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L’étonnant mimétisme culturel des agents infiltrés à l’étranger

jeudi 20 septembre 2012
Par Benjamin PELLETIER

Liu Bolin, Hiding in New York n°3

Un relent de guerre froide

Le 27 juin 2010, le FBI a arrêté dix citoyens américains, dont quatre couples, certains ayant des enfants, dix citoyens tout à fait ordinaires, menant une vie banale, voire terne. Rien dans leur mode de vie ne les distinguait des autres Américains. Leurs enfants allaient à l’école avec les enfants du quartier, les maris faisaient des barbecues avec les voisins tandis que leurs épouses offraient des cookies aux voisines. Des Américains comme il en existe des millions.

Les dix « Américains » arrêtés en juin 2010 – Wikipédia

Or, s’ils ont été arrêtés, c’est que justement ils n’étaient pas Américains – mais Russes. Donald Heathfield s’appelait en fait Andrey Bezrukov, Tracey Lee Yelena Vavilova, Cynthia Murphy Lidyia Guryev, Juan Lazaro avait pour vrai nom Mikhail Anatolyevich Vasenkov, et ainsi de suite. Tous espions des services de renseignement russes qui les a envoyés aux Etats-Unis dans le cadre d’un programme clandestin sur le long terme. Certains étaient là depuis plus d’une dizaine d’années.

Comme toujours dans ce genre d’affaires, il y a peu de communication sur le type d’information que ces espions russes avaient pour mission de collecter. Les éléments rendus publics mentionnent la politique américaine en Amérique Centrale, la compréhension par les Américains de la politique étrangère de la Russie, les relations entre la politique et l’armée et la position des Etats-Unis sur l’utilisation d’internet par les terroristes. Comme au bon vieux temps de la guerre froide, les dix agents ont été échangés à Vienne deux semaines après leur arrestation contre quatre prisonniers américains détenus par la Russie.

Le défi du mimétisme culturel

Il est extrêmement difficile d’imaginer le défi que représente le fait de quitter sa culture d’origine pour adopter une seconde culture. Nous sommes là au-delà de l’expatriation et des compétences interculturelles. Il ne s’agit pas de trouver des points d’ajustement et de développer des stratégies d’adaptation mais de se fondre dans le paysage culturel étranger exactement comme un natif.

Nous sommes même au-delà de l’imitation car celle-ci suppose toujours une distance entre l’imitateur et l’objet de son imitation. Il faudrait plutôt parler de mimétisme, ou d’assimilation au sens fort du terme, c’est-à-dire dans un sens qui correspond à ce que la France exige dans l’idéal pour ses propres immigrés : qu’ils se dépouillent de leur culture d’origine et deviennent français, pas seulement par la nationalité mais par la culture. Assurément, c’est une exigence que seuls des êtres exceptionnels peuvent remplir.

Parmi les dix espions russes, le couple « Murphy » est particulièrement intéressant. Aux Etats-Unis depuis le milieu des années 90, « Richard Murphy » se présentait comme natif de Philadelphie, tandis que son épouse, « Cynthia », affirmait être née à New York City. Au moment de leur arrestation, le couple avait deux filles âgées de 11 et 9 ans. En apparence, rien ne les distinguait des Américains de la classe moyenne.

M. et Mme « Murphy »

Pourtant, il semble qu’il y ait eu un certain déséquilibre au sein du couple : le mari, Richard-Vladimir, ayant plus de difficultés à incarner sa nouvelle personnalité. Ainsi, alors qu’en 2002 il était étudiant à New York City, il avait comme conseiller pédagogique – ironie de l’histoire – l’arrière-petite fille de Khrouchtchev qui y donne un cours sur les médias et la culture. Elle se souvient de cet étrange étudiant américain qui avait un « fort accent russe » et, surtout, de « l’inconséquence entre un nom complètement américain et une personnalité de Russe incroyablement malheureux ».

Richard Murphy a été possiblement le maillon faible qui a précipité le démantèlement du réseau russe. Les dix espions étaient en effet sous surveillance des services américains qui cherchaient à accumuler les preuves de leur culpabilité. Or, Richard Murphy aurait planifié un voyage en Europe pour l’été 2010 avec comme possible objectif de ne pas retourner aux Etats-Unis. En d’autres termes, Richard mourait d’envie de redevenir Vladimir.

Enfin, le couple Murphy a connu des difficultés lorsqu’il a voulu acheter une maison en 2008. Il a dû batailler contre son contact en Russie (« C.« ) qui certainement craignait que les espions ne s’acclimatent beaucoup trop au mode de vie américain. Or, un message codé du couple montre qu’il y avait une forte dimension culturelle dans cet achat :

« Nous avons l’impression que C. voit notre propriété d’une maison comme un écart par rapport au but original de notre mission ici. Selon notre point de vue, l’achat d’une maison était simplement la suite naturelle de notre séjour prolongé ici. C’était une façon pratique de résoudre le problème du logement, ainsi que ‘de faire comme font les Romains’ dans une société qui valorise la propriété résidentielle. »

Ce message a très probablement été rédigé par Cynthia-Lidyia qui semble avoir parfaitement rempli son rôle de caméléon culturel. Il faut bien comprendre que, contrairement aux personnes biculturelles qui peuvent passer d’une culture à l’autre, les espions infiltrés doivent devenir monoculturelles, avec interdiction et impossibilité de revenir à leur culture d’origine. Symboliquement, l’achat de la maison indique un enracinement fort dans le nouveau contexte culturel.

Devenir invisible

Le mimétisme culturel parfait tient à une sorte d’invisibilité. Devenir comme le plus grand nombre, c’est se fondre dans la masse et éliminer toute aspérité culturelle qui ferait saillir la différence, et donc attirerait le regard. L’assimilation vise à cette invisibilité. C’est le paradoxe de la France qui comprend des minorités dites « visibles » mais exige d’elle en même temps d’être invisibles (cf. sur ce blog Approche des différences culturelles : l’art difficile de rendre visible l’invisible).

Dans L’empire des lumières, le romancier coréen Kim Young-ha décrit très bien l’effet d’invisibilité que recherchent les agents infiltrés. Le roman a pour personnage central un agent de Corée du Nord infiltré depuis vingt ans en Corée du Sud où il s’est marié et a fondé une famille, jusqu’au jour où il reçoit un message codé lui ordonnant de rentrer au Nord. Le roman revient sur son apprentissage d’agent infiltré :

« Exerce-toi à passer inaperçu et tu atteindras l’état de grâce de l’agent parfait. Tu peux être vu, mais tâche de ne pas faire impression. Renonce à avoir du charme et sache être fade. Montre-toi toujours courtois mais n’entame jamais de discussion avec qui que ce soit. Surtout de religion ou de politique. Ce genre de conversation t’attirerait inutilement des ennemis. Peu à peu, tu vas devenir invisible. »

Le mimétisme culturel est une véritable discipline spirituelle. S’arracher non seulement à son identité première mais à sa culture d’origine pour épouser une identité et une culture imposées, requiert une force hors du commun, une connaissance extraordinaire de la culture nouvelle et une abnégation de chaque instant. D’où cette belle réflexion de Kim Young-ha :

« Pareil entraînement fait penser à celui des moines zen. Le but est de renoncer à soi. »

Pour prolonger, je vous invite à consulter Le système de propagande de la Corée du Nord décrit par Jang-Jin-sung, poète, espion et fugitif, ainsi que Cette discrète psychologie du secret

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