux de tout orateur. Savoir le créer, c’est aussi savoir le préserver.
  2. Quand on parle en public, il faut se montrer vigilant sur le contenu et la forme, mais aussi sur l’environnement. Une modification de ce dernier peut saper tous les efforts sur les deux premiers.
  3. Il ne faut pas craindre de s’interrompre pour trouver une solution à une perturbation : tout le monde en sera reconnaissant (dans son livre, Scott Berkun partage plusieurs anecdotes en ce sens) et l’attention du public ainsi que son adhésion au message délivré en seront d’autant plus fortes.

Vous pouvez retrouver la synthèse de mon intervention réalisée par Akteos en suivant ce lien.

Pour aller plus loin, je vous invite à consulter sur ce blog le Bêtisier des formations interculturelles.

… et à partager en commentaire ou en privé vos propres anecdotes de prise de parole en public !

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