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Des nouvelles du front interculturel – revue de presse

lundi 30 août 2010
Par Benjamin PELLETIER

Dans la précédente revue de presse du mois de juillet intitulée Le monde n’est jamais en vacance(s), la rubrique « Interculturel » n’était pas aussi fournie. Est-ce un effet d’optique dû à une veille active sur les questions interculturelles ou le développement exponentiel de ces problématiques dans un monde toujours plus complexe ? Le fait est que ce mois d’août les publications sur ce sujet ont été plus abondantes qu’au mois de juillet.

Petite séance de rattrapage avec cette revue de presse du mois d’août certainement pas exhaustive – et évidemment très subjective…

Le théâtre des opérations

Je signale en premier lieu un article mis en avant par Al Jazeera. Il s’agit d’une contribution de Pierre Hassner, spécialiste des relations internationales. Il reprend là sous le titre anglais The geopolitics of passions les principaux éléments d’une réflexion initiée de longue date par le chercheur sur le décryptage de la complexité du monde sous l’angle des passions.

Une reprise et vulgarisation de ce travail a été accomplie par Dominique Moïsi dans son livre Géopolitique de l’émotion. Pour avoir lu ce livre, j’avoue avoir été très perplexe sur les simplifications opérées par Moïsi qui sacrifie la finesse de l’analyse de Pierre Hassner en regroupant de vastes ensembles abstraits du type « les Occidentaux », « les Arabes » et les « Asiatiques ». Pour dépasser le côté anecdotique et général de Moïsi, il faut prendre connaissance de l’article fondateur de Pierre Hassner de 2005, La revanche des passions. Notez qu’il s’inspire notamment des travaux précurseurs en la matière de Stanley Hoffmann.

Cette perspective sur les relations internationales peut sembler éloignée des entreprises et du management interculturel. Néanmoins, la prise en compte des passions dans le management constitue une part essentielle du décryptage des comportements des collaborateurs et partenaires étrangers. Je vous invite par exemple à consulter sur ce blog l’article Management interculturel : décrypter les peurs. Enfin pour ceux qui veulent faire connaissance avec le travail de Pierre Hassner, vous pouvez écouter ci-dessous une conférence à l’ENS sur la géopolitique des passions (durée 1h20):

Hassner – Géopolitique des passions

En France, après les polémiques autour du débat sur l’identité nationale, la question sécuritaire a été mise au centre des préoccupations gouvernementales en liant délinquance et immigration. En procédant ainsi, le gouvernement ne cesse en fait de remplir les marges tout en créant un vide dangereux sur le vrai centre du questionnement : comment concilier en France modèle universel et diversité culturelle ? Dans un tout autre contexte mais sur une problématique commune, la Grande-Bretagne s’interroge sur sa mutation en cours vers l’Etat multiculturel. Vous lirez ainsi sur le site diploweb.com la contribution d’Andrew Geddes intitulée Migration and Multiculturalism : Birth Pains of a New Civic Nation.

Une réflexion menée de longue date par le Canada (voir sur ce blog l’article Le dispositif public canadien pour le management interculturel) dont le Centre d’apprentissage interculturel a mis en ligne, sous le titre La maladie mentale et la culture, un entretien avec Ethan Waters, à propos de son live Crazy Like Us : The Globalization of the American Psyche. Vous trouverez également dans le New York Times un long article d’Ethan Waters qui résume les points clés de sa réflexion sur « l’américanisation de la maladie mentale » ou comment un cadre conceptuel culturellement marqué associé à l’industrie pharmaceutique diffuse dans le monde une certaine représentation de la maladie mentale, mais aussi son interprétation, ses symptômes et ses remèdes…

Lors des recherches effectuées pour l’article sur le Canada et celui sur la France (Le dispositif public français : un désert interculturel), j’ai également pris connaissance du dispositif public danois. Je vous invite ainsi à découvrir l’excellent site internet www.expatindenmark.com mis en place par des acteurs des secteurs public et privé pour faciliter l’intégration des expatriés au Danemark.

Plus particulièrement, vous trouverez sur ce site un document récemment mis en ligne par la Chambre de commerce du Danemark et qui s’intitule Living and Working in Danemark (pdf). Il s’agit d’un véritable guide des différentes clés d’intégration dans la société et l’environnement professionnel danois. Voici donc un outil dont devrait s’inspirer les CCI françaises, ou du moins le Commerce extérieur. Je reviendrai sur ce document dans un prochain article.

Les Américains sur tous les fronts

Comment un Etat doit-il s’y prendre pour promouvoir son image à l’international ? En matière de ce qu’on appelle la « diplomatie publique », il existe deux options : séduire en diffusant ses propres productions culturelles, séduire en activant les ressorts de la culture locale du pays cible.

A l’occasion de la sortie en France du film de Sylvester Stallone The Expendables, Le Monde a fait état d’une curieuse campagne de promotion… dans les banlieues françaises. Sous le titre Sylvester Stallone fait campagne pour son film dans le 93, il revient sur la visite en banlieue de l’acteur accompagné de Jason Statham et Dolph Lunggren, également à l’affiche du film.

Or, cette visite n’a rien d’improvisé, et finalement peu de chose à voir avec le cinéma. Elle fait partie d’un programme en cours de diplomatie publique des Etats-Unis en direction des banlieues françaises. En effet, depuis plusieurs mois, les Américains déploient différents outils de séduction auprès des jeunes des banlieues de France. Voici deux extraits de l’article du Monde :

Avant lui [Stallone], les acteurs John Travolta et Samuel L. Jackson avaient rendu visite au 9-3, l’une des banlieues sensibles de France, de même que l’ambassadeur américain à Paris Charles Rivkin, pour qui « demain, des élites issues des banlieues émergeront ».

En avril, Samuel L. Jackson avait déclamé un discours sur les minorités et les banlieues devant le public métissé de Bondy, autre ville du 9-3. « Vous êtes l’avenir, saisissez votre chance, construisez-vous un réseau, (…) dites que ce n’est pas normal que je ne vois pas à l’écran des gens qui me ressemblent ».

J’aurai l’occasion de revenir sur ce programme américain qui comprend également des bourses pour les jeunes banlieusards français. Signalons seulement que le gouvernement US possède un grand savoir-faire en matière de séduction ou de soft power. Voir sur ce blog l’article La diplomatie publique américaine sur un air de jazz. Je vous renvoie également au livre de l’historienne Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle.

Mais on peut également chercher à séduire en activant les ressorts de la culture du pays cible. Ainsi, la BBC a rendu compte d’une initiative américaine afin de promouvoir l’alliance militaire entre les Etats-Unis et le Japon. En effet, une des difficultés des Américains consiste à lutter contre l’image négative de cette alliance qui rejaillit sur l’image des Etats-Unis eux-mêmes.

Ils ont donc créé un manga spécifiquement conçu pour façonner une image positive auprès de la jeunesse japonaise (ci-contre, cliquez dessus pour agrandir). Pour lancer un tel projet, il est nécessaire d’avoir une approche fine de la culture locale et de mettre de côté ses propres moyens culturels (en l’occurrence ici, les comics). Voilà qui a fait défaut aux producteurs de vin français pour tirer profit d’une initiative japonaise – voir sur ce blog Un manga japonais au secours des vins français.

Comprendre et intégrer dans sa stratégie publique ou commerciale les cultures locales deviennent incontournables à partir du moment où de nombreux pays et peuples connaissent un regain de fierté culturelle et deviennent moins sensibles aux références globales, d’ailleurs souvent occidentales. C’est ainsi que l’article du New York Times Advertisers Seek to Speak to Muslim Consumers mérite vraiment d’être lu.

On retrouvera là certaines thématiques abordées sur ce blog dans l’article Le marché des produits halal : enjeux culturels et économiques. On en revient à la question essentielle du grand écart entre la stigmatisation par le politique des communautés musulmanes pour leurs différences culturelles et la valorisation par les entreprises de ces mêmes différences…

Sur un autre sujet, vous avez certainement pris connaissance de la démarche initiée par Bill Gates  cet été: sous son impulsion et celle de Warren Buffett, un milliardaire américain sur dix s’engage à verser la moitié de sa fortune à des organismes caritatifs. L’Expansion a ainsi publié deux articles sur le sujet : Pourquoi les riches américains sont si généreux et, a contrario, Pourquoi les riches Français sont moins philanthropes que les Américains.

Enfin, je signale deux articles un peu en marge des questions interculturelles. Sous le titre The End of Management, le Wall Street Journal a publié un article qui est en train de devenir une référence sur le questionnement managérial. Il s’efforce de penser les mutations en cours dans l’entreprise, et notamment la nécessité d’en finir avec la bureaucratie d’entreprise. Le second article provient du Quotidien du Peuple en ligne. L’auteur chinois propose d’apprendre des Etats-Unis en centrant l’approche sur les réflexions américaines en matière de stratégie : Learning U.S. makes it possible to deal with the nation.

France : un pas en avant, un pas en arrière

Le sentiment qui prédomine est en effet celui d’une hésitation, parfois d’un recul de la France, parfois d’une avancée, en tout cas d’une absence de cohérence ou de ligne claire. Par exemple, La Croix fait un point sur ces entreprises qui reviennent en France même si ce mouvement est qualifié de « marginal ».

En revanche, sur le plan de la séduction et de l’approche interculturelle, bien des efforts restent à fournir en France même. Ainsi, le Courrier International, avec une traduction d’un article du journal arabe Okaz sous le titre Pas de salamalecs au ministère de la Culture, raconte l’étrange aventure qu’ont vécu en France des intellectuels saoudiens reçus par un représentant du ministère de la Culture.

Outre le fait que la table de réunion ne comportait ni papier, ni carafe d’eau à disposition des participants, voici ce qui a surtout frappé l’un des membres de cette délégation saoudienne :

« Quelle n’a pas été notre surprise quand, à la fin de la réunion, notre interlocuteur s’est mis à parler en anglais et en arabe au moment de nous accompagner pour une promenade dans les jardins du ministère. Quand je l’ai interrogé à ce sujet, pour savoir s’il ne pensait pas que cela aurait été plus simple de discuter sans intermédiaire dès le début, je m’attendais à une réponse conforme à la traditionnelle arrogance des Français, tout imbus de leur culture. Et voilà qu’il m’explique qu’il lui est interdit de parler autrement qu’en français au sein de son ministère ! »

Après avoir quitté la Francophonie l’an dernier et avoir rejoint le Commonwealth en décembre 2009, le Rwanda, ancienne colonie belge, passe à l’anglais à la rentrée. Tout l’enseignement bascule en effet du français à l’anglais. Il serait intéressant d’avoir plus de données sur ce front culturel où, après le génocide, la politique linguistique est prise en tenailles entre l’enjeu local de la mise en pas de certaines élites et le vaste jeu d’influence où se dessinent les frontières mouvantes de la Francophone et du Commonwealth. Voici un extrait de cet article:

« Il faudrait redonner le goût du français avant qu’il ne soit trop tard », estime un professeur d’université. Mais qui peut le faire, alors que l’école française et le centre culturel français sont fermés depuis quatre ans et qu’il n’existe pratiquement plus aucun lieu non scolaire où apprendre le français au Rwanda ?

Enfin, un article de Presseurop, L’Europe fait du pied à Hollywood, a traduit du Süddeutsche Zeitgung (Steuergeschenke für Hollywood Für vier Millionen nach Paris) un article sur les initiatives françaises pour promouvoir les productions cinématographiques étrangères. Outre l’aspect économique, l’objectif est de notamment faire en sorte que la France soit filmée en France, et non plus à l’étranger. Des initiatives louables mais, comme le note le quotidien allemand, bien tardives…

Conclusion – des fronts interculturels plus actifs que jamais

S’il fallait résumer les différents enjeux mis à jour par cette revue de presse du mois d’août, je retiendrais deux événements emblématiques des évolutions actuelles :

  • D’une part, sur le front des lignes de faille, le site cafebabel s’est fait l’écho de la récente décision de la Catalogne d’interdire la corrida sous le titre La Catalogne contre les corridas: la mise à mort d’une identité espagnole ? Cet événement et un tel titre d’article auraient-il été pensables il y a seulement une quinzaine d’années ? Voilà qui est symptomatique du découplage de plus en plus fréquent entre identité nationale et identité culturelle, surtout dans des Etats fortement décentralisés. D’où également la crispation sur l’identité nationale dans un Etat aussi fortement centralisé que l’Etat français. Il faudra donc garder un œil vigilant sur ces tensions multiples qui vont s’exacerber à court et moyen termes.

  • D’autre part, sur le front des interactions nouvelles, l’université de Yaoundé au Cameroun a annoncé cet été un partenariat d’un nouveau type avec l’université de Madras en Inde pour développer l’enseignement à distance. Par ailleurs, les étudiants camerounais pourront préparer une Licence Pro Tourisme vie l’Indira Gandhi National Open University. Voilà qui donne de quoi réfléchir sur les innovations à mettre en place en matière de formation universitaire pour que la France, qui ferme de plus en plus ses portes aux étudiants africains, ne perde pas définitivement le contact avec la jeunesse africaine.

En parlant de « fronts » interculturels, il ne s’agit pas d’adopter une grille de lecture martiale mais de prendre conscience que les lignes de tension et de recoupement se multiplient. Pour reprendre le titre de la dernière revue de presse, le monde n’est jamais en vacances, et il le sera de moins en moins. Le monde est travaillé par le déplacement incessant de ces lignes, dessinant un réseau mouvant complexe à décrypter et exigeant d’être en alerte pour réagir, et surtout anticiper.

Les articles mentionnés dans cette revue de presse ont été publiés et discutés durant le mois d’août au sein du groupe de discussion Gestion des Risques Interculturels que j’anime sur LinkedIn. Soyez bienvenu(e) si ces questions vous intéressent!

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