Détail de la couverture de l'édition Folio de 1982
Analyses, Gestion des risques, Grande-Bretagne, Histoire

La peste en 1665, le coronavirus en 2020: même combat?

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Daniel Defoe, auteur de Robinson Crusoé, publie en 1722 un journal de l’année de la peste qui a sévi à Londres en 1665 et qui tua selon lui « au moins 100 000 personnes » (Folio, p.163).

Voici quelques extraits qui ont une forte résonance avec 2020, alors qu’ils évoquent un événement d’il y a… 355 ans.

* * *

Exode des riches

« Mais à l’autre extrémité de la ville, la consternation était grande; les plus riches, surtout dans la noblesse et la grande bourgeoisie des quartiers de l’ouest, partaient en foule avec famille et serviteurs, de manière inhabituelle. » (p.36)

Daniel Defoe avait 5 ans lors de la peste de 1665. Ici, il se met dans la peau d’un sellier qui s’est lui-même longuement interrogé s’il devait fuir Londres comme les plus riches. Mais il a tellement tergiversé qu’il devient trop tard pour les imiter. S’il comprend cette fuite, il s’inquiète aussi du risque de voir la maladie se diffuser ainsi par tout le royaume.

Impréparation de la ville

« Jamais, sûrement, cité de cette grandeur et de cette importance ne fut surprise dans un aussi parfait état d’impréparation à pareille épreuve, qu’il s’agisse des mesures civiles ou religieuses. C’était, en vérité, comme si l’on n’avait eu aucun avertissement, que l’on ne fût attendu à rien, que l’on n’eût rien eu à craindre, de sorte que l’on se trouva vraiment devant un minimum de mesures publiquement prises. » (pp.152-153)

Ces quelques lignes pourraient tout à fait avoir été écrites à propos des grandes capitales occidentales en 2020. Le degré d’impréparation (on songe par exemple à la question du stock des masques) en France, Grande-Bretagne ou aux États-Unis doit être comparé avec la situation sud-coréenne qui a montré une nation prête et « armée » pour faire face à l’épidémie. Voyez ma chronologie de la gestion coréenne de cette crise.

Conséquences économiques

« Tout commerce, hormis ce qui intéressait la subsistance immédiate des gens, se trouva complètement suspendu. » (pp.155-156)

« Tous les métiers étant arrêtés, il n’y eut plus d’emploi; le travail et, partant, le pain des pauvres furent supprimés. » (pp.157-158)

« Que le lecteur, connaissant la multitude d’artisans et d’ouvriers qui, dans cette ville, tirent leur pain quotidien de leur travail, considère quel état misérable serait celui de notre cité si tout à coup tous devaient se trouver chassés de leur emploi, l’ensemble du travail cessant et plus aucun salaire n’étant versé! » (p.158)

De 1665 à 2020, rien n’a changé: l’impréparation à la crise épidémique entraîne exactement les mêmes conséquences économiques. Sans préparation, le confinement est une nécessité, et la dévastation économique un effet prévisible. Encore une fois, la Corée du Sud a montré qu’il était possible de maintenir une activité économique sans confiner toute la population, même quand elle a dû faire face à l’explosion de l’épidémie.

Danger des malades asymptomatiques

« Ici aussi, je dois faire une remarque pour le bénéfice de nos descendants au sujet de la façon dont les gens s’infectaient les uns les autres. Ce n’était pas seulement des gens malades que les gens sains prenaient le mal, mais aussi des bien-portants. Je m’explique: par malades, j’entends ceux qui étaient connus tels, qui avaient pris le lit, qui avaient reçu des soins ou qui portaient des enflures ou des tumeurs. Ceux-là, tout le monde s’en méfiait; ils étaient ou dans leur lit ou dans un état tel qu’ils ne pouvaient pas le dissimuler.

Par bien-portants, j’entends ceux qui avaient reçu la contagion, qui l’avaient réellement sur eux et dans leur sang, et dont, cependant, l’aspect extérieur n’en révélait rien; bien mieux, qui ne s’en rendaient pas compte eux-mêmes, comme il arrivait pour beaucoup de gens pendant plusieurs jours.

Or, il était impossible de reconnaître ces gens, qui, comme je l’ai dit, ignoraient souvent eux-mêmes qu’ils étaient infectés. » (pp.286-287)

« Des pères et des mères ont continué de circuler comme s’ils eussent été bien portants – ils se croyaient tels – jusqu’à ce qu’ils aient insensiblement infecté les membres de leur famille, causant la destruction totale de celle-ci; ce qu’ils auraient été loin de faire s’ils avaient eu eux-mêmes la moindre appréhension d’être contaminés et par là dangereux. » (p.301)

En 1722, année où Daniel Defoe publie son livre, cette idée de bien-portants infectés ou, pour utiliser des expressions plus contemporaines, de « porteurs sains » ou « malades asymptomatiques », est encore très récente, voire révolutionnaire. Selon Henri Mollaret, préfacier de l’ouvrage de Defoe, elle n’est apparue pour la première fois qu’en 1714.

Confinement ou distanciation sociale?

« Quand les médecins nous assurèrent que le danger venait aussi bien des gens sains que des malades et que ceux justement qui se croyaient entièrement indemnes étaient souvent les plus funestes, quand il fut généralement entendu que l’on avait pris conscience du fait ainsi que de ses raisons, alors, dis-je, les gens commencèrent à se méfier de tout le monde. Beaucoup s’enfermèrent chez eux de façon à ne se trouver dans aucune compagnie extérieure. » (p.312)

[Si l’épidémie revenait] « On envisagerait de séparer la population en groupements plus petits, de les isoler à temps les uns des autres et d’éviter ainsi qu’une pareille épidémie, qui menace surtout les grandes collectivités, trouve assemblé un corps d’un million de personnes, ce qui fut à peu près le cas la dernière fois et le serait probablement si la calamité faisait une nouvelle apparition. » (p.296)

« La peste est comme un grand incendie qui, s’il n’existe que quelques maisons contiguës à l’endroit où il se déclare, ne pourra dévorer que ces quelques maisons; où s’il éclate dans une maison isolée ne pourra brûler que cette seule maison. »

Daniel Defoe fait là aussi une observation importante qui rappelle le message d’alerte sur les bénéfices de la distanciation sociale montrés par cette vidéo où des allumettes s’enflamment les unes après les autres jusqu’à ce que le feu s’interrompe à proximité d’une allumette mise en retrait.

Dangers du relâchement

« La diminution des enterrements fut plus lente qu’elle n’eût dû être autrement. En effet, lorsque, dès l’apparition de la première diminution importante du chiffre des décès, cette idée se fût répandue par toute la ville avec la rapidité de l’éclair, tournant la tête des gens, nous vîmes que les deux bulletins suivants [listant les décès de la semaine] n’accusèrent plus une décroissance en proportion. […]

Les médecins s’élevèrent de toutes leurs forces contre cette humeur inconsidérée et distribuèrent des notices imprimées, les répandant par toute la ville et les faubourgs, pour conseiller aux gens de maintenir leur réserve et d’agir toujours avec la plus grande prudence dans leur conduite de tous les jours malgré la décroissance de la maladie. […]

Mais ce fut en vain. Ces êtres audacieux étaient si bien possédés de leur première joie, si surpris de la satisfaction de constater une grande diminution dans les bulletins hebdomadaires qu’ils restaient imperméables à toute terreur. […] Ils ouvrirent leurs boutiques et s’entretenaient avec n’importe qui à toute occasion, d’affaires ou autre, sans s’inquiéter de la santé de leurs interlocuteurs, sans même ressentir l’appréhension d’un danger quelconque quand ils les savaient malsains. » (pp.336-337)

Ces réactions de relâchement sont certes dues au soulagement précoce et à l’indiscipline, mais plus profondément au manque de culture de la catastrophe épidémique. S’il y avait une réelle « culture de la catastrophe épidémique », les mesures pour se prémunir de la contagion et pour y faire face seraient intégrées par chacun comme une part de son identité. Voyez par exemple nos réactions par rapport au port du masque au début de l’épidémie de coronavirus:

Comme ce type de catastrophe reste – fort heureusement – rare, nous avons tendance à maintenir les mesures préventives dans une extériorité néfaste. C’est tout le défi des responsables politiques aujourd’hui: comment créer cette culture de la catastrophe épidémique sans passer par une forme de contrainte? Au-delà de ce questionnement, chacun doit se demander pourquoi le livre de Daniel Defoe décrivant une épidémie survenue à Londres il y a 355 ans a autant d’échos avec ce que nous vivons en 2020.

Pour aller plus loin, je vous invite à lire sur ce site Culture des catastrophes, culture des risques.

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