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Fukushima, la culture et la responsabilité

lundi 6 août 2012
Par Benjamin PELLETIER

Quartier dévasté par le tsunami près de Sendai - crédit Reuters/Toru Hanai

Après Le fax de Fukushima et Culture des catastrophes, culture des risques, cet article est le troisième volet de réflexions autour des facteurs culturels et de la gestion des risques en prenant comme pivot la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi.

Chaque article peut être lu indépendamment des deux autres.

* * *

Une catastrophe humaine

Le 5 juillet dernier, une commission d’enquête japonaise mandatée par le Parlement du Japon a rendu son rapport sur la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Cette commission a pu convoquer aussi bien l’ancien Premier ministre Naoto Kan que les dirigeants de TEPCO ou les régulateurs de la sûreté nucléaire du Japon. Elle a également rencontré des personnes évacuées et des sauveteurs. 1 167 personnes ont été auditionnées au total.

Le rapport est disponible en anglais en suivant ce lien (pdf). Dans l’immédiat, il s’agit d’une version abrégée, une version définitive devrait être mise en ligne sous peu. Sa publication a été largement commentée par les médias dans la mesure où ce rapport met en cause sans ambiguïté les différentes autorités et l’entreprise TEPCO.

Explosion de la centrale de Fukushima Daiichi le 14 mars 2011

En effet, pour les rapporteurs, le désastre « aurait pu et aurait dû être prévu et évité » et ses conséquences « auraient pu être atténuées par une réponse humaine plus efficace ». Ce constat se trouve dans l’avant-propos rédigé par le président de la commission, le professeur de médecine Kiyoshi Kurokawa (p.9 du rapport). Si des catastrophes naturelles (séisme, tsunami) sont bien à l’origine de la catastrophe nucléaire, Kiyoshi Kurokawa estime cependant que celle-ci « ne peut être considérée comme une catastrophe naturelle » mais comme « une catastrophe profondément causée par l’homme »

C’est un point fondamental. Les désordres naturels, aussi ravageurs soient-ils, ne sont pas responsables de l’accident nucléaire. Le rapport établit clairement que la dimension humaine est engagée dans le désastre de Fukushima, à la fois dans la causalité et dans la réponse inadéquate aux conséquences.

… ou une catastrophe japonaise ?

Mais quand on évoque une catastrophe « profondément causée par l’homme », de quel homme parle-t-on ?

  • Est-ce de l’homme en général, de telle sorte que l’accident nucléaire manifesterait l’impuissance universelle de l’homme dépassé et dévoré par ses propres créations technologiques ?
  • Ou bien, est-ce de l’homme japonais, en ce sens que l’accident de Fukushima Daiichi serait le résultat de spécificités culturelles incompatibles avec le développement de la culture de la sécurité et la gestion d’une catastrophe nucléaire ?

Dans l’avant-propos du rapport sur la catastrophe, Kiyoshi Kurokawa opte résolument pour la deuxième option. Il n’hésite pas à mettre en accusation des éléments culturels japonais :

« Ce que nous devons admettre, même si c’est douloureux, c’est qu’il s’agit d’une catastrophe ‘made in Japan. Ses causes fondamentales se trouvent dans les conventions profondément ancrées dans la culture japonaise : notre réflexe d’obéissance ; notre réticence à remettre l’autorité en question ; notre ardeur à ‘coller au programme’ ; notre collectivisme ; notre insularité. »

Mise à part l’insularité, j’ai déjà analysé ces facteurs culturels avec le cas de Korean Air. Dans les années 80 et 90, la compagnie aérienne de Corée du Sud a connu une impressionnante série de catastrophes. Il est apparu que la culture professionnelle des pilotes coréens était défaillante à cause de facteurs culturels liés à la société coréenne et en fait incompatibles avec l’exercice de leur métier. Les pilotes ne parvenaient pas à s’émanciper de ces facteurs culturels et avaient donc développé une culture de la sécurité défaillante. Les correctifs apportés ont ensuite permis à cette compagnie aérienne de devenir l’une des plus sûres au monde.

Kiyoshi Kurokawa situe l’analyse dans le même ordre d’idée en faisant porter sur la culture la responsabilité de l’accident, mais en poussant le raisonnement encore plus loin, jusqu’à la déresponsabilisation des hommes :

« Si d’autres Japonais avaient été à la place de ceux qui portent la responsabilité de cet accident, le résultat aurait bien pu être le même. »

Si tel est le cas, à quoi bon chercher des responsables parmi ceux qui ont activement participé à un système défaillant, protégé les intérêts d’une industrie ou d’une entreprise plutôt que l’intérêt général, commis des erreurs ayant précipité la catastrophe, fait preuve de négligence en aggravant la situation ou n’ont pas su prendre les bonnes décisions pour gérer la crise ?

Ainsi, par rapport à ceux qui invoquent un fatalisme de la nature en expliquant la catastrophe nucléaire par les catastrophes naturelles, du type : « l’accident était inévitable du fait de tels cataclysmes et de leur conjonction », ne risque-t-on pas de tomber dans l’excès inverse en invoquant un fatalisme de la culture, du type : « l’accident était inévitable du fait des conventions profondément ancrées dans la culture japonaise » ? Autrement dit, qu’il s’agisse du renvoi à la nature ou à la culture, la responsabilité humaine devient nulle, sinon réduite.

La culture japonaise en accusation

Pourtant, la question des spécificités culturelles japonaises qui deviennent des travers et des entraves dans certaines circonstances mérite d’être posée car Kiyoshi Kurokawa n’est pas le premier à l’évoquer. L’American Nuclear Society, une association qui rassemble plus de 11 000 spécialistes du nucléaire, a publié en mars dernier un rapport sur l’accident de Fukushima Daiichi (ici, pdf).

Si ce rapport vise essentiellement à rassurer les Américains sur le niveau de sécurité des installations nucléaires aux Etats-Unis, on y trouve quelques éléments intéressants sur les facteurs culturels japonais. Par exemple, si les Japonais ont l’habitude d’effectuer des exercices de gestion de crise nucléaire conçus sur le modèle des exercices américains, ils testent rarement les limites de leur système et de la formation du personnel en recourant à des événements hautement inhabituels ou à des scénarios d’où il impossible de réchapper. Le rapport note ainsi que :

« Culturellement, les Japonais n’acceptent pas l’échec comme une opportunité d’apprentissage. Le système japonais est largement conçu pour tester l’efficacité des opérateurs en réponse à des scénarios connus. Le problème avec cette approche est que, si un scénario n’a pas été intégré dans le schéma de base, la capacité à anticiper et à répondre est amoindrie. »

Par ailleurs, le rapport américain relève une différence d’appréciation au sujet des « cinquante de Fukushima », ces employés de la centrale qui sont restés sur le site après l’évacuation du personnel. Alors que, du point de vue japonais, ces « liquidateurs » étaient un symbole de la volonté de sacrifice pour protéger la nation, ils étaient vus en Occident comme le symbole de mesures désespérées, et donc d’une impréparation totale à la catastrophe.

Une partie de l'équipe des "50 de Fukushima" - crédit AP

Dans le Daily Telegraph, un article datant lui aussi de mars dernier pointe du doigt certains éléments culturels (Saving face or saving the nation ? Sauver la face ou sauver la nation ?). Il rappelle que le Premier ministre japonais lui-même n’a pas appris l’explosion de Fukushima par les autorités mais en regardant la télévision. Comment gérer une crise de vaste ampleur si le mode de communication reste « évasif » à un moment « où une information claire et directe est cruciale » ?

Difficulté ou réticence à envisager l’imprévu et l’impossible, valorisation du sacrifice plutôt que mise en pratique des scénarios limites, évitement du négatif et mode de communication indirect et implicite, voilà autant d’éléments culturels qui viennent appuyer la remarque de Kiyoshi Kurokawa au sujet d’une catastrophe « made in Japan ». Pour autant, aussi justes que soient ces constats sur les facteurs culturels japonais, nous ne quittons pas le registre d’une forme de culpabilité de la culture et d’une déresponsabilisation des hommes.

Les cultures n’agissent pas

La culture japonaise est-elle responsable de la catastrophe de Fukushima Daiichi ? La culture peut-elle être mise en accusation ? C’est une question extrêmement épineuse car elle peut donner lieu à de nombreuses dérives, allant de la stigmatisation d’une culture jugée moins performante que d’autres à la hiérarchisation des peuples selon une échelle allant de la barbarie à l’excellence.

Cette dérive peut être évitée si justement on ne laisse pas le raisonnement sans ancrage, en ne restant pas dans la généralisation abstraite (du type : « la culture peut-elle être accusée? ») mais en entrant dans la singularité des situations où se manifeste le sens (du type : « qu’en est-il de la catastrophe de Fukushima Daiichi où certains facteurs culturels se sont révélés des entraves ? »). Il faut donc faire l’effort de prendre l’événement en tant que tel, et non en tant que symbole d’une culture.

Dans les deux articles précédents (Le fax de Fukushima et Culture des catastrophes, culture des risques), je constatais un paradoxe : alors que la pensée de l’impensable fait partie de la culture japonaise, les autorités en charge du nucléaire n’avaient pas intégré l’impensable dans l’horizon de leur pensée. J’avançais alors l’idée d’une déconnexion de ces autorités avec leur propre culture.

Or, dans l’article sur la culture des catastrophes, j’ai montré que dans un domaine bien précis (l’aéronautique), les Japonais ont su faire face à cette déconnexion pour raviver la pensée de l’impensable chez le personnel naviguant (en créant notamment un musée des catastrophes dont la visite est obligatoire). L’absence de crash depuis de très nombreuses années avait en effet induit la perception erronée d’un risque zéro.

Cet exemple de l’aéronautique est précieux car il vient démontrer que les Japonais peuvent tout à fait développer une culture de la sécurité. A condition d’avoir une conscience claire et une connaissance fine des exigences culturelles du domaine d’activité en question. C’est là que réside le nœud de la réflexion : il faut bien comprendre la différence et l’articulation entre les facteurs culturels liés au milieu social, ou même au contexte national, et les facteurs culturels liés à la profession.

Ce n’est pas la culture japonaise en tant que telle qui est déficiente, défaillante ou fautive, c’est la culture professionnelle des différents acteurs du nucléaire japonais. Cette culture professionnelle comporte une dimension universelle liée à l’approche scientifique, aux technologies utilisées et aux procédures et standards internationaux en matière de sécurité, et une dimension locale qui tient à l’articulation de cette universalité avec les spécificités du pays où elle s’exerce, soit pour les amplifier soit pour les restreindre.

Ce n’est pas la culture qui est en cause mais l’incompétence de ceux qui ne procèdent pas aux ajustements nécessaires pour concilier la culture professionnelle et la culture locale. Cette incompétence peut s’exprimer selon trois modalités :

  • Soit ils ne sont pas conscients de leur propre culture, et donc de certaines spécificités qui peuvent devenir des travers culturels dans un contexte professionnel défini (manque de distance). Par exemple, la communication indirecte et implicite au moment de l’explosion de Fukushima Daiichi a gravement nui à la communication avec le Premier ministre dans cette situation d’urgence.
  • Soit ils ignorent ou connaissent mal les exigences de la culture professionnelle de leur domaine d’activité (déficit de formation). C’était le cas du personnel de Korean Air durant les années 80 et 90, notamment avec l’exercice d’un gradient d’autorité trop élevé de la part des pilotes.
  • Soit ils sont conscients de leur propre culture et connaissent les exigences de la culture professionnelle de leur domaine d’activité mais n’osent pas aller contre les spécificités de leur culture (par fierté culturelle ou par crainte du jugement de leur groupe d’appartenance). Cela peut être le cas des Français qui font souvent preuve d’un excès de confiance par a priori d’excellence.

En définitive, les cultures n’agissent pas et ne sont donc pas responsables d’une situation dégradée. Mais elles peuvent fermer certaines options de résolution de la situation ou les rendre plus difficilement accessibles. Il importe alors à ceux qui agissent d’avoir conscience de ces options et de mettre en œuvre les mesures correctrices pour les activer dans un contexte professionnel où elles s’avèrent cruciales.

C’est là que s’engage leur responsabilité, dans le savoir et le savoir-faire interculturels qui déterminent l’articulation entre les facteurs culturels sociaux et professionnels – autrement dit, dans la gestion des risques interculturels.

* * *

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2 commentaires sur “Fukushima, la culture et la responsabilité”

  1. Lionel Dersot

    Vous savez sans doute que dans la version originale de l’avant-propos de M. Kurokawa, la liste des « tares » culturelles japonaises ne figure pas. Le texte en japonais reste une forte séance d’auto-flagellation mais la version anglaise est sundtantiellement différente de la version japonaise où ne figure pas de mise en cause d’un culturalisme spécifique et unique. Il y est question de « mind set » des Japonais, mais dans une perspective historico-économique, les années glorieuses de développement ayant forgé des certitudes inébranlables. On peut se demander pourquoi l’Occident (parce que le discours en anglais est à usage de Blancs – pourquoi pas de version chinoise du rapport?) se voit servi ainsi une soupe acide culturaliste comme si escomptée, cette exposition de déficits « uniques » à la culture japonaise, quand la version japonaise n’en fait pas mention, et présente pour une fois une vision aculturisée des choses, et dans ce sens très internationale et non-japonaise par la clareté des propos, des structures grammaticales et de la syntaxe, qui tranchent avec l’embrouillamini du discours politique. Les Japonais y sont mentionnés par « les Japonais », et pas par le courant « nous autres japonais », et le pays est mentionné par « le Japon », dans une perspective donc extérieure d’observateur, et pas par l’habituel « notre pays ».

    #1956
  2. Benjamin PELLETIER

    @Lionel – C’est un point en effet important. Voici le lien (pdf) vers la version japonaise. Ne lisant pas le japonais, j’avais passé l’avant-propos de la version japonais à la moulinette de Google Traduction. Il m’a bien semblé que le texte n’était pas le même et que lorsqu’il était question de la mentalité des Japonais, c’était en référence à l’histoire et à la mission protectrice de la nation. Mais la soupe syntaxique obtenue ainsi ne rend pas le texte traduit utilisable.
    Votre remarque est donc d’autant plus précieuse car elle met en évidence deux ordres du discours différents, l’un pour l’international et l’autre national. Il y a donc déjà une dimension interculturelle entre les deux versions du rapport – la comparaison de ces deux versions serait très intéressante à analyser pour quelqu’un ayant des connaissances en japonais…

    #1957

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