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Intelligence culturelle: pour en finir avec le déni des cultures – texte

dimanche 6 février 2011
Par Benjamin PELLETIER

Détail de la sculpture de Giacometti "L'objet invisible"

Le 3 février dernier a eu lieu à l’UNESCO une journée d’étude sur l’intelligence culturelle en tant que nouveau territoire de l’intelligence économique, à l’initiative de l’AIFIE (Association Internationale Francophone d’Intelligence Economique) en partenariat avec l’ACFCI (Assemblée des Chambres Françaises de Commerce et d’Industrie), le magazine Diplomatie et Région IHEDN Paris-Idf.

Cette journée a permis de défricher les différents enjeux liés à ce couplage de l’intelligence économique et de la culture. Pour ceux qui n’ont pu assister à cette journée, voici donc le texte de mon intervention dont les trois mots clés sont: expatriation – immigration – influence.

* * *

« Pour faire évoluer les gens, il faut les prendre comme ils sont, avoir une idée des raisons qui font ce qu’ils sont, et leur tracer un chemin plausible pour leur permettre de changer tout en restant ce qu’ils sont. C’est très exactement le travail que les élites dirigeantes françaises, de droite ou de gauche, ont été incapables de faire, faute de mesurer le hiatus entre l’identité héritée et la nouvelle configuration dans laquelle il s’agissait d’entrer. » Marcel Gauchet[1]

L’intitulé de cette communication reprend le titre de l’ouvrage du sociologue Hugues Lagrange, Le déni des cultures, paru en septembre dernier. Dans cette étude, M. Lagrange envisage les phénomènes sociaux en France,  et notamment la délinquance dans les banlieues, en référence à l’origine culturelle. Il s’agit là de tout un champ d’analyse laissé en friche par crainte d’être accusé de « culturalisme », de stigmatisation des différences, voire de racisme : il s’agit de l’impact des facteurs culturels sur les comportements, les modes de pensée et d’action. Dans cette perspective, l’un des enjeux de l’intelligence culturelle consiste à appréhender la société française telle qu’elle est, autrement dit dans sa diversité culturelle, et non telle qu’elle devrait être : une communauté d’individus dont toute singularité serait abolie et abstraite dans des idéaux qui la fondent en droit et qui l’animent en fait.

Je prendrai comme point de départ mon expérience de formateur en management interculturel qui témoigne de l’influence de la culture sur les comportements et les modes de pensée et d’action. Les Français qui s’expatrient se confrontent quotidiennement aux enjeux de l’adaptation culturelle. Par contraste, je reviendrai ensuite sur la question des immigrés en France, qui sont ou ont été, au sens propre, des expatriés. Voilà qui permettra de poser le problème français tel qu’analysé par Hugues Lagrange. Enfin, ces enjeux et ce problème doivent amener à reconnaître l’influence culturelle à sa juste mesure, c’est-à-dire sans la dénier mais sans pour autant réduire l’identité individuelle à l’origine culturelle. L’objectif est double : mettre en place les outils et moyens pour une prise en compte des facteurs culturels, mais aussi développer notre propre capacité à exercer de l’influence culturelle.

Expatriation : gérer les risques interculturels

Certains ne tiennent pas le coup. Ils ne parviennent pas à s’adapter, qu’il s’agisse du contexte professionnel ou de la vie quotidienne : la barrière de la langue, un environnement très autoritaire, la difficulté à développer des liens sociaux et amicaux, l’incompréhension face aux valeurs qui prédominent, l’incapacité à intégrer de nouveaux rapports à la vérité, à l’incertitude, à l’imprévu, au temps et à l’espace, la recherche de la confiance qui se meut en méfiance, le défi insurmontable de la résolution des conflits, une communication différente à l’écrit et à l’oral, la référence à des contextes inconnus, une réticence à exprimer le négatif, une exagération du positif, un langage non-verbal impossible à décrypter. Souvent, c’est le couple qui explose. L’épouse connaît un choc culturel violent, car peu ou pas préparée à ce déracinement, vivant mal cet éloignement de sa famille et de ses amis. C’est aussi, tout simplement, alors qu’on se trouve à Riyad dans la fournaise saoudienne, à Bombay dans l’agitation permanente ou à Séoul dans le labyrinthe gris de la ville sans fin, un climat et des paysages qui insupportent avec le temps, la gastronomie locale qui ne passe plus.

Non, certains ne tiennent pas le coup. Il s’agit des Français expatriés. Combien sont-ils à rentrer prématurément de mission ? Combien sont-ils à échouer à s’adapter au contexte culturel de leur pays d’assignation ? Combien sont-ils à mettre en péril le projet de leur entreprise par une incapacité à encadrer les équipes locales ou à négocier avec leurs partenaires étrangers ? C’est là assurément une donnée sur laquelle les entreprises ne communiquent pas, tant le sujet est sensible. Les estimations du taux d’échec des expatriations varient entre 30 et 50%. Par ailleurs, combien sont-ils à quitter leur entreprise dans les deux ans qui suivent leur retour en France parce qu’ils ne parviennent pas à gérer le choc culturel du retour ? Entre 20 et 25%. Et enfin, combien d’échecs de négociations, de rachats et de fusions d’entreprise, de coopération avec des filiales, de stratégies marketing pour des facteurs culturels mal ou pas intégrés ? Quel est le coût humain et financier de ces enjeux interculturels ?

Assurément, il est considérable. L’impact de ces échecs est tel que des compagnies d’assurance réfléchissent à la mise en œuvre de produits visant à garantir les entreprises contre ce risque. De leur côté, les entreprises, échaudées par ces échecs, sont de plus en plus conscientes que la compétence technique (« hard skills ») ne suffit pas à l’expatrié si ce dernier ne dispose pas de la souplesse nécessaire à la mobilité internationale, aussi bien linguistique qu’interculturelle (« soft skills »). Elles intègrent progressivement cette dimension dans les pré-requis indispensables à une candidature à l’expatriation. Cette conscience est souvent contingente et fluctue selon les budgets alloués à ces formations interculturelles parfois considérées comme un simple apport de culture générale, et non comme un renforcement de compétences essentielles. Cette conscience se développe souvent a posteriori, suite aux antécédents malheureux en matière d’expatriation que l’entreprise a connus. Mais cette conscience et cette intégration des enjeux interculturels ont le mérite d’exister. Car les entreprises constatent de plus en plus que les cultures existent et qu’il serait suicidaire pour leur stratégie et leurs marchés de négliger cette réalité. Si les différences culturelles permettent de démultiplier les talents et de découvrir la richesse et la complexité du monde, elles représentent aussi un risque quand les hommes en interaction n’ont pas la curiosité intellectuelle et la flexibilité opérationnelle pour s’entendre et inventer de nouvelles formes de coopération. Ce risque doit être pris en compte, et c’est en ce sens qu’il faut parler de gestion des risques interculturels.

Le problème français : le déni des cultures

Disons-le d’emblée, directement et peut-être brutalement : il y a un problème français dans la gestion des différences culturelles sur le territoire national. Pourquoi ces différences culturelles que les Français rencontrent à l’étranger dans le contexte de l’expatriation existent et appellent de la part des entreprises une prise en compte et une intégration de ces différences dans l’accompagnement à l’expatriation, alors que ces mêmes différences semblent soudainement s’effacer de l’action publique lorsqu’il s’agit de les considérer sur le territoire national ? Autrement dit, comment se fait-il que le facteur culturel qui apparaît dans tout son relief quand un Français s’expatrie, le confrontant au défi d’adapter ses normes comportementales et catégories intellectuelles au contexte local pour dépasser le choc culturel, comment se fait-il que ce facteur culturel soit si peu, si mal ou pas du tout pensé à propos des étrangers en France ? Or, si nos immigrés sont aussi au sens propre des expatriés, deux différences majeures distinguent les premiers des seconds :

  • d’une part, là où l’expatrié quitte la France dans le cadre d’un contrat à durée déterminée qui le lie à l’entreprise dans la recherche commune de l’efficacité économique, l’immigré quitte son pays sous la contrainte (économique ou politique) dans le cadre d’un contrat social qui le lie à l’Etat et à la communauté des citoyens français ;
  • d’autre part, en cas d’échec par incapacité à s’adapter au contexte culturel local, l’expatrié ou son entreprise met fin prématurément à sa mission tandis que l’immigré subsiste dans le pays, livré à lui-même avec un choc culturel mal ou pas du tout pris en compte par les institutions en France. Car l’Etat français ne peut ni ne veut considérer que les différences culturelles puissent avoir des conséquences sur les comportements des citoyens. La culture française serait à ce point universelle qu’à son contact tout particularisme culturel étranger serait aboli comme quantité négligeable pour une prise en charge politique ou même l’analyse sociologique. Or, c’est là le rêve d’une France telle qu’elle devrait être mais ce n’est pas la France telle qu’elle est.

Le fait est que le dévoilement de cette réalité est une entreprise risquée, et immédiatement sujette à polémique, sous l’accusation soit de stigmatisation, soit de parti pris politique. Pour avoir levé le tabou sur l’impact des facteurs culturels dans la délinquance en France dans son livre Le déni des cultures[2], le sociologue Hugues Lagrange a fait l’expérience d’une très violente levée de boucliers en septembre et octobre dernier. Sans entrer dans le détail des attaques qu’il a subies, celles-ci peuvent se résumer à trois arguments :

  • Le premier dénie justement l’influence de la culture : les différences et les inégalités sont le fait de la société et non de l’origine culturelle.
  • Le second porte en germe l’accusation de racisme : les dimensions culturelles sont des préjugés coloniaux et les prendre en compte, c’est faire preuve de « culturalisme », lequel mène directement au « racialisme ».
  • Enfin, le troisième consiste en un procès politique : introduire le facteur culturel dans l’analyse sociale, c’est là se rendre complice du sarkozysme. Or, dans son ouvrage, Hugues Lagrange explique justement que les facteurs culturels sont des facteurs parmi d’autres. Par ailleurs, analyser les dimensions culturelles d’origine de la structure familiale, des relations d’autorité, des rapports hommes/femmes, leur confrontation avec les dimensions culturelles de ces mêmes éléments en France et leurs conséquences en termes de performance scolaire, de frustration sociale et d’image de soi, ne signifie pas un retour aux préjugés coloniaux dans la mesure où l’objectif n’est pas de hiérarchiser ni d’essentialiser les différences mais de comprendre les effets de leurs interactions.

Ce sont justement ces interactions qui restent largement impensées en France. Elles passent pour ainsi dire sous le radar de l’analyse sociologique et sont mises de côté par l’action publique. L’idéal d’une communauté de citoyens unis par les valeurs françaises prime sur l’approche pragmatique d’une diversité grandissante de citoyens habités par des appartenances culturelles multiples, parfois complémentaires, mais parfois contradictoires. Ainsi, quand la Délégation Régionale au Recrutement et à la Formation de la région Sud-Est de la police nationale propose à ses policiers un stage intitulé « Repères pour un comportement adapté vis-à-vis des familles d’origine maghrébine », on retrouve la même polémique que celle ayant accueilli la sortie du livre de Lagrange. Ce stage propose une formation théorique sur l’immigration en France (les différentes vagues d’immigration, les données démographiques), la projection du film « Police et religion » où interviennent des représentants des trois grandes religions monothéistes, une présentation des pratiques du rite musulman, de la structure familiale, des cas pratiques et des éléments linguistiques liés à la langue arabe. Car le contact avec les populations musulmanes des Minguettes à Lyon n’est pas le même qu’avec les populations asiatiques du XIIIe arrondissement de Paris. Dialoguer sur les nuisances sonores au moment du ramadan, comprendre les confusions vous/tu venues de la langue arabe, saisir l’importance de l’espace privé, décrypter les solidarités familiales, bref dénouer les tensions interculturelles, exigent une sensibilité et une connaissance des spécificités de chacun sans pour autant essentialiser ces différences. De même, des classes où cohabitent presque autant de nationalités que d’élèves, où les difficultés d’apprentissage du français varient en fonction de la langue parlée à la maison, où naissent des conflits communautaires et interconfessionnels, doivent-elles être laissées à des instituteurs et professeurs qui souvent découvrent la banlieue en même temps que leur métier et qui n’ont reçu aucune formation spécifique pour un poste qui exigerait un enseignant expérimenté et familier de cet environnement complexe ?[3]

Les enjeux de l’intelligence culturelle

Du fait du double traumatisme de Vichy et du colonialisme qui interdit statistiques ethniques et prise en compte de l’origine culturelle, le questionnement sur l’impact des différences culturelles dans la société française en termes d’inégalités, de délinquance, d’éducation et d’accès à l’emploi reste balbutiant par crainte d’être accusé de stigmatisation, voire de racisme, envers les populations issues de l’immigration. Or, il y a là un paradoxe dramatique : à force de ne pas accorder d’importance à la diversité dans sa dimension culturelle, la France fait justement preuve de stigmatisation et de racisme par indifférence. Il suffit pour cela de comparer la télévision publique française à la télévision publique britannique pour réaliser le gouffre qui sépare l’une de l’autre dans l’accès des minorités dites visibles à des postes de présentateurs de journaux télévisés. Dans un très beau et terrible texte intitulé Qu’est-ce qu’être français ?[4] le franco-ivoirien Tidjane Thiam, formé à l’excellence de la République française (diplômé de l’Ecole Polytechnique, major de sa promo aux Mines, MBA à l’Insead), exprime toute sa frustration et sa lassitude suite aux échecs rencontrés en France pour faire carrière. Il a donc quitté la France et dirige aujourd’hui à Londres le groupe britannique Prudential. Il écrit ainsi : « Seule ma foi dans les idéaux que défend et représente la France me permet quand c’est nécessaire, de mettre en perspective l’étroitesse d’esprit à laquelle nous tous, porteurs d’une différence visible, sommes si souvent confrontés. » Dans un autre texte, tout aussi terrible, Je fais mes valises[5], l’écrivain algérien Aiat Fayez explique pourquoi après dix ans passés en France il quitte notre pays : « Aujourd’hui, il y a trop d’yeux pour me toiser, trop de mépris pour pouvoir continuer à vivre ici. » Etrange paradoxe que cette France qui revendique l’invisibilité en droit des différences visibles et qui les rend par là même en fait trop visibles.

Ces deux témoignages dépassent le cadre de la simple anecdote ou de la réaction d’humeur. Ils sont l’indice d’un profond malaise de la part de ceux qui vivent le choc culturel au quotidien, non pas du fait de leur manque d’adaptation au contexte français, mais paradoxalement du fait de leur excellente adaptation. C’est maintenant la société française qui refuse d’admettre en son sein ceux qui ont fait l’effort pour s’adapter à elle. Là réside une des raisons du cercle vicieux dans lequel sont entraînés bien des descendants d’immigrés, notamment dans les banlieues : la société française décourage les efforts qu’elle promeut. Car il manque à la France un réel savoir-faire en matière de reconnaissance de la diversité. C’est ce savoir-faire qu’il faut impérativement développer. Si nous ne le faisons pas, d’autres le feront à notre place, accentuant un fossé culturel que nous refusons de regarder en face, exposant la France à des risques de crises sociales d’une envergure inégalée et récupérant ses talents émergents selon des intérêts qui ne rencontrent pas forcément les intérêts français, bien au contraire. Je prendrai deux exemples de démarches d’intelligence culturelle de la part d’acteurs étrangers dont nous ferions bien de nous inspirer : d’une part, avec l’approche décomplexée des banlieues françaises par les Suisses ; d’autre part avec les actions d’influence culturelle exercée dans les banlieues françaises par les Américains.

Alors que les banlieues françaises ne font l’actualité qu’en cas de violences et d’émeutes et que les journalistes français s’y rendent comme en Irak, en faisant appel à des « fixeurs » pour une brève interview et de rapides prises de vue, alors que trop souvent les reportages ne font que conforter les images préconçues (femmes voilées, délinquance, polygamie[6], machisme[7], drogue) à la recherche du sensationnel, une autre approche est possible. Elle a été réalisée par des journalistes suisses lors des émeutes d’octobre et novembre 2005. Serge Michel, alors chef du service international de L’Hebdo à Lausanne, propose à une quinzaine de ses journalistes une immersion de longue durée cité Blanqui, dans le sud de Bondy. Ils créent alors un blog où ils décrivent la vie quotidienne en banlieue telle qu’elle est et, surtout, telle qu’elle n’est jamais racontée dans les médias français qui la traitent systématiquement de haut et de loin[8]. A la fin de cette expérience, les Suisses transmettent la responsabilité du blog aux habitants de Bondy tout en leur cédant les droits d’auteur du livre né de leur immersion. Quatre ans plus tard, le blog existe toujours, alimenté par les jeunes de Bondy et fréquenté par plus de 400 000 visiteurs uniques par mois. Un partenariat avec Yahoo a été signé, le Bondy Blog a été mentionné par le New York Times, ses contributeurs collaborent avec Télérama, le Financial Times, Elle, Le Monde, Courrier international, Canal Obs, France Inter. Depuis 2009, l’Ecole supérieure de journalisme de Lille a ouvert à Bondy une classe préparatoire aux concours des écoles de journalisme en proposant une formation gratuite de huit mois.

Voilà une expérience intéressante qui montre en quoi la valorisation du capital humain en banlieue n’est pas forcément une question de moyens mais surtout d’attitude et de sensibilité à la réalité telle qu’elle est. Le journal Le Monde est revenu dernièrement sur cette expérience dans un article au titre condescendant : Le Bondy Blog dans la cour des grands[9], tout en notant cependant qu’il s’agit d’un « joli pied de nez aux médias français ». Mais c’est là plus qu’un pied de nez, c’est une véritable et profonde mise en évidence d’une faillite française dans l’approche de la complexité de la société française, notamment des banlieues. Alors pourquoi faut-il qu’une telle initiative de compréhension de la réalité de Bondy vienne d’ailleurs, en l’occurrence des Suisses[10] ? N’est-ce pas là le symptôme flagrant de notre  véritable obsession pour le négatif qui met l’accent sur les problèmes et non sur leur résolution, qui entretient les divisions culturelles à force de les dissimuler[11], et où la peur l’emporte systématiquement sur l’opportunité ?

Opportunité que d’autres perçoivent et récupèrent pour leur compte : les Américains. Avec cet exemple, nous sommes là de plain pied dans le cadre de l’intelligence culturelle comme nouveau territoire de l’intelligence économique et de ses trois domaines d’exercice : la sécurité, la veille et l’influence. Nous franchissons donc un palier pour atteindre le soft power (stratégies de séduction par influence culturelle). Les enjeux sont considérables, car il y va :

  • à court terme de la perte des talents émergents au profit des intérêts d’une autre puissance ;
  • à moyen terme, de la détérioration de l’image de la France en France même ;
  • et à long terme, de la fragilisation du tissu socio-économique français dès lors que ces talents émergents auront une activité politique, économique, médiatique, artistique de premier plan. Il y va de notre capacité à maintenir notre attractivité à l’intérieur même de notre territoire. Rien ne sert de « rayonner » à l’international si nous ne sommes pas capables de comprendre les ressorts de la cohésion sociale au niveau national.

Or, justement sur cet aspect-là, les Américains sont bien plus avancés que nous. C’est le constat qui ressort de l’analyse de leurs actions d’influence culturelle dans les banlieues françaises ces dernières années, actions qui s’intensifient depuis que Barack Obama a nommé en août 2009 Charles Rivkin ambassadeur des Etats-Unis en France. Auparavant acteur important du secteur du divertissement et de la publicité, Charles Rivkin est épaulé depuis juillet dernier par Mark Taplin, nommé numéro deux de l’ambassade des Etats-Unis en France. Diplomate de carrière, M. Taplin est un spécialiste de la diplomatie publique et de l’influence culturelle. Ainsi, sur une année, de septembre 2009 à septembre 2010, l’ambassade des Etats-Unis a multiplié les actions en direction des banlieues (déplacement de l’ambassadeur Rivkin à Villiers-le-Bel, Bondy, La Villette, organisation de voyages aux Etats-Unis pour des lycéens et jeunes leaders, invitation de stars hollywoodiennes en banlieue, animation de forums et débats[12]). Si les Américains cherchent ainsi à améliorer leur image auprès des jeunes musulmans, il s’agit bien de créer un réseau d’influence constitué par les jeunes d’avenir des banlieues françaises, mais aussi, indirectement, d’affaiblir l’action publique française en insistant sur ses failles et faiblesses. Le 2 avril 2010, l’ambassadeur Rivkin déclare aux jeunes de Bondy : « Pour nous, il n’y a pas de frontière entre Paris et sa banlieue. Elle est imaginaire. […] Chez moi, c’est différent. Tu peux être africain, indien, mais tu es avant tout américain. […] J’aime parler avec tous les Français. Je sais, et je suis sûr, que le prochain leader français est en banlieue. »[13]

Certes, il fait partie de la fonction d’un ambassadeur d’activer les moyens de l’influence culturelle pour participer dans son pays d’affectation à la construction et à la consolidation de l’image de son pays d’origine. Tout Etat est dans l’obligation de développer une diplomatie publique s’il veut rester maître de sa propre représentation. Y renoncer ou ne pas engager de réflexion en ce sens signifierait s’exposer au risque de voir son image façonnée selon les intérêts d’un autre Etat. Mais un tel activisme dans les banlieues françaises, véritable talon d’Achille de la France, ne manque pas de surprendre. Il est d’ailleurs appuyé par un plan stratégique développé en sept tactiques, ainsi que le révèle une fuite WikiLeaks à propos d’un rapport de Charles Rivkin intitulé Stratégie d’Engagement envers les Minorités[14] en France et envoyé au Département d’Etat le 19 janvier 2010. A la lumière de ce document, certaines actions se doublent d’une dimension politique préoccupante. Le 6 août 2010, France Soir a publié un étonnant témoignage[15]. Celui d’Ali Soumaré, candidat PS aux dernières élections régionales, qui en mars dernier 2010 avait été accusé d’être un délinquant multirécidiviste par son adversaire UMP. Ali Soumaré décrit précisément comment les diplomates américaines l’ont « traité », non pas au sens diffamatoire de ses adversaires UMP mais au sens de traitement d’une source par un service de renseignement : séduction, manipulation et tentative de récupération. Les Américains ont ainsi établi un « listing de la diversité » qui est, selon M.Soumaré, le meilleur carnet d’adresses des leaders d’opinion politiques et associatifs et qui « dépasse de loin celui de tous les partis politiques ». L’ancien candidat PS est ainsi interrogé sur ses liens avec Martine Aubry et sur les autres représentants de la diversité, comme Rachida Dati et Rama Yade. Un passage mérite d’être cité intégralement : « Ils veulent savoir si j’ai un plan com dans les deux ans qui viennent, si je souhaite devenir député, si l’on m’a déjà sondé sur mon envie d’être ministre. Ils ont rentré toutes les hypothèses pour 2012. Ils anticipent le retour de la gauche au pouvoir et me demandent si cela m’intéresserait d’avoir davantage de responsabilités, si, et comment, j’y travaille. » Il s’agit là d’un parfait exemple d’intelligence culturelle « à l’américaine » où l’approche ressemble à celle d’un cabinet de chasseurs de têtes avec cellule de veille, profilage et repérage des meilleurs candidats, enquête approfondie, prise de contact, offre de service.

Il faut reconnaître que les Américains ont un réel talent pour percevoir et révéler le potentiel chez les jeunes des banlieues françaises. Leurs actions d’influence culturelle et ce témoignage d’Ali Soumaré sont précieux en ce qu’ils révèlent l’état de friche dans lequel se trouvent les ressources humaines des banlieues françaises. De multiples facteurs sont en cause dans cette déplorable situation. L’un d’entre eux réside dans l’incapacité à prendre en compte la diversité telle qu’elle est. Ce qui manque en France est un réel savoir-faire, une approche pragmatique, une démarche concrète de gestion des risques etdissimule à notre regard et à l’action publique. Le paradoxe est que plus elles sont dissimulées par l’action publique, plus elles sont saillantes aux yeux d’une population française finalement peu accoutumée à fréquenter la diversité, d’où de nombreuses formes de discrimination, notamment à l’embauche. opportunités interculturels. Or, cette invisibilité des différences culturelles que l’on revendique communément comme une forme de respect des consciences individuelles et une primauté accordée à l’individu abstrait, ne les fait pas disparaître, elle les dissimule à notre regard et à l’action publique. Le paradoxe est que plus elles sont dissimulées par l’action publique, plus elles sont saillantes aux yeux d’une population française finalement peu accoutumée à fréquenter la diversité, d’où de nombreuses formes de discrimination, notamment à l’embauche.

Ainsi, au lieu de gérer des risques et d’accompagner des opportunités, nous en sommes réduits à gérer des crises et à éloigner des menaces. L’intelligence culturelle doit se penser aussi comme une nouvelle approche des enjeux culturels où le couplage de la culture et de l’intelligence économique amène une compréhension qui ne soit pas jugement, mais interaction (cf. les journalistes suisses) et une attention qui ne soit pas surveillance, mais coopération (cf. les diplomates américains). Il y va de la cohésion sociale, c’est-à-dire de la confiance et de la solidarité interindividuelles, donc de l’attractivité de la France à l’intranational, et par suite à l’international.


[1] Dialogue de sourds à la française, in Causeur, 22/09/08

[2] Seuil, septembre 2010

[3] Il faut noter qu’une réflexion sur les facteurs culturels a lieu au sein du CASNAV (Centre Académique pour la Scolarisation des Nouveaux Arrivants et des enfants du Voyage) même si cette réflexion ne concerne pas l’enseignement du français aux enfants d’immigrés mais aux enfants étrangers. Dans le rapport d’inspection générale de 2009, on peut lire la remarque suivante : « La forme paralinguistique du langage paraît être grandement ignorée des enseignants. Les usages sont différents d’une culture à l’autre; les gestes culturels sont propres à une société et les mouvements du corps liés aux pratiques sociales. Sans doute, les professeurs enseignant à des élèves de culture étrangère devraient-ils disposer d’éléments de savoir sur la distinction entre les cultures où le geste se joint fortement à la parole (par exemple italienne ou russe) et celles où le geste est en retrait de la parole (japonaise ou amérindiennes, dont les enfants, par leur silence devant l’autorité professorale, leur impassibilité, surprennent souvent, agacent et font se méprendre les professeurs). » En p.116 du rapport : http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/104000483/0000.pdf

[4] Publié dans Qu’est-ce qu’être français ? 19 témoignages rassemblés par l’Institut Montaigne aux éditions Hermann, 2009

[5] Libération, 14 octobre 2010

[6] Voir l’affaire du Point récemment abusé par une fausse polygame interviewée par téléphone et qui s’est révélée être un homme.

[7] Voir l’affaire du reportage d’Arte La Cité du Mâle où un montage biaisé accentue la violence des propos tenus par les jeunes.

[8] Expression de François Burgat dans L’islamisme en face, La Découverte, 2002, reprise avec bonheur par Pascal Ménoret dans L’énigme saoudienne : les Saoudiens et le monde, 1744-2003, La Découverte, 2003, pour décrire le regard biaisé porté par les Occidentaux sur les pays musulmans.

[9] Le Monde, 29 octobre 2010

[10] En juin dernier, un reportage d’Arte sur la police française dans les banlieues avait suivi un policier suisse invité à évaluer les pratiques de la police française. Celui-ci avait alors fait part de son étonnement à propos de ces jeunes recrues inexpérimentées nommées en banlieue, qui ont quasiment le même âge que les émeutiers et entrent plus facilement dans un rapport de représailles/rivalité avec eux, alors qu’en Suisse ce sont les policiers les plus chevronnés qui vont au contact des jeunes.

[11] « Obligés de donner des gages à une opinion publique inquiète, [les pouvoirs publics] oscillent entre l’affirmation d’une indifférence de principe à la confession, à la couleur de peau et à la culture d’origine, et des actions ostentatoires pour refouler les « nouveaux barbares » venus du Sud. […] On a ainsi glissé du respect des consciences individuelles et des préférences privées à la dissimulation des faits sociaux. » Hugues Lagrange, Le déni des cultures, p.17

[12] Inauguration par l’ambassadeur américain d’un programme franco-américain d’art urbain à Villiers-le-Bel (19/09/09). Séjour aux Etats-Unis de 24 lycéens via le programme Jeunes Ambassadeurs (du 24/10/09 au 09/11/09). Déplacement de John Travolta à Rosny pour l’avant-première de son dernier film From Paris with love (09/02/10). Séjour aux Etats-Unis d’une trentaine de Français via le programme du Département d’Etat des Visiteurs Internationaux (mars-avril 2010). Déplacement de l’ambassadeur américain à Bondy à la rencontre des jeunes de banlieue (02/04/10). Visite à Bondy de l’acteur Samuel L. Jackson et de sa femme LaTanya Jackson organisée par l’ambassadeur américain (13/04/10). Organisation d’un forum intitulé Create Today à la résidence de l’ambassade des Etats-Unis avec des jeunes entrepreneurs américains et français (24/06/10). Inauguration par l’ambassadeur américain le premier Paris Hip Hop Campus au WIP-La Villette (29/06/10). Visite à Rosny-sous-Bois des acteurs Sylvester Stallone, Jason Statham et Dolph Lundgren à l’occasion de la sortie en France du film The Expendables (05/08/10). Nomination d’un nouvel attaché culturel à l’ambassade américaine à Paris : Rafic Mansour, qui vient de passer un an en Irak et dont le précédent poste était à Alger (septembre 2010).

[13] Bondy Blog, note du 05/04/10

[14] http://213.251.145.96/cable/2010/01/10PARIS58.html

[15] France Soir, 06/08/10, Comment Ali Soumaré a été « traité » par l’ambassade américaine

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3 commentaires sur “Intelligence culturelle: pour en finir avec le déni des cultures – texte”

  1. bonjour

    j’étais venue vous saluer suite à votre intervention lors de la journée d’étude du 3 février à l’UNESCO, pour information, ci-joint un article que j’ai rédigé de mon côté axé sur la finalité de l’intelligence culturelle, à bientôt peut être, je ne manquerais pas de vous envoyer une invitation pour le prochain colloque que j’organise au MEDEF sur la différence culturelle entre entrepreneurs et financiers….

    http://durable.vitacogita.fr/l%E2%80%99intelligence-culturelle-du-leadership-au-multilateralisme%E2%80%A6-de-l%E2%80%99influence-a-la-cooperation/

    Cordialement, Maud Louvrier-Clerc

    #551
  2. Benjamin PELLETIER

    Bonjour Maud – merci pour le lien vers l’article mais il apparaît sur une colonne de 1cm sur mon navigateur (Firefox)… Je vous réponds en privé sur le reste. Au plaisir.

    #552
  3. claudine francini

    Merci pour ce texte qui clarifie un sentiment et une réflexion que je porte depuis longtemps, étant issu d’un milieu culturel (italo-corso-niçois) passablement éloigné du parisianisme ambiant à tendance jacobine. Il est extrêmement difficile de faire admettre, sans passer pour un dangereux rétrograde, qu’il existe des langues et cultures vivaces sur le sol national, et qu’elles impliquent une approche différente du monde.

    #1520

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