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Travers culturels – revue de presse

mardi 31 mai 2011
Par Benjamin PELLETIER

Revue de presse des articles du mois de mai ayant attiré mon attention et alimenté certains articles du blog.

Management interculturel

Dans Les Echos, vous lirez l’intéressante contribution de Pascal Monpetit, spécialiste du management interculturel : Les outils de management anglo-saxons inadaptés à la France. Il met notamment en garde contre ce travers qui consiste à importer aveuglément en France les concepts et pratiques du management américain. Par exemple, l’organisation matricielle qui implique un partage du pouvoir ne fonctionne pas en France. Par ailleurs, il estime le marché du conseil interculturel à 4000 journées de formation par an, ce qui est « ridicule par rapport aux centaines de milliers de cadres qui sont impliqués dans des joint-ventures, fusions et acquisitions ».

Restez-vous tard au bureau parce que vous avez du travail ou pour exprimer votre loyauté envers votre employeur ? La question reçoit des réponses très différentes selon les pays. Le site Vocatis a mis en ligne un article sur le sujet : Rester tard au bureau, un travers bien français! La France se singularise par une tendance au présentéisme qui vire à un véritable travers culturel. Dans les pays anglo-saxons, cette tendance à faire acte de présence comme simple signe d’engagement dans son travail semble tout à fait marginale :

« Le rapport au temps en France est aux antipodes de ce qui est admis ailleurs. Dans les pays anglo-saxons, le temps est considéré comme une ressource. Aussi est-il mal vu d’en user à mauvais escient car « le temps, c’est de l’argent ». Inversement, en France, un cadre ne quittera son bureau avant 18h qu’en de très rares occasions. Cette culture du présentéisme s’explique de plusieurs façons. Signe de loyauté de l’employé envers son employeur, il peut également révéler la volonté de faire bonne figure vis-à-vis de la direction ou des collègues. »

Ce signe de loyauté est également le symptôme d’une forte distance hiérarchique qui s’exprime par la démonstration du pouvoir personnel des managers et par la manifestation de la soumission des subordonnés. En Chine, ce phénomène est bien plus exacerbé qu’en France, ce qui amène un analyste à se poser la question : Why Chinese Make Bad Managers. Il s’interroge sur le fait que les entreprises occidentales continuent pour la plupart à importer des équipes managériales étrangères. Serait-ce parce que les Chinois associent encore trop le management à l’art de la guerre ? D’où une tendance à des pratiques autoritaires où règne la peur. Et ainsi, pour se défouler de leur violente paranoïa, les managers chinois « instillent et aggravent la violente paranoïa au sein de leurs équipes ».

Cet article sur les travers des managers chinois est en fait une réponse à un long témoignage paru dans le New York Times : Papers Tigers. L’auteur, un Américain d’origine coréenne, y dénonce le « plafond de bambou » qui touche les Américains d’origine asiatique aux Etats-Unis. Il interroge les facteurs culturels et sociaux qui font que pour cette communauté « la méritocratie trouve une fin brutale après la remise du diplôme ». Ainsi, entre 15 et 20% des étudiants des huit meilleures universités des Etats-Unis sont asiatiques mais on ne compte que 0,3% d’Asiatiques parmi les dirigeants d’entreprise, moins d’1% parmi les membres de conseils d’administration et environ 2% parmi les présidents d’universités.

Eviter les travers culturels, stimuler les synergies, ce n’est pas là l’impératif seulement des cadres occidentaux dans les pays émergents mais aussi des cadres des pays émergents dans d’autres pays émergents. Par exemple, entre Brésiliens et Chinois. L’article du Financial Times Lessons in cultural awareness permet de percevoir la complexité de ces interactions nouvelles et de prendre conscience des efforts déployés par les Brésiliens pour comprendre la culture chinoise des affaires.

Enfin, je vous conseille de regarder la vidéo ci-dessous. En seulement 2’42, Derek Sivers démontre la relativité des normes culturelles à partir de la dénomination des rues et des quartiers aux Etats-Unis et au Japon. Voilà une façon d’éviter bien des travers culturels en ne considérant pas comme universelles les références de sa propre culture :


Conformismes culturels

Dans son rapport du concours 2010 de l’ENA (ici, en pdf), la présidente du jury a mis en évidence avec une franchise bienvenue certains travers des candidats dus un trop grand conformisme culturel. En p.4 de son rapport, elle déplore leur manque d’originalité et de créativité, qualités « malheureusement trop peu souvent détectées à notre goût ». Idem en p.6 : les membres du jury n’ont « pas été éblouis, en règle générale, par l’originalité des candidats », ils ont constaté un « refus de prendre position, de donner un avis ou de faire des propositions ». En cause, notamment « l’homogénéité des parcours de formation » (p.7).

La présidente de jury ne l’indique pas aussi directement mais en plaidant pour « plus de transversalité » (p.17), dont l’absence est « une des faiblesses de notre administration », elle critique indirectement l’image que renvoie d’elle-même la fonction publique française. Or, les candidats recherchés doivent intégrer « la dimension internationale dans leur raisonnement », réfléchir à « l’évolution du monde » et agir « avec une grande mobilité d’esprit et probablement de fonctions » (p.4).

Malgré ces indications, il faut déplorer que le concours de l’ENA soit un concours de recrutement sans… critères de recrutement! Autrement dit – contrairement par exemple au concours de l’école de la magistrature – il n’y a pas pour le concours de l’ENA d’exigences claires en termes de compétences recherchées pour les profils recrutés. Il n’y a donc pas de politique en matière de recrutement, et encore moins de réflexion stratégique sur le long terme :

« Quelles sont les compétences et les qualités des candidats que l’on veut recruter ? Cette question est fondamentale quand il s’agit de recruter des futurs fonctionnaires qui ont vocation à rester dans la fonction publique pendant 30 ou 40 ans. Il vaut mieux ne pas se tromper. Or, j’ai été surprise de ne pas trouver de réponse dans les documents dont dispose le jury, ni dans ceux remis aux candidats. A mon questionnement, on me répondait que le jury était « souverain » et que donc c’était à lui de préciser ses critères de choix. » (p.4)

Les travers du conformisme culturel ont également des conséquences sur l’attractivité de la France auprès des élites étrangères. Où sont les 2 000 immigrés « compétents et talentueux » ? se demande le site Rue89. Depuis 2006, la carte de séjour « Compétences et talents » devait faciliter l’installation des porteurs de projets de développement qui présentent un intérêt pour la France et leur pays d’origine. 5 cartes ont été délivrées en 2007, 183 en 2008 et 364 en 2009. Malgré cette augmentation exponentielle, les résultats sont bien en deçà des attentes. Serait-ce que les étrangers perçoivent la France comme un pays qui cherche à promouvoir l’immigration choisie mais qui la décourage en même temps par un accueil et des procédures d’installation loin d’être à la hauteur des discours ?

Les conformismes culturels révèlent tous leurs travers dans le développement et la promotion d’une industrie. C’est particulièrement vrai pour le train à grande vitesse aux Etats-Unis. Dans Le déraillement du TGV américain, Le Monde pointe du doigt les facteurs culturels qui freinent le développement du transport ferroviaire outre-Atlantique. Alors que les installations et le réseau sont obsolètes et les besoins urgents en la matière, tout projet de promotion du transport ferroviaire semble voué à l’échec. Il faut même parler de « haine des trains » du côté des Républicains car le transport en commun ferroviaire tend à « réduire l’individualisme américain », et donc la sacro-sainte liberté de chacun. Autre facteur non négligeable : le train est traditionnellement le moyen de transport des pauvres et des minorités…

Superman abandonne la citoyenneté américaine ! C’est l’annonce faite par l’homme-au-slip-sur-le-survêt’ dans un récent numéro d’Action Comics :

Est-ce justement pour fuir ce travers culturel américain qui consiste pour l’administration à récupérer à son profit toute culture populaire ou pour mieux se fondre dans le nouveau conformisme culturel qui valorise la dimension globale au détriment de la dimension nationale ? L’alternative n’est peut-être pas aussi tranchée car la promotion du global au détriment du national sert également les intérêts américains. Le fait que Superman abandonne la citoyenneté américaine ne signifie pas qu’il ne véhicule plus les valeurs américaines. Somme toute, il peut s’agir d’une sorte de ruse de la raison américaine. Enfin, on trouve un écho intéressant de cette annonce dans la récente création par les auteurs de Batman d’un réseau international de super-héros « franchisés Batman » (cf. sur ce blog Dangereuses simplifications : Batman à Clichy et clichés dans Le Monde).

Tensions culturelles

L’histoire n’est jamais neutre, et son écriture encore moins. Voilà qui s’est vérifié avec la tentative de produire un manuel d’histoire qui soit commun aux Français et aux Allemands. Le projet remonte à 2003 quand de jeunes Français et Allemands suggèrent de créer un manuel d’histoire commun pour célébrer les 40 ans du traité de l’Elysée. Le projet reçoit alors le soutien de Jacques Chirac et de Gerhard Schröder. Un beau projet qui tombe peu à peu à l’eau tant aussi bien les Allemands que les Français s’en sont progressivement désengagés pour des raisons politiques, mais aussi culturelles :

« Sur plusieurs sujets, les approches diffèrent : les Lumières, un mouvement laïque ou lié au protestantisme ? Le nazisme, un totalitarisme comme les autres ? Les Etats-Unis après 1945 : une puissance généreuse ou impérialiste ? Le communisme, une dictature ou aussi un mouvement de résistance ? Mais elles s’estompent rapidement. La principale difficulté concerne l’approche didactique – en France, l’histoire est enseignée avec la géographie, en Allemagne plutôt avec la philosophie ou la littérature mais, là aussi, des compromis sont trouvés. »

Tensions culturelles également sur le front des restitutions d’œuvres spoliées. La France vient de rendre à la Nouvelle-Zélande une tête maorie jusque là propriété du muséum d’histoire naturelle de Rouen. Ce dénouement ne doit pas occulter les difficultés de la Nouvelle-Zélande pour faire valoir ses revendications auprès des autorités françaises. Il a fallu pour cela que soit adoptée une loi spécifique « visant à autoriser la restitution par la France des têtes maories ». La Nouvelle-Zélande mène un combat depuis trente ans pour obtenir le retour des restes humains emportés par les colons européens. Outre la France, d’autres pays ont donné suite à ses revendications : la Suisse, la Grande-Bretagne, le Danemark, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Argentine et l’Australie. Sur les enjeux liés à ces restitutions d’œuvres spoliées, cf. sur ce blog Les cultures nationales à l’assaut des musées universels et Pourquoi la France a restitué à la Corée ses archives royales ?

Quand il est question de tensions culturelles, il semble inapproprié de faire référence au Québec, souvent présenté comme un modèle d’interculturalisme. Et cependant, dans Le Devoir, Jack Jedwab, directeur général de l’Association d’études canadiennes, met à mal cette vision idéalisée dans une contribution intitulée Le mythe du Québec interculturel. Il revient sur l’importante distinction entre multiculturalisme et interculturalisme : « […] l’approche multiculturelle encourage les minorités ethniques à préserver leurs cultures d’origine tandis que l’interculturalisme priorise le dialogue entre divers groupes. »

Ceci étant dit, le Québec devrait donc privilégier le dialogue interculturel. Pour le vérifier, il faut prendre en compte les indicateurs d’interculturalisme :

« Une des méthodes pour mesurer le degré d’interculturalisme sociétal consiste à examiner le niveau de contact entre différents groupes ainsi qu’à analyser d’autres enjeux connexes tels que la concentration résidentielle chez les minorités, la diversité culturelle en milieu de travail, le degré de représentation des minorités au sein d’institutions publiques. »

Or, il apparaît que les villes multiculturelles du Canada comme Toronto et Vancouver sont plus interculturelles que la québécoise Montréal. Ainsi, « les francophones de Montréal ont moins de contacts avec des personnes issues des minorités ethniques qu’en ont les anglophones de Toronto et Vancouver. » Par ailleurs, par rapport à Toronto et Vancouver, les francophones de Montréal travaillent moins dans des milieux multiethniques. Enfin, les francophones sont moins sensibilisés au dialogue interculturel que les non-francophones et plus nombreux à percevoir ce contact interculturel comme une menace :

« En 2008, une enquête de Léger Marketing montrait que 90 % des répondants francophones, anglophones et allophones sondés à travers le Canada s’accordaient pour dire que l’on devait encourager nos jeunes à prendre contact avec des personnes issues de cultures variées (toutefois, 32 % des francophones étaient fortement d’accord avec cette affirmation contre 60 % des non-francophones du Canada). Plus de 20 % des francophones étaient d’avis que les contacts avec des cultures variées risquent d’affaiblir leur propre culture, en comparaison de 10 % chez les non-francophones. »

Les tensions culturelles, ce sont aussi les chocs culturels ressentis par les expatriés et immigrés dans leur pays d’affectation ou d’adoption. C’est le cas pour les Coréens aux Etats-Unis, et plus précisément pour les pères coréens. A tel point qu’une école a été ouverte pour apprendre aux pères coréens à être moins autoritaires et plus en empathie avec leurs enfants. La rigidité et la froideur des valeurs confucianistes s’accordent bien peu avec les valeurs américaines…

Les tensions culturelles, ce sont aussi les conséquences de l’imposition des normes comportementales et affectives occidentales aux Asiatiques. Il est ainsi nécessaire de comprendre que nos conceptions du bonheur et du rôle des émotions et pensées positives ne sont pas universelles. Vous lirez avec intérêt les résultats d’études encore pionnières dans ce domaine avec les articles The Buddha factor: Positive thinking not so powerful et Psychologists warn that therapies based on positive emotions may not work for Asians

Pendant ce temps-là…

Pendant ce temps-là, l’Inde va prêter 5 milliards de dollars à l’Afrique sur trois ans. Voilà un acteur économique qui monte en puissance en Afrique avec une remarquable discrétion, et qui sait se masquer derrière le géant chinois. Pendant ce temps-là, Pékin étend son influence au Pakistan en prenant le contrôle du port stratégique de Gwadar.

Pendant ce temps-là, un homme d’affaires chinois construit un château « à la française » avec portail en fer forgé, mini-pyramide du Louvre construite devant le perron d’entrée, pavés haussmanniens, blason créé pour l’occasion, fontaine en rotonde, jardins à la française, salles de bal, fumoir, reproductions des œuvres de Géricault, Delacroix ou Millet (cf. ci-dessous). C’est un wine château dédié à la découverte du vin français. Son propriétaire est également producteur de vin. Sa production est passée de 48 millions de litres en 2008 à 70 millions l’an dernier…


* * *

Les articles mentionnés dans cette revue de presse ont été partagés et discutés durant le mois de mai au sein du groupe de discussion « Gestion des Risques Interculturels » que j’anime sur LinkedIn (752 membres à ce jour). Soyez bienvenu(e) si ces questions vous intéressent!

  • Vous avez un projet de formation pour vos expatriés, une demande de cours ou de conférence sur le management interculturel?
  • Vous souhaitez engager le dialogue sur vos retours d’expérience ou partager une lecture ou une ressource ?
  • Vous pouvez consulter mon profil, la page des formations et des cours et me contacter pour accompagner votre réflexion.

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