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Les Grecs parlent-ils chinois?

jeudi 27 mai 2010
Par Benjamin PELLETIER
Wei Jiafu, président de Cosco, lors de la signature du premier partenariat en 2008 avec le port du Pirée

Wei Jiafu, président de Cosco, lors de la signature du premier partenariat en 2008 avec le port du Pirée

Mise à jour du 27/05/10 – Je reposte cette publication du blog GRI du 4 décembre dernier suite à un article de Slate.fr du 21 mai intitulé La Chine profite de la crise grecque qui montre toute l’actualité des analyses faites il y a six mois.  Voici un extrait de cet article de Slate qui renvoie également à plusieurs sites rendant compte de cet intérêt grandissant des Chinois pour la Grèce:

« La Grèce est en effet ouverte à toutes les propositions qui pourraient l’aider à combler son déficit. Celles du groupe Chinois Cosco, un des leaders mondiaux des paquebots faisaient la une du quotidien grec Ta Nea jeudi 20 mai. Lors de sa rencontre avec le premier ministre grec Georges Papandréou, le manager de l’entreprise publique, surnommé «Capitaine Wei», s’est dit intéressé par le «réseau ferroviaire, l’industrie de la marine marchande, le tourisme, la construction et la gestion d’aéroports en Crète et ailleurs». »

Revoici donc ci-dessous l’article du 4 décembre dernier.

* * *

Qui peut rassurer les Grecs ?

Crise ou pas crise, tous les indices montrent un niveau élevé d’inquiétude et de défiance en Grèce. Sans faire de cet état des lieux une dimension culturelle essentielle de la Grèce, il est cependant flagrant qu’il s’agit d’un malaise durable et historiquement ancré.

Il y a une trentaine d’années, les premières mesures établies par l’équipe de Geert Hofstede avaient déjà mis en évidence chez les Grecs une tendance à difficilement gérer l’incertitude, l’imprévu et l’inconnu. Cette anxiété par rapport à la contingence se traduisant notamment par un excès de bureaucratie et une résistance au changement.

Pour rappel, l’étude d’Hofstede consistait à soumettre à des employés des questionnaires extrêmement détaillés sur leurs perceptions et expériences dans la vie quotidienne et le milieu professionnel. L’accent était mis sur les interactions entre individus dans le cadre des rapports hiérarchiques, le niveau d’individualisme ou de collectivisme, le type de valeurs dominantes et la relation à l’incertitude. Par rapport aux autre pays européens, la Grèce se distinguait ainsi par un score important sur la dimension du collectivisme et très élevé sur la dimension du contrôle de l’incertitude.

Selon ces deux derniers résultats, l’angoisse collective est plus forte que dans d’autres pays et ne demande qu’à s’exprimer socialement. On a ainsi assisté fin 2008 à de violentes manifestations d’une jeunesse grecque en plein désarroi et que la mort violente d’un adolescent de 15 ans a poussée dans la rue. C’est là l’aboutissement de plusieurs années d’errance qui ont vu une succession de gouvernements lançant des réformes décalées qui ont culminé avec le projet de privatiser les universités.

Si l’on croise les résultats d’Hofstede avec la synthèse de Yann Algan et Pierre Cahuc dans La société de défiance, on constate une cohérence de ce premier diagnostic établi il y a trente ans, mais aussi une continuité et un approfondissement.

Ainsi, sur vingt-quatre pays analysés1, la Grèce figure en quatrième position (la France est en cinquième position) pour la part de personnes déclarant n’avoir aucun confiance dans le parlement. La Grèce est en première place pour la part de personnes déclarant n’avoir aucune confiance dans les syndicats (la France est sixième). Enfin, pour la part de personnes déclarant qu’il n’est pas possible de faire confiance aux autres, la Grèce est cinquième (la France se situe en troisième position).

Ces résultats se confirment avec une étude d’Allianz parue en novembre 2008 sur le niveau de confiance en Allemagne, Autriche, France, Grèce, Hongrie, Italie, Russie, Suisse et aux Etats-Unis. Au moment où la crise financière se développait, les plus méfiants en Europe vis-à-vis des marchés financiers étaient les Grecs (66%).

Une menace pour l’Europe…

Dans le cadre d’une géoéconomie des passions, si l’on considère que certains pays d’Europe tels que la Grèce mais aussi le Portugal, la France et l’Italie ont hérité depuis des dizaines d’années d’une structure mentale collective fragile où prédominent le malaise social et la méfiance réciproque, il est certain que la capacité de mobilisation des énergies sociales en cas de crise économique majeure pose problème.

Il est d’ailleurs intéressant d’établir un parallèle avec la profonde crise monétaire qu’ont connue les pays asiatiques en 1997. Le spectaculaire rétablissement de la Corée du Sud est à ce titre tout à fait exemplaire avec des mesures drastiques pour réguler les pratiques financières et un appel à la mobilisation générale en incitant notamment les Coréens à sacrifier leurs ressources personnelles pour la communauté.

Or, ce qui distingue la Corée de la Grèce, c’est non seulement un collectivisme bien plus important mais surtout une forte confiance entre citoyens qui pousse le civisme jusqu’à l’esprit de sacrifice. Une autre dimension sépare la Corée des pays latins : il s’agit d’une relation à la vérité beaucoup plus moins idéologique et beaucoup plus pragmatique. La capacité d’adaptation en temps de crise est bien meilleure. Peut-être est-ce aussi le résultat d’une histoire tourmentée quand on considère que la Corée a été envahie et occupée plus de trois mille fois…

En tant qu’ensemble politique, l’Europe est loin d’être une entité aux passions communes. L’un des éléments de différenciation concerne cette fameuse défiance entre concitoyens qui s’exacerbe en France et en Grèce. Or, celle-ci s’accompagne systématiquement d’une défiance envers la concurrence. C’est le cas pour le Portugal, la France et la Grèce. Si l’on peut difficilement se mobiliser, on hésite également à faire face à la concurrence – c’est le cercle vicieux de la défiance se reproduisant sans cesse.

Concernant la Grèce, sa situation économique est bien plus préoccupante que celle de la France. Il suffit de lire la note de prospective de novembre dernier émanant de l’OCDE. Elle est si inquiétante dans son emploi de l’euphémisme et du conditionnel qu’un extrait mérite d’être reproduit dans son intégralité :

« Le PIB réel [de la Grèce] s’est contracté en 2009 à mesure que les effets de la crise mondiale gagnaient progressivement l’économie grecque. La récente amélioration des conditions extérieures devrait aider l’activité à se redresser lentement, et la croissance pourrait s’intensifier en 2011. Le taux de chômage semble devoir augmenter au-dessus de la barre des 10 % au cours des la période de projection. Le déficit de la balance des opérations courantes restera sans doute élevé. »

Ceux qui ont rédigé cette note ont-ils déjà eu affaire à un médecin usant de la même rhétorique ? Vos symptômes sont limités à une manifestation restreinte, vous avez récemment pris les mesures qu’il convenait pour pouvoir envisager une amélioration qui pourrait survenir dans les prochains mois. Votre taux de globules blancs semble devoir rester en deçà de nos attentes mais soyez rassuré, cela devrait évoluer dans un sens favorable.

Qu’obtient-on ? L’effet inverse de celui qu’on recherchait, surtout si le patient est de nature hypocondriaque. Le diagnostic angoisse plus qu’il ne rassure pour la simple raison que l’euphémisation qui creuse la réalité a le même effet que l’exagération qui lui rajoute du relief : elle met en mouvement l’imagination. Au lieu de les atténuer, elle exacerbe les passions…

… et une opportunité pour la Chine ?

Dans ce contexte d’affaiblissement où les difficultés économiques sont entremêlées de complexes éléments passionnels, des opportunités s’ouvrent pour ceux qui ont la tête assez froide pour savoir en profiter. Exactement comme dans le cas du patient paniqué qui cherchera du réconfort auprès de ceux qui sauront l’écouter et apporter des réponses concrètes à ses angoisses, quitte à se détourner des médecins habituels pour se tourner vers des guérisseurs et autres magnétiseurs, la Grèce trouve en la Chine un allié inespéré.

Il faut préciser que ce n’est pas la Grèce qui se tourne vers la Chine mais le contraire (et la Chine se tourne également vers la France: cf. sur ce site l’article Un Chinatown à Châteauroux?). Un article très intéressant sur cette nouvelle donne décrit ainsi les manœuvres d’approche de la Chine, et plus précisément du groupe Cosco, spécialiste du transport maritime et contrôlé par l’État chinois. On peut lire ainsi que « c’est en 2008 que Cosco a pris pied dans le port du Pirée, en déboursant 3,4 milliards de dollars pour obtenir une concession de trente-cinq ans. Wei Jiafu, président du groupe chinois, avait souligné à l’époque que son intérêt pour la Grèce se situerait sur le long terme. Peu d’analystes y avaient cru. »

Or, c’est là une évolution importante de la part des Chinois. Il ne s’agit pas pour eux d’approcher comme en Afrique un pays en vue d’en capter les ressources minières. En renforçant leurs investissements en Grèce, les Chinois auraient un accès privilégié à une tête de pont pour inonder le marché européen de leurs produits et occuper une position stratégique pour que leurs cargos en direction des pays bordant la mer Noire puissent y faire étape.

Apparemment, rien n’est encore décidé de la part du gouvernement grec. Mais les manœuvres de la Chine sont passionnantes à observer. Encore une fois, elles démontrent la capacité des Chinois à repérer le potentiel de toute situation. Dans le cas présent, ce qui représente une menace pour l’Europe est une opportunité pour la Chine.

Rien n’est décidé, d’autant moins que les Chinois risquent de se heurter au contexte culturel grec, notamment cette fameuse défiance structurelle vis-à-vis de la concurrence. Tout l’enjeu pour les Chinois consiste donc actuellement à faire en sorte que leur proposition n’entre pas en contradiction avec cette matrice culturelle spécifique. Il sera intéressant d’observer quels moyens ils vont déployer pour faire face à cette complexité.

  1. Les données ont été recueillies dans les années 2000-2002.

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