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Déshabillons le code vestimentaire!

Mardi 11 janvier 2011
Par Benjamin PELLETIER
Monsieur Hulot et l’homme d’affaires américain – scènes de Playtime, film de Jacques Tati

Élégance et poils de nez

Mesdames ! Votre tailleur vous donne-t-il une silhouette élégante et élancée sans aucune impression d’être à l’étroit ? Votre jupe descend-elle jusqu’à cinq centimètre au-dessous du genou ? L’échancrure de votre chemisier correspond-elle à une largeur de main sous la clavicule ? Quand il fait chaud, demandez-vous bien validation auprès de votre supérieur hiérarchique de ne porter que le chemisier avec le pantalon ou la jupe?

Mesdames, vos chaussures comportent-elles des semelles en silicone lorsque vous marchez sur des sols durs ? Savez-vous que vous améliorerez vos performances au travail en changeant une fois par jour de chaussures ? Prenez garde à ne pas choisir des chaussures trop petites car il n’y a rien de pire qu’un sourire crispé ! Et sachez que les chaînes de cheville sont démodées ! A proscrire : elles ne reflètent pas une allure professionnelle…

Mesdames, votre senteur se perçoit-elle à la distance maximale d’un bras ? N’oubliez pas que le moment idéal pour se parfumer est juste après la douche, quand les pores de la peau sont encore ouverts ! Pensez à essayer de nouveaux parfums pendant la pause déjeuner… Quant à vos sous-vêtements, ils ne doivent pas rentrer dans la peau. Sachez que vous prolongerez la durée de vie de vos collants si vous avez les ongles des pieds bien coupés et limés.

Messieurs ! Votre veste couvre-t-elle complètement votre postérieur ? Le bas de votre pantalon forme-t-il un léger pli juste au-dessus de la chaussure ? Votre col de chemise a-t-il assez d’amplitude pour laisser l’espace d’un doigt ? Dépasse-t-il d’1 à 1,5 cm au-dessus du col de votre veste ? Sachez que l’épingle de cravate est aujourd’hui démodée ! Et ne lavez pas vos cravates vous-mêmes, adressez-vous à un professionnel !

Messieurs, portez-vous des chaussures et des chaussettes exclusivement noires ? N’oubliez pas de faire poser une semelle extérieure avant qu’elle ne soit trouée ! Savez-vous que les chaussettes à fines côtes présentent l’avantage d’affiner la jambe et d’attirer le regard sur les chaussures ? Prenez-vous garde à ce que le port de votre montre ne menace pas la sécurité au travail ?

Messieurs, sachez que l’époque est finie où le soin du visage se limitait au rasage matinal et à l’utilisation d’après-rasage ! Sachez qu’avec une crème de soin, votre rayonnement n’en sera que plus manifeste ! En cas de doute, parlez-en à votre supérieur hiérarchique qui tranchera ! Allez-vous chez le coiffeur toutes les quatre semaines ? Savez-vous que les poils du nez nettoient, réchauffent et humidifient l’air respiré ? Ceci dit, les poils du visage qui prolifèrent doivent être évités ! Et, n’oubliez pas : sentez bon !

Mesdames, Messieurs, suivez-vous ces conseils à la lettre ? Alors, vous pouvez travailler pour UBS ! Vous venez en effet de lire un florilège (ou un pot-pourri, selon l’humeur) du Dresscode (code vestimentaire) de la banque suisse, qui circule sur internet depuis que le journal Le Temps lui a consacré en décembre une série d’articles (le 9 décembre : Ma banquière à des slips chair et le 17 décembre : Le code vestimentaire d’UBS ravit ses employés). Voici donc le document en question :

Dresscode UBS

Décodons le code…

Ce document de 44 pages a été repris et commenté par de nombreux journaux, blogs et sites internet. Le Wall Street Journal a mis en ligne un article et un reportage vidéo sur le sujet (UBS Dress Code is a smart Idea). Les commentateurs s’étonnent en général de l’extrême précision dans les détails de ce code vestimentaire, soit pour s’en moquer (Le Temps), soit pour s’en féliciter (Wall Street Journal). Le fait est qu’on peut faire différentes lectures de ce document :

Une lecture compréhensive : toute grande entreprise a son propre code vestimentaire, et certains ne sont pas moins détaillés que celui d’UBS. Le Wall Street Journal rappelle ainsi que l’un des premiers à avoir été établis, et l’un des plus stricts, est celui de Disney. Le vêtement est en effet le reflet de la culture d’entreprise, quel que soit le secteur d’activité. Tout nouvel employé s’informe en premier lieu du code vestimentaire en vigueur dans son environnement professionnel.

Une lecture sociologique : un code vestimentaire n’est pas simplement le reflet de la culture de l’entreprise mais aussi une matrice normative de comportements, de modes d’action et de pensée. Il s’agit alors de comprendre en quoi le code vestimentaire permet à la fois de décoder une organisation et d’écarter des comportements et catégories de pensée inadéquats pour cette organisation. Le code est donc en même temps une clé de décryptage et de cryptage des collaborateurs.

Une lecture dénonciatrice : en conséquence des deux premières lectures, le code vestimentaire est investi d’enjeux de pouvoir d’un groupe sur des individus. Il exprime ainsi l’aliénation et la soumission des individualités, avec le risque de tensions et crises existentielles. C’est ainsi que l’on en vient à parler à propos de l’entreprise d’un environnement fascisant (cf. le film La question humaine).

Une lecture distanciée : lu en faisant « un pas de côté », le code vestimentaire révèle tout le ridicule de la condition professionnelle, et le rire est alors la voie salutaire pour ne pas se laisser happer par la normalisation et la standardisation des comportements et modes de pensée. En lisant l’inventaire à la Prévert du Dresscode UBS, je ne pouvais pour ma part m’empêcher de songer au film de Jacques Tati, Playtime, et notamment à la scène de la salle d’attente où Monsieur Hulot croise un homme d’affaires américain dans l’environnement aseptisé d’une grande entreprise (vous trouverez en fin de cet article une vidéo de ce passage hilarant).

… et déshabillons-le !

Ces éléments de décodage du code posés, revenons maintenant au document d’UBS, non tant pour interroger son contenu comme l’ont fait de nombreux commentateurs, que pour analyser ses fondements. Déshabiller le code, c’est alors jeter un œil derrière, ou dessous, examiner ses ressorts et motivations à travers les indices donnés ici et là par UBS.

« Nous entendons par Dresscode UBS une collection de vêtements destinés à donner à notre personnel une allure professionnelle et stylée tout en mettant en avant leurs compétences et leur personnalité. » (p.8)

Cette définition est particulièrement intéressante car elle est contradictoire. D’une part, le Dresscode vise à magnifier les compétences des collaborateurs : en philosophes phénoménologues qui s’ignorent, ses rédacteurs savent que l’apparence est apparence de l’essence. On comprend très bien en effet qu’une allure stricte et soignée suggère la rigueur et la fiabilité. Le premier contact avec un collaborateur UBS est ainsi la promesse de compétences en accord avec son apparence.

Mais, d’autre part, le Dresscode est également destiné à mettre en avant la personnalité des collaborateurs. Or, celle-ci se réduit-elle aux compétences ? Par ailleurs, comme vous l’avez vu avec les extraits cités au début de cet article, le Dresscode standardise à l’extrême les apparences, à tel point que pour ne porter que son chemisier la collaboratrice doit demander validation auprès de son supérieur hiérarchique, et que pour l’état de sa barbe ou de sa moustache le collaborateur doit demander conseil à son supérieur hiérarchique.

Les apparences étant identiques, les personnalités ne peuvent pas s’exprimer à travers elles. Elles sont contenues (au double sens d’englobées et de limitées) dans le Dresscode. Les personnalités ne sont donc pas mises en avant par le Dresscode mais en arrière, si loin en arrière qu’elles s’apparentent à un risque. Le Dresscode est également un manuel de gestion du risque de ne pas être conforme au collaborateur modèle UBS. Car dès que celui-ci s’éloigne du Dresscode et se rapproche de sa propre individualité (qui peut, par exemple, avoir peu de goût pour le costume exclusivement « anthracite foncé, noir ou bleu foncé »), il s’éloigne de la culture d’entreprise qu’il est supposé incarner :

« C’est en nous comportant de façon irréprochable dans nos interactions quotidiennes avec l’ensemble de nos groupes d’intérêt, que nous contribuons de manière directe à renforcer l’image d’UBS comme étant une entreprise intègre et consciente de ses responsabilités. » (p.5)

« Les couleurs anthracite foncé, noir et bleu foncé symbolisent la compétence, le formalisme et le sérieux. Une apparence impeccable peut procurer une paix intérieure et un sentiment de sécurité. » (p.5)

« Le respect du Dresscode dictant une apparence soignée et une présentation correcte contribue à communiquer nos valeurs et notre culture. Nous transmettons par ce biais ce que nous entendons concrètement par les notions de vérité, de clarté et de performance: une gestion respectueuse, responsable et intègre, une attitude consciencieuse, fiable et constante, ainsi que le respect des normes professionnelles les plus exigeantes. » (p.5)

Ainsi, non seulement sa personnalité n’appartient plus au collaborateur, mais également son corps, qui devient le support et le véhicule de signes et de valeurs qui doivent uniquement renvoyer à UBS : intégrité, responsabilité, formalisme, vérité, clarté, performance, fiabilité, respect.

S’habiller, voilà un acte d’une grande intimité que chacun accomplit le matin en fonction de sa personnalité. Le Dresscode s’immisce dans cette intimité matinale et le collaborateur UBS est cueilli dans son quotidien avant même de se vêtir, au sortir de sa douche, au moment de se parfumer ou de se raser : ces gestes d’une grande banalité acquièrent une dimension monumentale car ils doivent s’accomplir en conformité avec le Dresscode qui les investit d’une puissante charge symbolique.

Loin d’apporter une « paix intérieure », les prescriptions d’UBS engendrent un stress et une pression supplémentaires au moment de s’habiller. Une erreur sur le parfum, et c’est toute l’image de marque de l’entreprise qui est en jeu ; une coupure au moment du rasage et c’est l’angoisse quant aux valeurs que je suis supposé incarner. Plus de dessous couleur chair ou de chaussettes à côtes fines, et c’est la catastrophe…

Autrement dit, le Dresscode déforme – littéralement – les personnalités : il dépouille les individus de leur forme personnelle (cette enveloppe existentielle unique façonnée depuis notre enfance, qui a évolué et évoluera avec nos multiples expériences) pour imposer à tous les collaborateurs UBS la même forme figée et impersonnelle.

UBS a bien conscient de cet écueil. C’est pourquoi le document insiste sur la personnalisation que permet le Dresscode. Mais la contradiction ne fait que s’aggraver. C’est particulièrement évident dans les passages qui concernent les bijoux et la coiffure :

« Les bijoux doivent servir à apporter une touche personnelle à votre style, à compléter votre tenue et à mettre en valeur votre personnalité. La couleur des bijoux portés doit correspondre au Dresscode. En effet, l’attention se porte généralement sur ce qui paraît élégant et discret. Boucles d’oreilles, créoles, anneaux et chaînes dont les couleurs sont assorties à votre tenue conviendront au mieux. Pour des raisons de sécurité au travail, mais pas seulement, il est déconseillé de porter plus de sept bijoux, ainsi que tous bijoux trop voyants. » (p.20)

« Des études ont montré que des cheveux soignés et une coupe stylée et impeccable augmentent considérablement le capital sympathie des individus et permettent de mettre en valeur leur personnalité. » (p.21)

Pour les bijoux, il ne peut s’agir que d’une touche personnelle, mais une touche sous contrôle très strict du Dresscode. Notons au passage que pour limiter le port des bijoux, les rédacteurs invoquent, faute de mieux, « des raisons de sécurité au travail » (idem pour le port de la montre qui « doit se faire dans la mesure où il ne menace pas la sécurité au travail », p.36) tandis que pour justifier le fait qu’une coupe « stylée » permet « de mettre en valeur la personnalité », ils se réfèrent à l’autorité de vagues « études ».

Ainsi, sous couvert de mettre en valeur la personnalité de ses collaborateurs, UBS fait exactement l’inverse en leur imposant de restreindre leur personnalité, soit pour des questions de sécurité (être trop personnel, c’est faire courir un risque à l’entreprise), soit par l’autorité scientifique (être trop personnel, c’est sombrer dans l’anormalité).

« Tout ce qui est contre nature (lorsque vous voulez, par exemple, avoir les cheveux lisses et que vous êtes constamment obligée de les passer au fer pour obtenir cet effet) génère beaucoup de stress. » (p.21)

La contradiction du Dresscode prend ici une nouvelle dimension, en ce qu’elle se met elle-même à nu. C’est toute l’ironie involontaire de ce passage où il est expressément dit qu’il faut éviter « tout ce qui est contre nature » car facteur de stress, d’où il ressort que les rédacteurs conseillent à chacun de suivre sa propre nature. Autrement dit, ne suivez pas le Dresscode qui va à l’encontre de votre propre nature dans la mesure où il vous impose des normes vestimentaires et comportementales que vous n’auriez pas naturellement adoptées si vous n’étiez pas salarié(e) chez UBS…

« Notre apparence extérieure fait office de communication non verbale et en dit long sur notre personnalité. La liste figurant à la page suivante indique ce que nous jugeons fréquemment comme étant dépourvu de style chez notre interlocuteur. Vérifiez votre look avant « d’entrer en scène » afin d’éviter les pires erreur. » (p.41)

Pour UBS, il s’agit de contrôler la communication non verbale. Revoici notre contradiction : sous prétexte de conseiller sur ce qui « en dit long sur notre personnalité », le Dresscode cherche justement à ce que notre personnalité en dise le moins possible. Les rédacteurs opèrent ici un discret et pervers glissement depuis « ce qui en dit long sur notre personnalité » vers ce qui est « dépourvu de style ».

Entre les deux s’immisce un juge (« ce que nous jugeons fréquemment comme »). Qui est ce « nous » ? UBS ? L’opinion publique ? Les initiés (couturiers, stylistes, etc.) ? Peu importe : ce juge établit un rapport de cause à effet entre la personnalité trop affirmée et le manque de style. Après l’affirmation de soi comme facteur de risque et comme anormalité, voici le ridicule, le vulgaire, le honteux : le manque de style.  D’où le mise en demeure : « Vérifiez votre look », pour éviter non pas les erreurs, mais les « pires » erreurs. A la faute s’ajoute donc l’erreur la plus grave : être trop soi-même. Le Dresscode contient en arrière-plan un juge et un tribunal impitoyables, celui du supérieur hiérarchique et de l’entreprise qui sont, en dernier ressort, les seuls habilités à décider de la normalité des collaborateurs UBS.

Un jeu et ses enjeux

Et si, finalement, tout cela n’était qu’un jeu ? De fait, c’est le cas. C’est un jeu théâtral : il s’agit de préparer chacun à « entrer en scène ». Il y aurait donc des acteurs (le Dresscode s’adresse aux collaborateurs « PKB » : ceux qui sont en contact avec la clientèle privée), une mise en scène et des représentations, tout comme au théâtre. Je vous renvoie sur ce blog aux articles L’autre dimension cachée : la théâtralité et L’art du caméléon : enjeux culturels.

Un jeu certes, mais un jeu très sérieux, si sérieux que ce qui est contre nature devient par la force de l’habitude et la pression de l’environnement professionnel comme une seconde nature. Celle-ci vient prendre la place de la nature première, à savoir la personnalité de l’employé, et cette substitution n’est jamais vécue sans tension ni souffrance.

Par ailleurs, on peut s’interroger sur les effets de l’extrême standardisation des collaborateurs par rapport à la relation client. Si une apparence standardisée à l’extrême reflète la culture de l’entreprise et rassure le client quant à l’efficacité des services qu’il est en droit d’attendre de la part d’une banque, elle constitue en revanche une barrière infranchissable pour l’établissement de relations interpersonnelles. Il y a fort à parier que les collaborateurs UBS sont très mal à l’aise lorsqu’ils ont affaire à des clients pour lesquels la relation de confiance suppose justement de sortir de sa propre forme pour aller à la rencontre de l’autre. Ils ont alors à faire un choix cornélien entre le respect du Dresscode et l’humanisation de la relation.

Mais pourquoi UBS impose donc des normes comportementales aussi corsetées ? Serait-ce qu’il y aurait une crispation sur les valeurs de l’entreprise ? Une sorte de rétractation dans la coquille de la culture de l’entreprise par un réflexe défensif ? Ces questions trouvent un écho particulier quand on songe qu’UBS a été récemment au cœur d’un scandale financier pendant la crise des subprimes. La justice américaine a en effet forcé UBS à « livrer » en février 2010 les noms de 255 clients que la banque suisse avait aidés pour échapper au fisc américain. L’existence même d’UBS, pilier de l’industrie bancaire suisse, avait alors été menacée si la banque ne parvenait pas à un accord avec les autorités américaines.

Voilà qui méritait bien un Dresscode à la hauteur des dégâts à réparer…

Bonus – extrait de Playtime de Jacques Tati

Passons au quatrième niveau de lecture : le rire. Dans cet extrait de Playtime, Monsieur Hulot se trouve dans la salle d’attente d’une grande entreprise. Pendant ces quelques minutes, Hulot va croiser un homme d’affaires américain. Je vous laisse (re)découvrir le contraste entre son comportement « bien à lui » et celui de l’Américain standardisé à l’extrême :

Pour prolonger sur les enjeux culturel du code vestimentaire au travail, je vous invite à consulter sur ce blog Comment portez-vous la cravate ?

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