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L’innovation en France et ses freins culturels… en 1716

vendredi 28 mai 2010
Par Benjamin PELLETIER

Schéma d'une horloge d'Henry Sully

Suite à la publication de l’article en deux parties consacré aux freins culturels français en matière d’innovation, ici et , certains lecteurs, chercheurs, avocats, industriels, m’ont fait part par de leurs retours d’expérience de l’urgence qu’il y a à libérer la créativité de ces obstacles qu’ils connaissent trop bien.

Comme eux, je m’interroge : s’agit-il d’une situation récente qui aurait sa généalogie dans la deuxième moitié du XXe siècle, ou bien le problème est-il plus profond, plus ancré dans une matrice culturelle et historique proprement française ? Il est difficile de répondre à pareille question. L’article qui suit ne vise pas à trancher définitivement en démontrant que la France est toujours et de tout temps hostile à l’innovation, ce qui serait une absurdité et une erreur historique.

Mais comme nous sommes dans une période où l’innovation se confronte manifestement à des obstacles culturels, il peut être instructif de regarder dans le rétroviseur afin non pas de juger ni de se lamenter, mais de comprendre.

* * *

L’horloge, mesure d’un monde nouveau

L’horloge a été le premier instrument de mesure moderne. Pour pouvoir fabriquer une horloge, il fallait notamment disposer de trois techniques fondamentales, la roue dentée, le ressort et la vis. Les techniques de l’horloge vont également donner lieu aux instruments de mesure pour la navigation en améliorant le calcul de la longitude et de la vitesse des navires, et donc le repérage dans l’espace.

Par ailleurs, l’impulsion d’un mouvement mécanique à une machine inaugure une conception du monde où l’ordre humain s’émancipe de l’ordre religieux. D’une part, en désolidarisant la mesure du temps des repères naturels du soleil et de la lune, l’horloge introduit un temps artificiel sur lequel toutes les activités humaines vont peu à peu se régler. D’autre part, l’art de l’horloger, qui mobilise aussi bien l’artisanat que les mathématiques et la physique, implique le développement d’une rationalité scientifique annonciatrice des Lumières.

Enfin, l’horloge qui comprend un grand nombre d’éléments complexes nécessite de diviser les tâches et de faire appel à différents spécialistes. De nouveaux rapports de production apparaissent, des corporations se forment, les échanges économiques se rationalisent. Le développement de l’industrie horlogère permet ainsi de cartographier la première forme de la mondialisation.

En effet, dans Les découvreurs, l’historien Daniel Boorstin rappelle qu’en 1786 la corporation des horlogers anglais signale au ministère du Commerce qu’elle exporte 80 000 horloges vers la Hollande, les Flandres, l’Allemagne, la Suède, le Danemark, la Norvège, la Russie, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Turquie, les Indes orientales et occidentales et la Chine. Concernant cette dernière, les horloges, ainsi que les automates, sont d’ailleurs des monnaies d’échange dans les relations des Européens avec l’empereur chinois fasciné par ces machines.

En un sens, l’horloge fut au XVIIe siècle et au début du XVIIIe ce que l’informatique fut au XXe siècle et au début du XXIe. Le savoir horloger est à la pointe du savoir technique de l’époque, au croisement des connaissances scientifiques et des conceptions de l’homme et du monde qui ouvriront sur les Lumières, et plus tard sur la révolution industrielle. Il est donc fondamental pour les nations européennes de garder la maîtrise de ce savoir et de favoriser l’innovation en la matière.

Henry Sully, un talent britannique en France

Dans ce contexte, voici une histoire aussi édifiante que passionnante. Il s’agit du rôle joué par un maître horloger britannique qui avait des origines françaises, Henry Sully (1680-1729) – ci-contre, cliquez pour agrandir l’image. Nous sommes à une période de féroce compétition entre la France et la Grande-Bretagne pour la maîtrise de l’espace maritime. Or, pour les besoins de la navigation, il est nécessaire de mettre au point des chronomètres afin de déterminer avec grande précision la longitude. La mémoire est encore vive de cette tragédie humiliante pour la marine anglaise lorsqu’en 1707 toute une flotte britannique avait sombré sur les rochers des îles Scilly à moins de quarante mille des côtes, et ce pour une stupide erreur de navigation…

Le 15 mars 1716, le Régent de France écrit à l’Académie Royale des Sciences une lettre dans laquelle il s’engage à offrir « la somme de 100 000 livres au premier qui aura été assez heureux pour trouver le secret tant désiré de connaître exactement les longitudes ».1 Or, à cette époque, il existe deux grands centres horlogers : la Grande-Bretagne, à Londres, et, déjà, la Suisse, à Genève. Pourquoi ces deux pays ? Parce que l’île britannique et « l’îlot » montagneux suisse ont été des refuges pour les talentueux horlogers d’Augsbourg et de Nuremberg qui, la plupart étant protestants, ont fui les persécutions du XVIe siècle, puis la guerre de Trente ans (1618-1648). Ils n’ont donc pas apporté leur précieux savoir-faire à la France catholique qui a elle-même perdu ses meilleurs horlogers, et donc toute une grande part de son industrie, suite à la révocation de l’édit de Nantes, le 17 octobre 1685.

Au début du XVIIIe siècle, la raison politique l’emporte sur la raison religieuse. Il est urgent pour la France de rattraper son retard. D’autant plus qu’à la mort de Louis XIV en 1715 ses finances sont au plus bas et que le commerce colonial est en plein essor. John Law, économiste écossais et protestant, est alors nommé par le Régent ministre des Finances du royaume de France. C’est à ce moment-là qu’un seigneur belge, le duc d’Arenberg, vient s’installer en France. Dans l’armée autrichienne, il a connu un certain Henry Sully, désormais maître horloger à Londres. Il le fait donc venir à Paris.

Le 20 mai 1716, Henry Sully présente une montre de sa fabrication à l’Académie Royale des Sciences. John Law le charge aussitôt de monter une manufacture d’horlogerie. Henry Sully crée des ateliers à Versailles et à Saint-Germain. Il existe une trace de son travail dans l’église Saint-Sulpice à Paris où vous pouvez admirer (photo ci-contre, cliquez pour l’agrandir) un gnomon de sa fabrication (cadran solaire sophistiqué permettant de déterminer les dates des fêtes religieuses).

Sully face aux freins culturels français

Henry Sully va rester de nombreuses années en France. Il mettra au point des chronomètres pour la marine française et rédigera un traité sur l’art de l’horloge intitulé Règle artificielle du temps, traité de la division naturelle et artificielle du temps. Or, le contexte culturel français n’est pas favorable aux innovations de Sully. Je reprends et résume les éléments d’analyse de David Boorstin :

  • Entre la proclamation de l’édit de Nantes en 1598 et sa révocation en 1685, l’horlogerie française a survécu à la fuite à l’étranger des horlogers protestants. Mais, du fait de quasiment un siècle d’isolement, les corporations françaises se sont fermées aux nouveaux talents, ont bloqué l’innovation et ont constitué de nombreux monopoles.
  • L’appartenance aux corporations était en France beaucoup plus stricte qu’en Grande-Bretagne. Ainsi, la fabrication d’instruments scientifiques est attribuée par Charles IX à la corporation des couteliers. Nul n’est autorisé à produire d’instrument de ce type s’il n’est pas membre de cette corporation. En revanche, en Grande-Bretagne, un fabricant d’instruments scientifiques pouvait s’affilier à la corporation des horlogers, des lunetiers, ou même à celle des épiciers, voire n’être membre d’aucune de ces corporations.
  • La fabrication de ces instruments exigeant de fondre du laiton, une longue dispute eut lieu en France pour savoir s’il ne fallait pas en attribuer le monopole aux fondeurs.
  • A la fin du XVIIe siècle, la fabrication des baromètres et thermomètres tombe sous le monopole des émailleurs pour la seule raison que l’échelle graduée est inscrite sur une plaque de métal émaillée.
  • Au XVIIIe siècle, alors que toute l’Europe connaît un bond en avant en matière d’innovation, les corporations françaises font payer à leurs membres des cotisations exorbitantes et limitent le nombre d’ateliers et d’apprentis.
  • Les mécaniciens sont dénigrés par les scientifiques qui ne voient en eux que de vulgaires ouvriers et les tiennent à l’écart des sociétés savantes.

Voici donc dans quel contexte arrive en France Henry Sully, ce Britannique protestant, grand innovateur, qui ne vient pas seul en France mais entraîne dans son sillage des dizaines de spécialistes de l’horlogerie, à tel point que la Grande-Bretagne s’inquiète de cette véritable fuite des cerveaux et prend dès 1719 des mesures pour sanctionner ceux qui s’exilent (amendes et peines de prison) et récompenser ceux qui reviennent (sous forme de « primes au retour »). La lutte contre le transfert de technologies et l’espionnage industriel ne date pas d’hier…

Henry Sully ne parviendra jamais à mettre en mouvement cette inertie culturelle et les ateliers de Versailles et Saint-Germain seront rapidement abandonnés…

Epilogue : une histoire sans fin ?

Les travaux d’Henry Sully seront repris par la suite, notamment par un horloger suisse, Ferdinand Berthoud, qui s’installe à Paris en 1745, et plus tard par Pierre Le Roy. Le fait est que, suite à l’échec des manufactures de Sully, il s’est passé une longue période avant que ses continuateurs ne fassent bénéficier la France de leurs avancées. Au retard pris par la France suite à la persécution des horlogers protestants a succédé un retard pour avoir justement tenté de redynamiser cette industrie.

Les freins culturels d’alors étaient les mêmes qu’aujourd’hui:

Tout n’est cependant pas sombre dans cette histoire. Il faut notamment mettre en avant la capacité du Régent à prendre les mesures qui s’imposaient suite à la mort de Louis XIV en 1715. Il fallait faire preuve d’un certain courage politique pour nommer un ministre des Finances d’origine étrangère et lui-même protestant, de lucidité pour affronter l’état économique du pays et d’audace pour décider de s’emparer du savoir et du savoir-faire techniques qui faisaient défaut à l’industrie horlogère française.

Mais étaient-ce une déconnexion, une méconnaissance, un mépris vis-à-vis de la réalité sociale ? Le fait est que ces mesures novatrices entraient en contradiction avec une société refermée sur elle-même dont les plus hautes autorités n’ont pas su prendre la mesure. Ainsi, déjà en ce début de XVIIIe siècle, les difficultés rencontrées par les responsables politiques étaient les mêmes qu’aujourd’hui. Finalement, elles tiennent toujours au même problème constitué par le fond monarchique du pouvoir politique en France.

Tant que l’on cherchera à imposer des réformes par le haut, elles resteront ce qu’elles sont : des actions spectaculaires et de court terme. Changer une société suppose des actions discrètes et continues sur le long terme, donc une action et une volonté politiques que ne viennent pas interrompre l’alternance politique mais dont personne ne peut vraiment revendiquer la paternité. Voilà qui supposerait pour nos dirigeants de renoncer à rechercher une forme d’héroïsme politique (le mythe du « grand homme »), ce qui malheureusement n’est pas pour demain…

* * *

Mise à jour du 31/05/2010 – ANNEXE: précisions sur le contexte historique

En complément du traité de Sully Règle artificielle du temps, traité de la division naturelle et artificielle du temps figurent différents mémoires de Julien Le Roy, dont l’un s’intitule Mémoire pour servir à l’histoire de l’horlogerie, depuis 1715 jusqu’en 1729 (année de la mort de Sully). Ce document est particulièrement intéressant car il permet d’étayer et de nuancer les affirmations de Boorstin à propos des freins culturels rencontrés par Sully en France. Je vous transcris en français moderne quelques extraits.

Julien Le Roy évoque le moment où Sully vient de présenter à l’Académie Royale des Sciences un modèle de montre très avancé pour son temps. Devant les louanges des hommes de science français, Sully demande alors à recevoir le titre de Maître horloger français:

« La plupart des horlogers, alarmés de sa réputation, qui s’était répandue comme un éclair, me sollicitèrent de me joindre à eux pour nous y opposer, attendu la part que j’avais à la montre qui faisait alors assez de bruit : je le fis à leur sollicitation, M. Sully ne fut point reçu Maître, il m’en voulut un peu […]. » (pp.388-389)

Mais cette opposition frontale amène une faveur de John Law et la mise en place d’une stratégie secrète en vue de s’accaparer du savoir-faire anglais. John Law protège alors à Versailles une colonie d’horlogers britanniques qui travaillent notamment sur les horloges maritimes:

« Il y a toute apparence que l’opposition des horlogers à sa réception, fut un bien pour lui : car ses amis en prirent occasion de faire entendre à M. le Régent qu’on devait lui donner une gratification de la part du Roi, afin de l’aider ; ils y réussirent si bien, qu’ils en obtinrent une de 1500 livres, que M. Law fut chargé de lui faire toucher, et qui même fut le voir à cette occasion. Quelques beaux ouvrages qu’il vit chez lui, la justesse d’esprit qu’il remarqua dans ses discours, jointe à tout le bien qu’il en avait ouï-dire, le portèrent à croire qu’il serait très propre à conduire une manufacture d’horlogerie. Peu après, il lui communiqua son dessein, et le fit partir en secret pour Londres, d’où il amena ici nombre d’horlogers, parmi lesquels il y en avait de très habiles. Tous furent logés à Versailles, à l’hôtel des Louis, rue de l’Orangerie ou aux environs, et y formèrent une manufacture d’horlogerie, qui a subsisté environ deux ans. » (pp.389-390)

Suivent les mésaventures de Sully, contraint de céder son poste de directeur de la manufacture de Versailles. En effet, les frais engagés pour entretenir ces étrangers commencent à faire « murmurer » Paris et John Law, sentant venir le danger, « lâche » son protégé. Nous avons alors d’intéressantes informations sur le temps d’activité de ces manufactures:

« Il est vrai, que celle [la manufacture] de Versailles, établie au commencement de 1718, n’a subsisté qu’environ deux années ; et celle de Saint-Germain, environ la moitié de ce temps-là : cependant, l’une et l’autre, quoique dans un temps fort court, ont produit ici une émulation qui a contribué à donner un mouvement général à l’horlogerie, tendant vers un plus haut degré de perfection. »(p.410)

Il apparaît également que Sully a été victime de jalousies et de luttes d’influence, mettant notamment en scène l’horloger du Régent:

« Ceux [les horlogers français] qui étaient alors le plus en réputation, luttaient autant qu’ils le pouvaient contre les manufactures ; M. Gaudron surtout faisaient tous les efforts pour faire pencher la balance du côté de l’horlogerie de Paris. Il en avait de belles occasions ; horloger de M. le Régent, il en était estimé comme un homme de mérite qui excelle dans son art. Et pour ne point laisser à douter de ses sentiments à l’égard de son savoir, ce Prince lui commanda une montre à répétition, dans le même temps qu’on publiait les miracles de la manufacture Versailles. » (p.411)

  1. cité en première page d’un article d’Arthur Birembaut de 1958, Réaumur et l’élaboration des produits ferreux

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