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La crise du multiculturalisme en Europe – éléments de cadrage

samedi 13 août 2011
Par Benjamin PELLETIER

Le Congrès SIETAR Europa 2011

Du 21 au 25 septembre prochain se tiendra le Congrès SIETAR Europa 2011 à Cracovie, en Pologne. La SIETAR (Society for Intercultural Education Training and Research) est une association professionnelle internationale « dont le but est de promouvoir et de faciliter l’expansion des connaissances et compétences dans le domaine de la communication internationale et interculturelle ».

Intitulée Interculturalism Ahead: Transition to a Virtual World?, cette rencontre réunit plusieurs centaines de spécialistes des questions interculturelles. Le programme prévoit une cinquantaine d’ateliers, présentations et sessions plénières (programme complet ici, en pdf). A cette occasion, j’aurai le plaisir de co-animer avec Dr. Slawomir Magala, titulaire de la chaire de management interculturel de l’Université Erasmus de Rotterdam, un groupe de travail sur le thème de la crise du multiculturalisme en Europe.

Dr. Magala et moi-même avons mis au point un document préparatoire (ici, en pdf) qui comprend un texte liminaire et huit thèmes de travail qui seront soumis aux participants. Organisés en groupes (de A à E) et en sous-groupes, ils auront à remplir des formulaires de proposition pour chaque problème identifié. Les propositions seront évaluées au sein de chaque groupe et les plus pertinentes présentées en public.

La crise du multiculturalisme : citations

Le choix de travailler sur la crise du multiculturalisme a été fait par SIETAR avant la tragédie norvégienne, mais après les déclarations de différents dirigeants européens affirmant que le multiculturalisme est un échec dans leur pays :

Angela Merkel, 16 octobre 2010 : « Le credo ‘Multikulti’ – « Nous vivons maintenant côte à côte et nous nous en réjouissons » – a échoué. Cette approche a échoué, totalement échoué. »

David Cameron, 5 février 2011 : « Avec la doctrine du multiculturalisme d’Etat, nous avons encouragé différentes cultures à vivre séparées les unes des autres ».

Nicolas Sarkozy, 10 février 2011 : « Oui, c’est un échec. La vérité, c’est que dans toutes nos démocraties, on s’est trop préoccupé de l’identité de celui qui arrivait et pas assez de l’identité du pays qui accueillait ».

Dans son « manifeste » de plus de 1500 pages (téléchargeable ici, en pdf), le tueur d’Oslo ne cesse de revenir sur sa détestation du multiculturalisme. Sur un site internet norvégien, il écrivait ceci :

« Les gens doivent savoir ce que les merveilleuses doctrines multiculturalistes ont fait à l’Europe : la destruction systématique de la chrétienté européenne, des traditions, de la culture, de l’identité nationale, et de la souveraineté. »

A présent, Marine Le Pen et son père viennent de déclarer que les émeutes actuelles en Grande-Bretagne montrent « l’échec du multiculturalisme » et sont « une condamnation du multiculturalisme ».

Le multiculturalisme : une notion ambiguë

Comme on le voit, ce terme de « multiculturalisme » est devenu un lieu commun pour désigner des réalités disparates, déformées et amplifiées par l’actualité, les réactions émotionnelles de l’opinion et les crispations autour des questions identitaires. Quoi de commun par exemple entre le multiculturalisme en Grande-Bretagne et en France ? J’ai déjà montré dans un article précédent (Le multiculturalisme en France : faux débat et vraies questions) qu’il était nul et non avenu de parler de « multiculturalisme » en France.

En effet, stricto sensu, le multiculturalisme, c’est une politique visant à promouvoir les droits spécifiques de communautés définies par leur appartenance culturelle. Par exemple, les policiers britanniques sikhs ont le droit de porter le turban et les musulmans britanniques ont le droit de faire appel à des tribunaux d’arbitrage islamiques qui appliquent la charia (pour info, sachez que les juifs britanniques possèdent leur propre tribunal d’arbitrage depuis plus d’un siècle).

Plus qu’une politique, le multiculturalisme peut également définir l’identité nationale d’un Etat, comme c’est le cas au Canada depuis 1971 (voyez sur ce blog Le dispositif public canadien pour le management interculturel) ou au Brésil depuis 1988 (voyez la revue L’Histoire, spécial Brésil, numéro 366, juillet-août 2011, page 54). Rien de cela en France où l’unité de la nation est garantie par la notion de citoyen abstrait, hors de toute référence à son origine.

Dès lors, dans les pays où il n’y a pas de multiculturalisme au sens strict du terme, peut-on parler d’un « échec » du multiculturalisme ? Et par suite, d’une « crise » du multiculturalisme ? Et pourtant, ce discours défaitiste revient de plus en plus fréquemment. Serait-ce alors que l’idée de multiculturalisme est détournée de son sens pour lui donner le contenu affaibli et tendancieux de « coexistence de multiples communautés culturelles » sur un même territoire ?

Si tel est le cas, la crise, est-ce le fait que cette présence de communautés culturellement différentes est devenue insupportable pour la culture nationale ou bien est-ce l’idée même que ces communautés continuent à exister en tant que telles sans se dissoudre totalement dans la culture majoritaire ? En somme, la crise, est-ce le vécu des tenants de la culture majoritaire qui résisteraient à l’accueil d’autres cultures au sein du creuset national ou des tenants des cultures minoritaires qui résisteraient à l’appartenance nationale ?

Par suite, ce double phénomène de résistance est-il le fait de l’Etat (politique d’exclusion) ou des citoyens (comportements individuels) ? Mais, au fait, ce « phénomène », en est-il un ? Quelles parts de réalité et de fantasme viennent se loger en lui ? Quelle distinction et quelle dynamique entre le vécu et le discours ?

Et si, finalement, la question du multiculturalisme devait être évacuée au profit de celle de l’interculturalisme ? Cette dernière notion se définit comme la promotion du dialogue entre les différentes communautés culturelles. Car si l’on prend en compte la réalité des sociétés européennes qui comprennent de plus en plus de citoyens aux appartenances à la fois lointaines et multiples, l’alternative est aussi abominable que simple : soit on refuse leur présence, et on prend acte des propositions les plus extrémistes ; soit on accepte pragmatiquement leur présence, et on met en œuvre tous les moyens nécessaires pour promouvoir le dialogue interculturel.

Gageons que les 300 spécialistes des questions interculturelles réunis en session de travail sauront apporter des éléments de réponse à ces questions essentielles…

Pour prolonger sur le thème du management interculturel et de la cohésion sociale, je vous renvoie sur ce blog à ma contribution à l’UNESCO: Intelligence culturelle : pour en finir avec le déni des cultures et à un entretien avec le site Cadrexport: Le Français, homo aculturalis ?

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