Imprimer cet article Imprimer cet article

Deux pandas, un fantôme et quelques langues – revue de presse

lundi 30 septembre 2013
Par Benjamin PELLETIER

Les articles mentionnés dans cette revue de presse ont été partagés et discutés durant le mois de septembre au sein du groupe de discussion Gestion des Risques Interculturels que j’anime sur LinkedIn (1884 membres à ce jour). Soyez bienvenu(e) si ces questions vous intéressent!

Rubriques : Risques interculturels – Secteur automobile – Aéronautique – Langues – Education

* * *

Risques interculturels

En matière de risques interculturels, il y a des détails qui ont une valeur monumentale. Exacerbées par les tensions communautaires, les petites singularités acquièrent une dimension symbolique qui les dépasse et un rien peut alors provoquer une catastrophe. Freud appelle ce phénomène « narcissisme de la petite différence ». Il intervient notamment dans les conflits ethniques.

C’est pour cela qu’il ne faut pas prendre « à la légère » certaines actualités qui, de prime abord, peuvent sembler anecdotiques, ou tout simplement amusantes, alors qu’elles sont symptomatiques d’une situation de violence latente. Par exemple, en prêtant deux pandas géants à la Belgique, la Chine vient de raviver bien involontairement les tensions entre Flamands et Wallons. Car il a fallu déterminer quelle Belgique allait accueillir les pandas. Pékin a indiqué que son choix portait sur le parc animalier Pairi Daiza situé en Wallonie, ce qui a déclenché la colère des Flamands, prompts à accuser les Wallons d’avoir manœuvré pour favoriser leur communauté…

Les risques interculturels peuvent également s’exacerber à très grande distance du fait des communications instantanées. C’est la mésaventure vécue par le Canard Enchaîné qui a publié deux dessins faisant référence à la catastrophe nucléaire de Fukushima. Le Japon a officiellement protesté. Le journal a refusé de s’excuser et s’est défendu selon trois axes :

  • en mettant en avant la tradition française de l’humour noir,
  • en signalant que le Canard Enchaîné était essentiellement diffusé en France et que ces dessins ne s’adressaient pas au public japonais,
  • en reliant ces dessins aux articles qui les accompagnent et qui sont très critiques sur la gestion de la catastrophe nucléaire par le gouvernement japonais et l’opérateur Tepco.

L’un des deux dessins du Canard Enchaîné ayant choqué les autorités japonaises

Les risques interculturels s’exacerbent dans un monde hyperconnecté où ce qui est émis à l’autre bout du monde est reçu et perçu immédiatement ailleurs en étant complètement déraciné de son contexte culturel. Chacun réagit violemment en fonction de ses seules références. J’ai déjà analysé ce phénomène dans Petites blagues et exacerbations des risques interculturels, où le cas du Japon était mentionné avec la mésaventure de Laurent Ruquier.

Enfin, je signale deux articles très instructifs. L’un au sujet du langage de la corruption dans le monde : vous apprendrez les différentes expressions pour désigner la corruption en turc, azéri, hongrois, mandarin, anglais, français, suédois, swahili, etc. Or, les mots recouvrent des réalités différentes. Il y aurait un travail très intéressant à mener sur la notion de corruption selon les cultures.

Le deuxième article est particulièrement intéressant car il s’agit de la traduction en anglais du témoignage d’un blogueur chinois travaillant dans une mine en Mauritanie. Il évoque son quotidien, son expérience avec les Mauritaniens et nuance le point de vue de ceux qui critiquent les Africains comme étant moins civilisés. Son texte s’intitule d’ailleurs : Les Chinois ne sont pas plus civilisés que les Africains.

Secteur automobile

Plusieurs articles se penchent indirectement sur les maux qui affectent le secteur automobile français en analysant le succès d’acteurs étrangers. Dans les Echos, il apparaît que les véhicules britanniques se distinguent des français par leur capacité à faire rêver, à susciter le désir d’eux-mêmes à l’international :

« Quand vous faites la liste des marques de sa gracieuse majesté vous êtes obligé d’admettre que les noms font rêver. Les millionnaires du monde entier veulent une Rolls Royce, une Bentley, une Aston Martin ou une Jaguar. Les bobos veulent rouler en Mini ou en Range Rover. »

En lisant cet extrait, je ne peux m’empêcher de m’étonner également de ces étrangers qui portent sur leur tee-shirt, leurs chaussures ou sur un sac le drapeau de la Grande-Bretagne. Je suis chaque fois interpellé par cette popularité, et cette capacité de la Grande-Bretagne à faire du pays une « marque ». Côté automobile, les Britanniques ont un atout complémentaire lié à leur positionnement haut de gamme :

« Que ça soit par chance ou par accident, les voitures anglaises sont presque toutes sur le segment premium. On ne fait pratiquement plus là-bas les voitures de Monsieur Tout-le-monde. Et c’est justement le milieu de gamme – qui a longtemps été la force de Renault, Peugeot et Citroën – qui souffre. »

Outre la Grande-Bretagne, l’Allemagne est le point de comparaison le plus important pour interroger les faiblesses françaises. Ainsi, Le Point explique pourquoi l’Allemagne est devenue le modèle idéal dans la construction automobile en opposant de façon un peu caricaturale « le système D latin contre la rigueur teutonique ». Plus sérieusement, les Allemands ont l’avantage de la cohérence stratégique sur le long terme alors qu’au Sud « on entend avant tout faire des profits » :

« Pour cimenter le tout, il y a la permanence de choix stratégiques allemands qui ne subissent pas les vents contraires de l’époque comme les girouettes latines. Au plus fort de chaque crise, les Allemands (excepté Opel) ont toujours maintenu leurs investissements en recherche et développement tout en étant soutenus par des équipementiers très inventifs. Cela a permis de ne pas céder aux dogmes et à BMW, champion de la sportivité faite berline, de toucher au diesel, au 4×4 et maintenant à l’électrique. »

Il faut également compter sur des petits détails révélateurs d’un certain état d’esprit. Par exemple, la relation client et la notion de service semblent plus matures en Allemagne :

« Que ces marques-là fassent du jour de livraison un jour de fête est un petit service aux grands effets sur la motivation de l’acheteur qui pourra même venir retirer sa voiture à l’usine, après avoir visité les chaînes. On lui organise ensuite une réception dans un show-room luxueux avec champagne et remise de clés solennelle. Et peu importe que cela se passe en Allemagne, le client chinois parfaitement au courant de cette pratique s’en trouve tout autant honoré. Citroën le sait si bien qu’il a lancé des show-rooms cinq étoiles pour les DS en Chine, où, pour lui, le long chemin commence. »

Aéronautique

Le transport aérien est un terrain de jeu (sérieux) particulièrement apprécié sur ce blog, voir les articles traitant des risques interculturels dans ce domaine. La maturité du secteur dans la réflexion sur la culture de la sécurité est en effet particulièrement utile pour réfléchir aux déficiences qu’il peut y avoir dans d’autres domaines (cf. par exemple le cas du naufrage du Costa Concordia).

Le 8 septembre dernier, un Airbus de la compagnie Thai Airways a effectué une sortie de piste, blessant 14 passagers. L’un des passagers a affirmé qu’un fantôme sous la forme d’une femme vêtue en habit traditionnel a aidé les passagers à évacuer l’appareil accidenté. L’évocation de fantômes et le recours aux esprits ne sont pas inhabituels dans ce pays, notamment dans les situations de catastrophe. Par ailleurs, sept maisons auraient été construites autour de l’aéroport pour « apaiser les esprits ».

L’avion accidenté de Thai Airways – photo Wing Magazine

Apaiser les esprits, c’est bien ce dont aurait besoin la compagnie aérienne Qatar Airways. Libération a publié le témoignage d’un steward qui explique combien le management impose une surveillance permanente des employés en leur imposant de respecter de nombreux interdits de façon autoritaire. Les sanctions sont rapides et impitoyables (interdiction de fumer, même sur le temps privé : un employé a été licencié pour avoir fumé en discothèque, par exemple).

L’ambiance de travail est fortement altérée par ces pratiques, avec un « flicage » de tout le monde par tout le monde et un climat de délation particulièrement néfaste, notamment pour la sécurité. En effet, ces pratiques n’incitent pas les employés à faire remonter le négatif si celui-ci entraîne une sanction et ils peuvent même être pris dans des logiques de vengeance s’ils ont été dénoncés par un de leurs collègues. La confiance mutuelle est alors dégradée. Il va de soi que ces phénomènes vont impacter grandement la cohésion des équipes et leur approche des erreurs, défaillances et autres signaux faibles ayant une influence sur la sécurité des vols. Voici deux extraits de ce témoignage :

« Ils ont différents moyens de pression. Dans mon cas, pour une histoire de retard à cause d’un problème de transport, j’ai eu interdiction de sortir du territoire pendant six mois, à part pour le travail bien sûr. Impossible de retourner voir ma famille en Europe. Je me suis senti comme un gamin qu’on punit à l’école. Pour toute sortie du territoire pendant nos congés, il faut demander un « exit permit ». C’est long (minimum trois jours), fastidieux (tout se fait par formulaire papier) et l’autorisation de sortie n’est pas garantie. »

« Il y a une forte culture de la délation, qui s’applique à tous les niveaux de la hiérarchie. Mettons qu’un manager surprenne un employé à téléphoner, alors qu’il est interdit d’avoir un portable sur soi quand on est en uniforme. Si ce manager ferme les yeux mais qu’un autre employé assiste à la scène, ce dernier est incité à dénoncer le manager pour n’avoir pas réagi. Tout le monde flique tout le monde. Ça rend un peu parano, d’ailleurs ! En deux ans ici, il n’y a qu’un seul collègue à qui je fasse réellement confiance. »

Dans le transport aérien, une communication claire, directe et explicite dans une langue commune est une condition essentielle pour la sécurité. Entre des acteurs de nationalités différentes, l’usage de l’anglais est la règle pour communiquer. Les malentendus et les différences de niveau et d’accent peuvent avoir des conséquences désastreuses. Ainsi, l’administration chinoise de l’aviation civile a annoncé qu’elle interdisait désormais à deux pilotes coréens de Korean Air de voler sur le territoire chinois.

Le vol Korean Air 9831 du 19 août dernier a en effet atterri par erreur sur une mauvaise piste à cause d’un malentendu en anglais. Le commandant et son copilote coréens n’auraient pas compris les ordres de la tour de contrôle et ont atterri sur la piste de droite au lieu de celle de gauche. Difficile de savoir si les deux Coréens ont effectivement des défaillances en anglais ou si la tour de contrôle chinoise s’est elle-même mal exprimée. Pour prolonger, je vous renvoie également à l’étude de cas de Korean Air sur ce blog.

Par ailleurs, les Chinois ont connu un problème similaire en 2011 quand un avion de la compagnie Eastern China a décollé sans autorisation d’un aéroport japonais : les pilotes n’ont pas compris le message énoncé en anglais par la tour de contrôle qui leur demandait d’attendre le feu vert pour décoller…

Langues

La place de l’enseignement de l’anglais fait pourtant débat en Chine où l’ancien porte-parole du ministère de l’Education a lancé un appel à « libérer » les enfants de l’anglais. Ayant le sentiment que le mandarin étant en danger, il prend exemple sur l’Allemagne et la France pour justifier son appel :

« Certains disent que des grands pays comme l’Allemagne et la France accordent une grande attention à la protection de leur langue, les intellectuels allemands ne cessent d’appeler à l’adoption d’une loi pour protéger l’allemand et ils demandent également que l’Allemagne et les ministères de la culture des régions élèvent le niveau de l’éducation de l’allemand. On dit aussi qu’il est extrêmement noble pour les Français de parler français, si lors d’un voyage en France vous demandez votre route en anglais, certains Français feront semblant de ne pas vous comprendre. »

Tandis que les Chinois craignent pour l’enseignement de leur langue en Chine, celle-ci connaît un succès grandissant à l’étranger, par exemple en France. Il y a dans notre pays 24 écoles primaires où les enfants peuvent apprendre le chinois, et les inscriptions se font sur liste d’attente. Du primaire au lycée, le nombre d’élèves inscrits en chinois a augmenté de 10% cette année par rapport à 2012. En outre, 40 postes d’enseignants de chinois ont été ouvert au concours d’enseignement cette année contre 15 en 2012.

La richesse linguistique est assurément un gage de richesse culturelle. Certains pays où sont parlées de nombreuses langues s’inquiètent de la disparition de leur patrimoine linguistique. En Inde vient d’avoir eu lieu le premier recensement linguistique depuis près d’un siècle. Les résultats montrent que 850 langues sont parlées dans le pays dont près de 200 par moins de 10 000 personnes.

Ces dernières sont donc en danger de disparition, non pas tant à cause de l’hindi ou de l’anglais, mais du fait des 22 langues régionales parlées dans les Etats indiens. L’Inde est si vaste que ces langues régionales suffisent à produire une hégémonie dangereuse pour les langues locales. L’article nous apprend également que les derniers mots à disparaître sont ceux qui désignent les couleurs, comme une lampe qui s’éteint…

Education

Comment peut-on chercher à développer les compétences interculturelles à l’international si l’on n’est pas capable de le faire sur le plan national ? Autrement dit, à quoi bon rechercher les interactions avec des partenaires étrangers si, entre nous, il n’y a pas de diversité de profils, de formations d’origine, de parcours ? A ce titre, les Britanniques sont mieux armés que les Français car ils sont capables d’intégrer au sein de leurs équipes des talents issus de formations diverses, une nécessité pour constituer des équipes à l’aise avec la complexité du monde actuel.

L’université d’Oxford a effectué une étude sur le parcours professionnel de 11 000 diplômés de ses sections littéraires entre 1960 et 1989 (pdf). Si un quart travaille dans l’enseignement, près de 20% sont dans le « management », autrement dit en entreprise, et plus de 10% travaillent dans la finance. En Grande-Bretagne, un tiers des étudiants en philosophie, en histoire, en littérature ou en langues anciennes et modernes a des chances de trouver un emploi en entreprise, ce qui est impensable en France. Voici une partie des résultats :

Secteur d’activité professionnelle des diplômés d’Oxford en lettres et sciences humaines

Allons en France justement où une enquête a été menée sur ce que les DRH pensent de l’enseignement supérieur (panel restreint : une trentaine de DRH). Tout en gardant à l’esprit que l’enquête n’est pas représentative de l’ensemble des DRH, les résultats montrent que « lorsqu’ils veulent recruter des étudiants à l’université, 60% d’entre eux avouent ne pas savoir à qui s’adresser ». La coupure entre l’université et l’entreprise est telle que ce sont réellement deux mondes qui s’ignorent. Les DRH ont d’ailleurs du mal à comprendre les formations universitaires qui sont pléthoriques, ce qui décourage chez eux toute action de veille à leur sujet.

Retrouvez toutes les revues de presse en suivant ce lien.

* * *

  • Vous avez un projet de formation, une demande de cours ou de conférence sur le management interculturel?
  • Vous souhaitez engager le dialogue sur vos retours d’expérience ou partager une lecture ou une ressource ?
  • Vous pouvez consulter mon profil, la page des formations et des cours et conférences et me contacter pour accompagner votre réflexion.

Quelques suggestions de lecture:

Laisser un commentaire

*



Newsletter

Comme plus de 1500 abonnés, recevez directement le dernier article publié!

Ce travail et ces partages ont votre soutien?

Pourquoi? Voyez ici!

Articles les plus consultés

Archives


Pour toute reproduction contactez l'auteur de ce site.
© 2009-2016 www.gestion-des-risques-interculturels.com