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L’A380, décollage de l’entente franco-allemande?

jeudi 12 novembre 2009
Par Benjamin PELLETIER

Dessin de Deligne

Le reportage d’Arte

Par un hasard du calendrier, alors qu’il y a trois jours, le 9 novembre, on célébrait les vingt ans de la chute du Mur et qu’aujourd’hui Sarkozy célèbre avec Merkel l’entente franco-allemande en plaidant pour une association plus étroite avec l’Allemagne, Arte a diffusé hier soir un reportage édifiant sur le gouffre culturel qui parfois épare la France et l’Allemagne dans le domaine de la coopération industrielle.

EADS – Airbus – une affaire d’Etat(s), tel est le titre de ce documentaire passionnant. A travers la mise en perspective historique de la saga Airbus, de la création d’EADS et du lancement de l’aventure industrielle de l’A380, se lisent les grandes lignes de force et de facture du monde des affaires français ainsi que les éléments clés de la difficile coopération franco-allemande.

Je ne résumerai pas tout le reportage, vous pouvez le regarder librement pendant une semaine sur le site internet d’Arte. Je m’arrêterai sur quelques points à mon sens exemplaires des différences culturelles entre Français et Allemands dans la coopération industrielle.

Un groupe, deux nations

La culture du parachutage s’oppose ici à celle de la promotion interne.

D’une part, le reportage met très bien en évidence, en présentant les différents protagonistes de cette histoire, que les dirigeants n’ont pas du tout le même profil culturel. Alors que les Français sortent des grandes écoles et ont occupé généralement divers postes à très hautes responsabilités dans divers corps de métier aussi bien dans le privé que dans le public, les Allemands ont très souvent fait toute leur carrière au sein de la même entreprise, gravissant tous les échelons jusqu’aux postes de direction1. La culture du parachutage s’oppose ici à celle de la promotion interne.

Dessin de Tomi UngererD’autre part, il apparaît clairement dans le reportage que, loin de s’estomper, les différences culturelles entre Français et Allemands n’ont fait que s’exacerber, et ce dès la signature de la création d’EADS. Les médias allemands ont ainsi mis en avant qu’il s’agissait d’une « victoire » du patron allemand tandis que les médias français ont souligné que c’était un « triomphe » du gouvernement Jospin.

Par ailleurs, une fois cette entité créée, il a fallu partager les compétences et les pouvoirs entre les différents partenaires. La Grande-Bretagne qui produisait la voilure de l’A380 se trouvait sur un segment industriel sans équivalent tandis que Français et Allemands comportaient de nombreux doublons en termes de compétences. Les luttes sur le choix du lieu d’assemblage et pour le partage des tâches ont été terribles (à 52 mn dans le documentaire). D’autant plus que les Français ont vécu ce partage comme une perte, voire une dépossession de leurs compétences.

Rien ne s’est arrangé avec la décision de ne pas harmoniser les logiciels des ingénieurs, les Allemands travaillant avec des maquettes en 2D tandis que les Français travaillaient en 3D, ce qui a eu des conséquences catastrophiques et causé les retards que l’on sait. Le documentaire revient d’ailleurs à 1h21 sur le soupçon de délit d’initié qui pèse sur des dirigeants et actionnaires d’EADS – affaire symptomatique du passage de la vision stratégique industrielle sur le long terme des Etats à l’obsession boursière sur le court terme des individus.

Charlemagne entre en scène

Pour donner une idée des différends entre Français et Allemands, il faut écouter à 1h05 du documentaire cette anecdote surréaliste concernant le choix du nom d’un hélicoptère. Les Français ayant pour habitude de donner le nom d’un félin à leurs appareils (comme le Puma, par exemple), ils ont proposé « Panthère », appellation qui n’a pas réjoui les Allemands qui, eux, n’ont pas oublié que les chars hitlériens s’appelaient « Panzer ». Les Français proposent alors d’appeler cet hélicoptère « Charlemagne ». S’ensuit alors une vive discussion entre les deux parties, les Français affirmant que Charlemagne était un empereur absolument français et les Allemands affirmant que c’était un empereur authentiquement allemand…

Finalement, le conflit culturel flagrant se double de rivalités personnelles : nul ne voulant se soumettre à l’autre, les enjeux de pouvoir personnel prennent le pas sur les intérêts du groupe. Alors qu’au début du reportage, il est expliqué que dans les années 70 et 80 une saine émulation régnait entre les États pour participer à la naissance du secteur aéronautique européen, la privatisation du secteur a progressivement dissout le projet européen dans l’intérêt des actionnaires. Ainsi, un sondage Gallup au sein de l’entreprise a montré que 80% des salariés d’EADS se sentaient démobilisés.

Ce documentaire montre en quoi la mise au second plan du projet commun – attestée notamment par le soupçon de délits d’initiés – a eu des effets catastrophiques sur la coopération interculturelle. Comme on l’a vu au moment de la signature de la création d’EADS, il est déjà extrêmement difficile de mettre de côté l’intérêt national dans le cadre d’un projet binational, mais si de surcroît se rajoutent des intérêts nationaux privés, l’entente culturelle devient impossible. Car enfin, à quoi bon s’efforcer de comprendre mes partenaires étrangers si déjà je ne m’entends pas avec mes compatriotes?

Note finale : du fait des retards accumulés, des annulations de commandes et de la chute du cours d’EADS en bourse, le nombre d’appareils à livrer pour rentabiliser les investissements est passé de 270 à … 420.

  1. Vous pouvez lire à ce sujet l’article très intéressant des Echos paru en mars 2009, Comment on recrute les dirigeants européens où un comparatif est établi entre les exigences des recruteurs et les profil des candidats de Grande-Bretagne, de France et d’Allemagne

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