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Travailler en Roumanie: retour d’expérience

lundi 29 mars 2010
Par Nicolas de Castelnau
Cluj Napoca, Transylvanie - photo de Nicolas de Castelnau

Cluj Napoca, Transylvanie

J’ai le plaisir d’accueillir aujourd’hui un billet invité. Il s’agit du riche retour d’expérience en Roumanie de Nicolas de Castelnau qui codirige la société Tansylvania Consulting SRL spécialisée dans la création et le référencement de sites web francophones. Il anime également un blog très intéressant sur son activité.

Différences et spécificités roumaines en entreprise

1 – Tout d’abord la notion de temps est différente.

Le système communiste ne s’est jamais distingué pour son efficience, la planification centralisée a été source de gâchis multiples, notamment en temps, et de toute manière occuper l’ensemble de la population active était un des pré-requis du système.

Encore aujourd’hui, les pertes de temps dues au secteur public/administration restent considérables, beaucoup de paperasseries, horaires d’accès réduits, multiplicité des interlocuteurs, peu d’informations entraînant une attente au mauvais endroit, et la population est obligée de développer une forme de résignation face à tout ce temps perdu.

Dans le privé aussi, du fait de salaires bas, le coût du temps perdu a longtemps été assez  modeste, ce qui poussait, au lieu d’automatiser, à utiliser trois voire cinq personnes là ou une seule suffisait à l’Ouest, du fait du coût élevé du temps / homme.

En réaction à cela, surtout chez la vieille garde qui considère (au plan matériel) qu’elle a perdu beaucoup de temps à l’époque communiste, on note une hâte, voire frénésie, d’accéder au bien-être matériel, de gagner très vite un maximum d’argent, au risque même, par excès de « gourmandise », de rater des opportunités intéressantes sur le long terme.

Ceci expliquera au moins pour partie que les secteurs offrant des résultats rapides, comme le commerce ou la construction/immobilier, ont été les principaux moteurs de la croissance roumaine. A l’inverse, l’industrie ou l’agriculture locale, qui demandent une vision et des investissements de long terme, dépendent désormais surtout des investisseurs étrangers, ce qui les bride. Ceci est très paradoxal car au sortir du communisme ces deux secteurs étaient largement les plus développés.

2 – La perception de la richesse en elle-même est différente:

Les Roumains parlent très facilement d’argent, de salaire, de coût de telle ou telle chose… Les signes extérieurs de richesses étaient devenus très importants au sommet de la bulle (début 2008), on voyait beaucoup de « grosses » voitures (proportionnellement davantage même qu’en France), même si la plupart avaient été acquises à crédit ou en leasing (une partie a d’ailleurs été saisie récemment). La (très) grande maison est aussi un signe de réussite, alors même que la démographie du pays est faible et les hivers froids.

3 – L’aversion au risque reste importante au moins au niveau des salariés:

Dans un pays largement revenu au capitalisme sauvage, donc à faible filet social de protection, la préférence pour les contrats à durée indéterminée reste considérable, les CDD étant jusqu’à présent rares, et l’intérim bridé par une réglementation contraignante. Face à cela, les gens sont toujours en éveil vis-à-vis d’un plan B, voire C, et le « second job » (ou activité indépendante) est une pratique courante. En outre, le système D est roi. C’est aussi un pays d’entreprenariat, mais avec des mises de fonds souvent assez limitées.

4 – Dans un tel contexte, il ne faut pas sous-estimer le poids de la famille:

Les solidarités très fortes entre les générations, voire entre les parents considérés chez nous comme « éloignés », offrent une forme de protection, de filet. Les plus sûres affaires se font ici en famille, l’achat d’une maison est souvent une projet commun à plusieurs générations, et le recours aux maisons de retraite encore marginal.

Au-delà des liens de sang, les plus forts, la notion d’alliance est également fondamentale, avec un rôle primordial pour les témoins (« parrains ») de mariage. On peut monter jusqu’aux partis politiques où on retrouve une approche très « clanique ».

5 – Les valeurs morales n’ont pas non plus les mêmes bases que chez nous:

Pendant les années 80, les familles (qui avaient toutes un travail) avaient même du mal à trouver des denrées alimentaires de base, et voler quelque chose qui généralement appartenait à l’Etat (donc à personne?…) pour nourrir ses enfants recouvrait alors une connotation morale, et une fois les habitudes prises…

6 – En creusant, on ne retrouve pas ici la notion d’Etat impartial mieux préservée à l’Ouest:

Le pouvoir politique et économique est souvent dans les mêmes mains, et une victoire électorale implique qu’une large partie de l’appareil administratif reviendra aux proches du parti élu (système des dépouilles), indépendamment de leurs compétences vis-à-vis du poste qui leur sera imparti. Or, ces personnes, dès leur arrivée, se savent en sursis, donc auront tout intérêt à « rentabiliser » (pour elles et pour leur parti) au plus vite leur position.

Une telle logique clientéliste, contrarie la mise en place de corps de serviteurs publics intègres et stables sur la durée. Face aux intérêts (les salaires du public sont actuellement en moyenne supérieurs de 30 % – ceci cachant d’énormes disparités –  à ceux du privé !) il est très difficile (pour les partis aux pouvoir qui doivent récompenser leurs partisans et sponsors) de réduire une fonction publique pléthorique. Et malgré les sommes colossales engagées, un premier succès significatif (définitif, hors inculpations…) dans la lutte anti-corruption se fait encore attendre.

La confiance dans l’ensemble du système judiciaire (récemment en grève pour défendre des privilèges financiers que les magistrats se sont eux-même octroyés) est de fait très limitée. Les procédures de recours existent et sont parfois utilisées, les avocats et professionnels juridiques sont nombreux, mais du fait de la longueur et du coût des procédures juridiques, il n’est pas rare que des personnes s’estimant lésées renoncent à saisir la justice.

7 – Au niveau des rapports avec les étrangers:

Les Roumains sont un peuple accueillant, chaleureux, et au départ assez désintéressé. Tant que vous n’entrez pas dans une logique « d’affaires », d’argent, avec eux, tout se passe généralement très bien, mais si vous partez sur du « business » vous devez être capables de jouer avec leur propres règles, sinon vous risquez d’être très vite mis « hors jeu ».

En effet, le fait que les Roumains soient largement polyglottes, et s’expriment même souvent dans votre langue, le français, ne signifie pas qu’ils raisonnent de la même manière.

Contexte des affaires en Roumanie

A première vue, au niveau des affaires, ce qui frappe c’est une très grande flexibilité, donc aussi instabilité, alors que les économies d’Europe de l’Ouest ont l’inertie d’un grand vaisseau de croisière, la Roumanie est passée en un an de +9,3 % de croissance à la mi-2008 à -8,7 % au second semestre 2009 – un gouffre…

Au sein des organisations, c’est la même logique qui prévaut : vous pouvez décoller très vite, mais en cas de relâchement de la mobilisation le soufflet pourra retomber tout aussi vite. En outre, Quand un salarié roumain démissionne, le préavis courant qu’il doit respecter est de… deux semaines.

L’inventivité / la créativité des Roumains doivent être surveillés comme le lait sur le feu (même si, à l’inverse, quand ils ont adopté un système de production ou une technologie qui leur conviennent, ils peuvent le conserver en l’état pendant des années sans souhaiter le faire évoluer).

C’est sans doute une des raisons (outre une répartition façon « part du lion » de la valeur ajoutée à ne pas ébruiter) qui pousse les patrons de PME, surtout ceux de la vielle école souhaitant assurer leur position, à garder un contrôle très étroit sur tout ce qui se passe dans la société. Tout doit passer par eux, le niveau de délégation est minimal, ce qui peut vite se révéler bloquant en cas de forte demande ou projet « exigeant ».

Pour ce qui est des salariés, ils ont encore un fort respect pour la hiérarchie. Le fossé générationnel est important entre ceux qui ont commencé à travailler pendant l’époque communiste, et ceux qui ont commencé après. Chez les plus âgés, on note souvent une certaine passivité et une difficulté à faire la différence entre ce qui appartient à l’entreprise et ce qui pourrait leur appartenir.

La jeune génération, bardée de diplômes souvent très théoriques, est avide de se voir offrir une chance, d’apprendre dans un contexte professionnel si possible moderne, méritocratique, et idéalement international. L’intérêt du travail compte beaucoup.

Bien sûr, le niveau de salaire est une donnée très importante, mais d’autres facteurs sont aussi largement pris en compte, comme les avantages annexes, une certaine notion de sécurité dans le poste, ou encore l’ambiance de travail.

Ces jeunes de secteur privé sont enthousiastes, créatifs, mais leur ardeur doit être canalisée dans le sens de l’efficacité, l’impératif de respect des délais ne devant jamais être perdu de vue. La clé du succès est souvent de faire émerger, sur la base d’une sélection objective, un encadrement intermédiaire formé en interne et responsabilisé.

Il est cependant nécessaire de bien mettre en parallèle le coût du « tutorat » des jeunes recrues avec leur désir de continuer à découvrir (ailleurs…) dès qu’elles auront le sentiment d’avoir « fait le tour » de leur fonction actuelle.

Dans le cas d’association avec des locaux, il faut être très clair sur les objectifs, les moyens financiers apportés, la répartition des tâches et les contraintes qui vont s’imposer au projet, avec comme règle de base une loyauté sans faille vis-à-vis du projet d’entreprise, sinon il y a un fort risque de divergences. Dans tous les cas de figure, un suivi régulier objectif des résultats opérationnels et financiers est indispensable. Tout ceci afin d’éviter la multiplication des structures juridiques.

Enfin, il ne faudra jamais négliger les susceptibilités des interlocuteurs roumains. Les clients ou maison mères ont des droits, mais elles ne doivent pas manquer de faire preuve d’une rigueur exemplaire dans leur travail, et de respect vis-à-vis de leurs interlocuteurs, même et surtout si « on ne les rencontrera jamais », et si les moyens de communication très impersonnels comme par exemple les e-mails sont très utilisés.

Conclusion

Le contexte local reste fondamental. Ainsi, on peut rester songeur devant le fait que les mêmes salariés roumains, travaillant dans leur pays « à la manière locale », ont beaucoup de mal à obtenir des résultats, alors qu’intégrés dans des entreprises déjà constituées à l’étranger, ils font souvent l’admiration de leurs managers.

Il faut bien sûr se garder de trop généraliser. J’ai rapporté ce qui ressort de ma vision terrain. Même si au cours des missions de sourcing réalisées jusqu’en 2008 j’ai côtoyé un grand nombre d’entreprises et entrepreneurs roumains très divers, je suis forcément davantage influencé par le secteur d’activité sur lequel je me suis concentré, celui de la sous-traitance informatique/web, lequel emploie en majorité des jeunes spécialistes web polyglottes d’un bon niveau d’études (mais dans une spécialité souvent différente de leur poste actuel) avec lesquels j’éprouve un réel plaisir à travailler.

Dans un futur proche, il sera intéressant d’observer les effets de la baisse de la possibilité d’expatriation, exutoire jusqu’à présent très utilisé, et celui du retour d’une large part de ceux qui ont travaillé quelques années en Italie et Espagne notamment.

L’économie roumaine est également en pleine mutation, avec un fort recul des activités de « bulle », comme le crédit, l’immobilier, certaines formes de commerce, assez concentrées sur les plus grandes villes. Si on ajoute les inévitables et massives réduction d’effectifs dans le secteur public en échange du soutien actuel du FMI, et la stagnation, voire régression, des salaires dans le privé, il n’est plus du tout question en Roumanie de pénuries de main d’œuvre, (le chômage officiel a dépassé les 8 % début 2010 contre moins de la moitié il y a deux ans.) mais au contraire d’opportunités décuplées au plan humain pour les investisseurs cherchant à y développer des produits ou services.

A propos de l’auteur :

Diplômé de l’IEP de Paris (Eco-Fi) et du DESS Transports Internationaux de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Nicolas de Castelnau a d’abord été cadre au sein d’une filiale logistique de Renault, CAT (où il a été assistant marketing, chef de Produit Logistique, puis Chef de Projet Etudes logistiques européennes) avant de fonder en 2002 avec un ingénieur en informatique roumain la société Transylvania Consulting SRL (spécialisée dans la création et le référencement de sites web francophones) qu’ils codirigent depuis lors.

Quadrilingue, Nicolas de Castelnau assure le cours d’économie du Mastère de Politiques Européennes Comparées de l’Université Babes Bolyai de Cluj Napoca.

L’auteur peut être contacté via le formulaire contact de ce site.

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