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Risques interculturels: le cas de l’Arabie Saoudite 3

jeudi 29 octobre 2009
Par Benjamin PELLETIER
Prince Al Walid bin Talal

Prince Al Walid bin Talal

Pour faire suite aux précédents articles ici et, voici quelques informations à connaître pour limiter les risques de conflit culturel avec les Saoudiens:

Monarchie et démocratie

Si nous avons tendance à naturellement percevoir les autres avec nos propres catégories et normes, l’inverse est également vrai. Chaque culture considère que ce qui est la norme chez elle constitue également la normalité. Ainsi, tout ce qui s’éloigne de cette normalité surprend, choque, indigne, révulse, etc. Nous devons être attentifs à la réalité sociale et historique d’un pays pour ne pas plaquer trop vite nos jugements sur ce que ce pays devrait être.

Il en va ainsi avec la laïcité et la démocratie. Concernant ce deuxième point, il est intéressant de confronter les réalités dans le contraste qui peut en naître de façon à prendre du recul par rapport à sa propre culture. L’idée est toujours de ne plus considérer la culture étrangère de haut et de loin.

Ainsi, il faut savoir que la monarchie saoudienne a été fondée il y a 76 ans par le roi Abdul Aziz  Al Saoud. Un Français qui donnait des leçons de démocratie à un Saoudien s’entendit répondre : « Dites-moi, votre monarchie en France, n’a-t-elle pas duré 1000 ans? » Et comme les apparences sont parfois trompeuses, ce Saoudien lui confia qu’en fait, autrefois avocat, il avait participé à une tentative de renversement de la famille royale dans les années 70. Il appartenait en effet à un groupe d’intellectuels saoudiens marxistes-léninistes (!) qui avaient alors pris des contacts avec des responsables de l’armée saoudienne mécontents de la corruption régnant à la tête du royaume…

Cérémonie installation Séguin Cour des comptesPar ailleurs, alors que j’étais en poste en Arabie saoudite, je me souviens d’avoir regardé avec un ami saoudien un reportage sur TV5 sur la prise de fonction de Philippe Séguin comme premier Président de la Cour des comptes (cliquez sur l’image pour l’agrandir). Les roulements de tambour, l’apparat, la pompe, tous ces éléments participaient d’une mise en scène du pouvoir institutionnel français qui fit dire au Saoudien: « Mais, c’est la France? » Oui, c’est la France, un héritage de dix siècles de monarchie sont certains éléments dans la vie quotidienne, dans l’organisation sociale et politique, dans l’inconscient collectif, entrent parfois (souvent?) en contradiction avec l’idéal démocratique.

Il y a trois ans, un diplomate français s’est entretenu avec un membre influent du Majlis as-Shoura, le conseil consultatif saoudien (dont les membres ne sont pas élus mais nommés par le roi). La discussion portait sur les premières élections – municipales – qui avaient eu lieu en 2005 (les femmes étaient alors exclues du vote). «Pourquoi ne pas expérimenter les possibilités offertes par le référendum pour valider certaines réformes dans le Royaume ? » demanda le Français. Réponse du membre du conseil consultatif: « Ce n’est pas l’idée de référendum qui nous inquiète mais la réponse qui en sortira. Les Saoudiens sont si conservateurs qu’ils rejetteront les réformes. Il faut agir avec lenteur et prudence, à notre rythme. »

Poids de la France et investissements en Arabie saoudite

La France n’occupe que la 7e place en Arabie avec 4% de parts de marché, loin derrière les Etats-Unis avec plus de 18%. La France a été rattrapée en dix ans à peine par la Chine qui représente déjà 6% de parts de marché. Or, le premier accord de coopération entre les deux pays a été signé le 7 juillet 1963 par de Gaulle et le Roi Fayçal…

Voici un extrait de l’interview de l’ambassadeur d’Arabie Saoudite en France, Mohammed As-Shekh, que j’ai menée en décembre 2005 pour la revue d’intelligence économique, Sentinel :

« Les Français sont plus présents en Arabie Saoudite dans les domaines du pétrole, du gaz, de l’agroalimentaire, du secteur bancaire, de la construction, de l’électricité et de l’eau. Par contre, ils doivent absolument développer leur présence dans les télécommunications, le chemin de fer, la banque, l’hôtellerie, l’assurance et les hautes technologies. […] Pour être bref, pour investir en Arabie saoudite, l’investisseur français doit d’abord en avoir la volonté, prendre l’initiative, découvrir les nouveaux marchés et comprendre la culture saoudienne. Cette ambition doit se renforcer face à ses concurrents étrangers. »

Quelques conseils

  • ne parlez pas à votre interlocuteur saoudien en le regardant de côté mais bien en face, ne lui tournez pas le dos lors d’une visite ou autre
  • n’obstruez pas sa vue, ce qui est une marque de mépris; prenez soin de lui offrir un fauteuil avec une vue ouverte sur la salle (de réunion, d’hôtel, etc)
  • prenez garde quand vous êtes assis à ne pas diriger vers lui votre chaussure, ce qui est une grande impolitesse
  • attrapez et tenez votre tasse de café ou de thé avec la main droite
  • ne fumez pas, ne téléphonez pas pendant les prières
  • prenez le temps d’interroger votre interlocuteur sur l’histoire de l’Arabie, le patrimoine archéologique, la géographie, etc; faites-vous expliquer les pratiques religieuses sans entrer dans un comparatif avec d’autres religions
  • privilégiez toujours l’oral sur l’écrit, n’allez pas directement au but, prenez le temps de « perdre le temps », ce qui n’est jamais en Arabie une perte de temps…
  • ayez un suivi « informel » de votre contact, appelez-le ou rencontrez-le de temps à autre pour des raisons autres que strictement professionnelles
  • prenez garde à respecter les niveaux hiérarchiques lors des rencontres, et si possible les âges: un DG saoudien de 60 ans devrait avoir pour interlocuteur un DG français de la même génération
  • ne parlez surtout pas des Saoudiens comme « wahhabites » – il s’agit là d’une appellation occidentale pour les désigner, ils sont très majoritairement sunnites mais se désignent avant tout comme « musulmans », un point c’est tout.

Enfin, un des réseaux d’affaires les plus méconnus est le réseau des femmes d’affaires saoudiennes. Il faut savoir ainsi que la part des Saoudiennes dans l’économie du Royaume représente 20%…

  • Vous avez un projet de formation pour vos expatriés, une demande de cours ou de conférence sur le management interculturel?
  • Vous souhaitez engager le dialogue sur vos retours d’expérience ou partager une lecture ou une ressource ?
  • Vous pouvez consulter mon profil, la page des formations et des cours et me contacter pour accompagner votre réflexion.

Quelques suggestions de lecture:

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4 commentaires sur “Risques interculturels: le cas de l’Arabie Saoudite 3”

  1. Genet

    Bonjour,
    Je découvre vos écrits et le site.
    Je vous félicite pour ces contributions très pertinentes et j’adhère totalement à vos propos pour avoir séjourner quelques années à Riyadh pour mon plus grand plaisir.
    Bien cordialement,
    Philippe Genet

    #91
  2. Alain Balaa

    Bonsoir,
    J’ai beaucoup apprécé vos articles et réflexions sur l’Arabie Saoudite. J’ai eu l’occasion de mener plusieurs missions dans ce pays pour une société franco-séoudienne.
    J’aimerai ajouter que la société saoudienne est muticulturelle (voire multi-ethnique) Je crois que c’est un des rares pays arabes qui intègre par naturalsiation. En effet, beaucoup de saoudien sont d’origines diveres (pays arabes ou pays musulmans non arabes). C’est un fait important y compris dans les relations de travail.
    cordialement

    #136
  3. Cynthia Le Joncour

    Bonjour,
    En reponse au commentaire de A. Balaa: cette naturalisation est bien ancienne, et est desormais presque impossible a obtenir, meme pour les femmes etrangeres ayant epousees un Saoudien.Les conditions pour obtenir la naturalisation sont tres precises:

    http://www.moi.gov.sa/wps/wcm/connect/121c03004d4bb7c98e2cdfbed7ca8368/EN_saudi_nationality_system.pdf?MOD=AJPERES&CACHEID=121c03004d4bb7c98e2cdfbed7ca8368

    Il y a sur le quotidien Saoudien Arab News un article tres interessant a ce sujet: Saudi Arabia-born expats face an identity crisis/ « les expatriées nés en Arabie Saoudite font face à une crise identitaire ». http://arabnews.com/saudiarabia/article360047.ece

    Le terme de multiculturel qualifiant la société saoudienne ne renvoie pas à la définition politique (volontariste et/ou doctrinaire) du terme, dans le sens où le régime saoudien aurait, en regard de la présence étrangère sur son territoire, une politique multiculturaliste.
    Une politique multiculturaliste serait une politique qui valoriserait la présence étrangère en adoptant, a titre d’exemple, les actions suivantes, dont le site québécois « Agora » ( http://agora.qc.ca/dossiers/Multiculturalisme) propose une liste:
    « – des programmes d’action positive qui cherchent à augmenter la présence des minorités visibles dans les institutions.
    – des représentations faites au parlement en faveur des minorités visibles.
    – des révisions de programmes scolaires destinées à tenir compte des contributions historiques et culturelles des minorités ethniques.
    – des horaires flexibles, pour accommoder les pratiquants de certaines religions.
    – des programmes d’éducation à orientation antiraciste.
    – des codes de conduite qui interdisent le racisme à l’école ou au travail.
    etc. »

    Personnellement, je me tiendrai donc au caractère descriptif (d’une réalité sociale) du terme multiculturel et non au concept dont A. B. Celentano fait référence, en citant la vision de Ch. Taylor: « le multiculturalisme est aujourd’hui autant un fait qu’une valeur, c’est-à-dire un mode d’existence idéal (…) et qu’il faudrait promouvoir » ( http://ressources-cla.univ-fcomte.fr/gerflint/AmeriqueduNord1/Alexandrine.pdf ).
    Aussi, je lui préfèrerai le terme de « polyculturel » qui conviendrait mieux dans ce cas-là me semble t-il, afin d’éviter la confusion dans la terminologie employée.
    En résumé, en ce qui concerne l’Arabie saoudite, le caractère polyculturel de sa société tient à ce qu’il y a coexistence de plusieurs cultures/groupes ethniques dans ce même pays.

    #722
  4. Benjamin PELLETIER

    Merci pour ces intéressantes précisions, Cynthia. Je vous rejoins tout à fait sur cette « polyculturalité » de l’Arabie, tout en ajoutant qu’elle comporte une dimension exogène au sens où de multiples communautés culturelles coexistent avec cependant des cloisons assez étanches entre elles.

    #723

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