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Sortir du dualisme – revue de presse

mercredi 30 novembre 2011
Par Benjamin PELLETIER

Revue de presse des articles du mois de novembre ayant attiré mon attention et alimenté certains articles du blog.

Rubriques : Dépasser les dualismes – Dilemmes géoéconomiques – Chine : opposition, émigration, immersion – Influence – Nouvelles interactions – France-Allemagne 1 : archaïsmes – France-Allemagne 2 : guérilla publicitaire

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Dépasser les dualismes

Au-delà du dualisme, qu’y a-t-il ? La pensée complexe et plurielle. C’est ce qu’a découvert Philippe Descola, aujourd’hui professeur au Collège de France, lors de son séjour de trois années chez les Jivaro Achuar en Equateur. Le Point propose ainsi un entretien très intéressant avec cet anthropologue qui a osé intituler sa chaire « Anthropologie de la nature » comme pour mieux souligner la nécessité de dépasser le dualisme occidental qui oppose la nature à la culture :

« Nous, les Occidentaux, considérons l’homme comme une entité distincte, parce qu’il possède une conscience, un cogito, une intériorité. Mais, d’un point de vue purement physique, rien ne le distingue des autres objets, puisque son corps est soumis aux mêmes principes chimiques et physiques. Êtres animés et inanimés subissent de la même manière l’attraction terrestre, par exemple. Pour l’Occidental, il y a donc discontinuité sur le plan de l’intériorité, mais continuité physique avec la nature. »

Philippe Descola rappelle combien ce dualisme est lui-même une construction de la culture occidentale. L’opposition nature/culture n’est pas une grille de lecture pertinente pour de nombreuses autres cultures. C’est en ce sens qu’il faut également interpréter le hiatus culturel Occident/Chine en ce qui concerne l’art des jardins, tel qu’il est analysé dans le dernier article publié sur ce blog : La découverte européenne du jardin chinois. Là où le jardin français exprime la puissance de l’homme sur la nature, et donc l’opposition nature/culture, le jardin traditionnel chinois exprime les puissances de la nature au sein de laquelle l’homme n’est qu’un élément parmi d’autres.

La Paristech review a mis un ligne un entretien tout aussi intéressant avec Oded Shenkar au sujet de son dernier livre : Copycats, qui a pour thème les vertus de l’imitation. Le dualisme qu’il s’agit de dépasser ici concerne l’opposition imitation/innovation. Oded Shenkar pointe la survalorisation de l’innovation qui a pour effet de dévaloriser l’imitation. Or, cette dernière a présidé à de nombreux succès économiques. Il cite comme exemples Apple, Microsoft, Visa, Wal-Mart ou McDonald’s qui ont su reprendre et améliorer des concepts initialement développés par d’autres.

« D’une certaine façon, mon livre est un appel à dépasser la vieille opposition entre imitation et innovation qui, me semble-t-il, a cessé d’être opérante. Mais cela n’a rien d’évident, tant est puissante la valorisation culturelle de l’innovation. Aux Etats-Unis en particulier, nous nous voyons constamment rappeler la nécessité d’innover, et, dans le contexte de la crise actuelle, l’innovation est donnée comme la solution à tout. Cela conduit à une sorte de fiction, une représentation faussée du monde économique, où l’on ne perçoit que ce qui va dans ce sens, en négligeant le reste. »

Cette « fiction » consiste à croire que le succès ne vient que du génie des innovateurs alors que la stratégie des suiveurs compte tout autant. Tout grand innovateur, comme Apple, est également un imitateur de talent. Or, si la culture américaine n’est pas diposée à valoriser l’imitation – ce que déplore Oded Shenkar –, tel n’est pas le cas dans d’autres cultures, notamment en Chine:

« Même si les Chinois ont tendance à s’en défendre quand ils parlent avec les Occidentaux, dans la culture chinoise contemporaine, l’imitation est beaucoup mieux acceptée socialement. Ce n’est pas une tare comme cela peut l’être chez nous, mais un signe d’intelligence. »

Selon l’auteur, l’un des ressorts méconnus de l’émergence de la Chine ne serait pas tant le piratage, la contrefaçon et la copie illégale que l’imitation légale, une dimension que nos cultures occidentales ne perçoivent pas car elles sont imperméables à l’imitation comme valeur culturelle.

Par ailleurs, Oded Shenkar remarque que l’imitation est une loi qui régit exponentiellement le progrès. Le rythme des imitations s’accélère avec le temps, à tel point qu’il devient aujourd’hui impossible d’entreprendre une démarche d’innovateur sans la coupler à une démarche d’imitateur :

« La vitesse de l’imitation a considérablement augmenté au fil des ans et elle est désormais très rapide. Il a fallu un millénaire aux Européens pour comprendre comment imiter la porcelaine: la Chine l’avait inventée dès 618, l’Europe s’y est mise en 1663. Sur la période 1870-1939, il fallait environ 40 ans pour imiter quelque chose. Aujourd’hui il faut en moyenne cinq ans; et dans le cas des médicaments génériques cela ne prend en moyenne que deux mois. »

Dilemmes géoéconomiques

Du dualisme au dilemme il n’y a qu’un pas lorsque les termes opposés sont tous deux porteurs de charges à la fois négatives et positives. C’est ce que connaît l’Australie prise entre son rattachement historique et culturel avec le monde occidental et ses liens géographiques et économiques avec la Chine. Le Monde évoque ainsi le dilemme chinois de l’Australie.

En effet, la montée en puissance de la Chine est « largement perçue comme une chance en Australie » alors qu’elle est vécue comme une menace en Europe et aux Etats-Unis. L’explosion des besoins chinois en minerais est en train de métamorphoser l’Australie en permettant le développement économique de régions défavorisées « au point de créer une pénurie de main-d’œuvre dans les Etats de la côte est, historiquement les plus prospères ». Le poids de la Chine devient ainsi très important dans l’économie australienne :

« Le tournant a été atteint en 2007, lorsque la Chine est devenue le premier partenaire commercial du pays, détrônant le Japon et les Etats-Unis. Aujourd’hui, la Chine absorbe 22,6 % des exportations australiennes, contre seulement 5 % en 1995. »

Cette dépendance grandissante à l’égard de la Chine est à mettre en relation avec la diplomatie australienne traditionnellement pro-occidentale et, pour être plus précis, pro-américaine. Alors que son économie s’orientalise, l’Australie pourrait bien avoir à faire face à un douloureux dilemme le jour où des tensions entre les Etats-Unis et la Chine l’obligeront à choisir son camp. Il y a déjà eu des signes précurseurs de ce dilemme :

« Les autorités de Pékin ont exprimé leur courroux, en 2009, après la publication du rapport sur la stratégie de défense de l’Australie, jugée inamicale à l’égard de la Chine, car ce rapport réaffirmait l’attachement de l’Australie à sa coopération militaire avec les Etats-Unis. »

Avec une présence hégémonique sur les terrains diplomatique, militaire et économique, les Etats-Unis se trouvent nécessairement à un moment ou à un autre confrontés, certes à des dilemmes, mais surtout à leurs propres contradictions. Désormais accessible en ligne, un article du Monde Diplomatique d’avril dernier décrit très précisément les liens méconnus entre Khartoum et Washington pour faire apparaître les contradictions engendrées par ces relations.

Ces liens méconnus concernent l’industrie de la gomme arabique, cet émulsifiant (E414) obtenu à partir de la résine d’acacia dont la meilleure qualité provient du Soudan. L’E414 se retrouve dans les confiseries, les médicaments, les yaourts, les boissons aromatiques, l’encre des journaux, les cosmétiques, etc. Mais aussi dans le Coca-Cola, et en général dans les boissons gazeuses. Le Soudan représente 50% des exportations mondiales (contre 90% il y a vingt ans).

Autant dire que les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre de se priver de l’approvisionnement soudanais en gomme arabique. Quand, dans les années 90, le Soudan a été inscrit sur la liste des Etats terroristes et soumis à un embargo commercial, Bill Clinton a dû accepter que cet embargo s’appliquerait à tout sauf à la gomme arabique. L’histoire des relations entre les Etats-Unis et le Soudan mérite donc d’être lue à travers cette industrie méconnue mais essentielle de la gomme arabique :

« Ce talon d’Achille de la politique étrangère américaine au Soudan, le quotidien Washington Post le qualifie de soda pop diplomacy (« diplomatie du soda »). »

Chine : opposition, émigration, immersion

Pas de dilemme en Islande au sujet d’une importante offre immobilière chinoise : achat d’un terrain de 300 km2, construction d’un complexe touristique de 200 millions de dollars. Alors que le ministre islandais des Affaires économiques était favorable à ce projet, le ministre de l’Intérieur, qui est décisionnaire sur cette question, s’y est finalement opposé. La crainte de voir les Chinois s’implanter dans une région proche de l’Arctique – où de nouvelles ressources (minerai, pétrole, gaz) pourraient devenir prochainement accessibles avec le réchauffement climatique – a certainement pesé dans sa décision.

Le refus islandais mérite d’être mis en avant dans un contexte de recours à la Chine comme ultime sauveur des économies européennes. Ce refus s’inscrit plus largement dans une attitude insoumise des Islandais depuis qu’ils ont refusé à deux reprises par référendum (mars 2010 et avril 2011) le plan Icesave visant à rembourser 3 milliards d’euros à la Grande-Bretagne et aux Pays-Bas suite aux placements hasardeux des banques islandaises.

Pas de dilemme non plus pour les 46% de millionnaires chinois qui envisagent d’émigrer, ni pour les 14% qui ont déjà initié des démarches pour quitter la Chine, ce qui porte à 60% la proportion des Chinois les plus riches qui désirent vivre à l’étranger. Parmi les principales raisons de ces départs figurent la volonté d’offrir une meilleure éducation à leurs enfants et le désir de garantir la sécurité de leurs biens.

L’article nous apprend également que la Chine de 2011 compte 271 milliardaires en dollars (contre 189 en 2010) et que le nombre de Chinois dont la fortune dépasse 1 million d’euros a atteint 960 000, en hausse de 9,7 % sur un an.

Tandis que les millionnaires chinois cherchent majoritairement à quitter la Chine, des investisseurs américains étudient les possibilités de soutenir des entreprises chinoises. A cet effet, une mission de prospection a été conduite auprès des startups chinoises par un entrepreneur de la Silicon Valley. A son retour aux Etats-Unis, il a quelque peu refroidi les enthousiasmes.

En effet, les Américains considèrent les entreprises innovantes dans les nouvelles technologies avec leur regard américain, c’est-à-dire en considérant qu’une startup chinoise doit forcément ressembler à une startup américaine : petite structure dynamique et réactive, à la pointe des nouvelles technologies, animée par quelques jeunes chercheurs et ingénieurs.

Cet entrepreneur a donc partagé ses conclusions. Parmi celles-ci, notons que, contrairement aux jeunes entreprises innovantes américaines, les startups chinoises dépensent beaucoup d’argent dans leurs locaux. Dans le secteur technologique comme ailleurs, les employés préfèrent travailler pour de grandes entreprises. Il est donc nécessaire de soigner l’environnement de travail.

En outre, le travail à domicile est à exclure, ainsi que la rémunération ou la participation des salariés en actions. Les investisseurs providentiels (« angel investors ») n’ont aucune chance s’ils viennent de l’extérieur dans la mesure où « nul ne fait confiance à quelqu’un en dehors de son cercle immédiat ». Par ailleurs, les sources chinoises pour investir dans les startups en Chine sont déjà largement suffisantes. D’où l’évidente conclusion de ce prospecteur d’affaires :

« Le seul moyen de réussir est de vous immerger vous-même dans la culture. »

Influence

La Chine n’est pas le seul acteur à monter en puissance en Afrique mais l’obsession des médias occidentaux pour la Chine a pour effet de laisser dans l’ombre d’autres pays qui développent de nouveaux liens avec les pays africains. C’est par exemple le cas de l’Inde et du Brésil. Ce dernier joue la carte de la diplomatie et des liens historiques entre la population brésilienne et de nombreux pays d’Afrique.

Le Brésil a ainsi des relations avec tous les pays d’Afrique. Il compte 37 ambassades sur ce continent. 19 de ces ambassades ont été ouvertes ces huit dernières années, durant les deux mandats du président Lula qui a fait de l’Afrique une de ses priorités. Aucun président brésilien n’a fait autant de visites en Afrique que Lula (plus de 25 pays visités). Durant ses deux mandats, 28 leaders africains se sont rendus au Brésil.

Cette intense activité diplomatique se double d’une offre de formation à destination des diplomates africains afin de les aider à améliorer leurs propres instituts dédiés aux affaires étrangères. Le gouvernement brésilien offre ainsi chaque année 15 bourses à des étudiants étrangers pour suivre des cours de diplomatie à Brasilia. La plupart viennent de pays africains lusophones.

Le Brésil propose par ailleurs un cours spécial pour les diplomates africains via la fondation Alexandre de Gusmão. Lors de la dernière session en septembre, des représentants de douze pays africains ont assisté aux cours (Afrique du Sud, Angola, Botswana, Ghana, Kenya, Namibie, Nigeria, Sud Soudan, Soudan, Tanzanie, Zambie et Zimbabwe). L’objectif de ces actions d’influence diplomatique est de développer la coopération Sud-Sud dans le cadre de la croissance importante du PIB de nombreux pays africains.

La diplomatie d’influence peut également passer par le sport. C’est ce que rappelle un très intéressant article du Monde consacré à un tournoi de pingpong au Qatar où vont notamment se retrouver Corée du Sud et Corée du Nord, Inde et Pakistan. A cette occasion, le journaliste revient sur les grands moments de diplomatie qui ont été précédés de compétitions sportives. Il rappelle qu’en 1971, l’équipe de tennis de table américaine avait été invitée par ses homologues chinois. Cet événement avait précédé la visite du président américain Richard Nixon en 1972 en Chine. Avec les tournois de cricket, l’Inde et le Pakistan sont des habitués de cette diplomatie par le sport.

Il faut également interpréter ce tournoi de pingpong dans le sens d’une stratégie menée désormais depuis plusieurs années par le Qatar afin de façonner son image et d’apparaître sur la scène internationale comme un conciliateur par le sport, un organisateur d’événement sportifs de premier plan (coupe du monde de football en 2022) et un investisseur majeur du monde du sport (rachat du PSG).

Nouvelles interactions

L’enseignement des langues étrangères est toujours un excellent indicateur des évolutions du monde. Ainsi, au Japon, on constate une désaffection pour l’anglais et une montée en puissance des langues des pays émergents : chinois, portugais et russe.

Alors que dans les années 1990-2000, l’anglais était la langue la plus étudiée au Japon, c’est désormais le chinois depuis 2010 (alors qu’il n’était que 5e en 1990). Le russe a également progressé, passant de la 11e place en 1990 à la 4e en 2010. Les langues les plus étudiées au Japon sont donc dans l’ordre : le chinois, l’anglais, le portugais et le russe.

Interactions nouvelles dans un domaine à présent très différent : celui des pratiques thérapeutiques alternatives en France. En septembre dernier s’est tenue à La Pitié-Salpêtrière une journée d’étude sur la médecine chinoise en milieu hospitalo-universitaire. Cet hôpital parisien a également créé dans ses murs un Centre Intégré de Médecine Chinoise (visite du site internet conseillée) afin de nouer des partenariats avec des acteurs du monde médical en Extrême Orient et de mener des recherches sur des pratiques telles que l’acupuncture ou le qi gong.

France-Allemagne 1 : archaïsmes

Un sondage mené auprès des femmes dans l’espace franco-allemand a montré combien le système français est largement plébiscité, notamment en ce qui concerne les structures d’accueil pour les enfants. En Allemagne, il est plus difficile qu’en France pour les femmes de concilier vie professionnelle et vie familiale.

Et c’est là qu’apparaît une contradiction intéressante : l’Allemagne est plus en pointe que la France dans la condamnation des comportements sexistes, la représentation des femmes en politique ou le congé paternel, et pourtant elle est jugée par les femmes plus conservatrice que la France. En somme, l’Allemagne est moins sexiste que la France mais plus patriarcale.

The Economist a publié un article qui a eu un retentissement assez important : The French way of work, qu’on pourrait traduire par le travail à la française. Cet article est sous-titré : Les managers doivent prendre sur eux leur part de responsabilité dans la relation difficile au travail en France.

Cette relation difficile ne proviendrait pas d’un manque d’engagement ou de motivation de la part des salariés français (une étude a montré que l’éthique professionnelle des Français était supérieure à celle des Américains, Britanniques et Hollandais) mais essentiellement d’un management déficient. Alors que deux tiers des employés américains, britanniques et allemands ont des relations cordiales avec leur supérieur direct, c’est le cas pour seulement un tiers des employés français.

Autrement dit, l’archaïsme dans l’exercice du pouvoir trop autoritaire et peu collaboratif pèse lourdement dans la relation compliquée que les Français entretiennent avec le travail. Pour prolonger sur ce sujet, je vous invite à lire sur ce blog : 5 inquiétantes singularités du management français.

France-Allemagne 2 : guérilla publicitaire

Le « couple » franco-allemand se double d’une rivalité ancienne qui est mise en scène avec humour par les constructeurs automobiles Opel et Renault à travers des clips publicitaires. Les hostilités ont été ouvertes par Opel qui ose un clip en France en langue allemande pour vanter la qualité de l’Opel Corsa :

 Renault a répliqué en parodiant le clip d’Opel, cette fois pour promouvoir la Mégane:

Alors, France-Allemagne: dualisme? imitation? ou complémentarité?

Les précédentes revues de presse sont disponibles via la catégorie prévue à cet effet.

Les articles mentionnés dans cette revue de presse ont été partagés et discutés durant le mois de novembre au sein du groupe de discussion « Gestion des Risques Interculturels » que j’anime sur LinkedIn (926 membres à ce jour). Soyez bienvenu(e) si ces questions vous intéressent!

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