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Trois anecdotes interculturelles sur notre réticence à l’expression du positif

samedi 26 novembre 2016
Par Benjamin PELLETIER

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Des témoignages récurrents

Dans les formations interculturelles, nous avons la chance de rencontrer de très nombreux étrangers qui travaillent avec les Français et d’identifier des éléments de récurrence dans leurs témoignages. Au-delà des stéréotypes, la fréquence de ces retours d’expérience permet de mettre en évidence certains leviers, freins et obstacles relationnels que l’on retrouve plus fréquemment avec les Français qu’avec d’autres.

Ainsi, lors de ces échanges, j’ai souvent été surpris d’entendre des Brésiliens, des Britanniques, des Thaïlandais, des Ivoiriens, des Marocains, et tant d’autres encore, faire part d’un retour d’expérience identique – et qui est le suivant :

« Les collègues français ne nous contactent que pour des… problèmes. »

Assurément, nous n’avons pas le monopole de cette tendance à pointer le négatif, mais il faut reconnaître qu’il y a une dimension très française dans le fait de mettre en avant le négatif très directement, voire immédiatement et en premier lieu. Nous partageons peu, très peu, parfois pas du tout la satisfaction, même pour des choses minimes, nous émettons peu de compliments, nous ne voyons pas ce qui est plein dans le verre et allons droit au but vers ce qui est vide.

Or, j’insiste fortement sur un constat qui devrait pourtant être d’une évidence absolue : il ne faut pas espérer que des partenaires travaillant à distance avec nous s’impliquent pour résoudre un problème si nous n’avons pas au préalable construit une relation positive avec eux. Voici donc trois anecdotes illustrant différentes dimensions de cette difficulté.

1. Verser le verre à moitié… vide

Un Français travaille pour une entreprise américaine à New York. Il est responsable d’une équipe de quatre personnes, toutes américaines. Un jour, le directeur de l’entreprise, également américain, demande au Français de choisir dans son équipe le collaborateur qui sera promu à un poste supérieur. Le Français mène des entretiens individuels avec ses collaborateurs, puis après une journée de réflexion il annonce son choix.

Jusque là tout se passe bien. Mais c’est après coup qu’il y a eu une maladresse, lorsqu’il a fait un débriefing avec les trois personnes non retenues pour le poste. Le lendemain, l’une des trois personnes se retrouve en arrêt maladie. Le directeur américain essaie de comprendre ce qu’il s’est passé et demande au Français comment il a procédé. C’est alors qu’il s’écrie : « Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut faire ! »

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En effet, le Français a tout simplement indiqué aux collaborateurs non retenus pour le poste qu’ils n’ont pas été sélectionnés parce qu’ils manquaient de telle ou telle compétence, qu’ils n’avaient pas l’expérience requise ou qu’ils n’étaient pas qualifiés pour l’obtenir. Or, si l’un d’entre eux est en arrêt maladie le lendemain, c’est tout simplement parce qu’il n’avait jamais reçu un feedback aussi négatif de toute sa vie !…

Le directeur américain a alors indiqué au Français qu’il était préférable de tenir ce type de discours : « Pour ce poste, il faut telle compétence et telle expérience. En tant que manager, je peux te dire que tu es en train de progresser vers telle compétence et j’estime que tu l’auras acquise d’ici une année. D’ailleurs je peux te proposer un programme de formation pour accélérer le processus. En outre, tu es en train d’enrichir ton expérience, dont tu pourras bientôt faire profiter l’équipe. Tu peux donc espérer obtenir ce poste à tel ou tel horizon. »

Il ne s’agit pas de voir toujours le verre plein mais d’utiliser ce qui est plein dans le verre comme un levier pour indiquer ce qui est vide. Par ailleurs, cette anecdote montre à quel point un retour très direct sur le négatif peut accentuer les risques psychosociaux. Au-delà de l’anecdote, il y a là un vrai enjeu de performance pour les entreprises et un sujet de recherche pour les interculturalistes.

2. Un compliment: oui, mais sur le départ

Un Américain est sur le point de rentrer aux Etats-Unis après avoir passé six années dans une entreprise française en France. Un pot de départ est organisé à cette occasion et il me raconte qu’il a été très agréablement surpris de voir ses collègues français trinquer avec lui en tenant ce type de propos :

  • « Tu vas vraiment nous manquer ! L’ambiance ne sera plus la même après ton départ, on appréciait ton énergie et ta bonne humeur. »
  • « Quand il a fallu gérer une crise il y a deux ans, ton expertise a été précieuse et sans toi on ne s’en serait pas sorti. »
  • « Tu m’as impressionné par tes efforts pour apprendre aussi vite la langue française ! »

C’est alors que l’Américain me demande: « Mais il faut que je parte pour recevoir des compliments ? »

Ma réponse : « Ben oui. »

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Si déjà entre Français un compliment ne se partage ni spontanément ni rapidement, on peut supposer qu’on a peu le réflexe d’activer le levier du positif également à l’international. Il faut tant de temps pour les Français avant que le compliment soit exprimé pour ne pas être suspecté de dissimuler une intention ironique, critique, voire malveillante, qu’on finit par oublier de l’exprimer, estimant que la personne aura compris tacitement tout le bien qu’on pense d’elle.

Pour une autre étude de cas sur le sujet, je vous renvoie à l’article du blog Un compliment suspect, forcément suspect où une équipe de Français reçoit avec malaise un compliment émis par son responsable espagnol.

3. Etre (presque) moins que rien

Il est évident que, parmi les nombreux facteurs permettant d’expliquer ce rapport complexe à l’expression du positif, le système éducatif n’est pas un des moindres. Il m’arrive souvent d’interroger des étrangers sur leurs expériences comme élèves et étudiants, depuis l’école primaire jusqu’à l’université. Je recueille ainsi de nombreuses informations éclairant certains comportements ou leviers relationnels.

Ainsi, il est toujours utile de demander quel est le mode d’apprentissage, comment se passent les contrôles et les examens, quelle était la relation avec l’enseignant, s’il était possible de poser des questions en cours, en quoi consistait une bonne et une mauvaise note, etc. Je me souviens d’une Britannique, professeur en France, qui expliquait qu’en Grande-Bretagne on forme les apprentis enseignants à toujours exprimer trois évaluations positives avant la moindre évaluation négative. C’est un réflexe à acquérir et les professeurs sont formés dans cet objectif.

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Par suite, l’anecdote dont m’a fait part une Allemande acquiert un certain relief. Il se trouve qu’elle est mère d’un collégien franco-allemand. L’enfant maîtrise donc parfaitement l’allemand. D’où la surprise de sa mère lorsqu’un jour il revient à la maison avec un zéro sur vingt à un devoir d’allemand. Voilà qui est singulier ! Comment une telle chose est-elle possible ?

En fait, le devoir consistait à répondre à des questions de compréhension portant sur un texte en allemand. Or, il était spécifié dans les consignes qu’il fallait répondre en… français. Peut-être par inattention, peut-être aussi par volonté de bien, voire de mieux faire, l’enfant avait répondu directement en allemand. D’où un exercice barré de rouge et un zéro dans la marge.

Pour ma part, je croyais que ce genre de pratique n’avait plus cours au collège aujourd’hui. C’est certainement une exception à laquelle ce collégien a malheureusement eu affaire. J’imagine – j’espère – que dans leur très grande majorité les autres professeurs auraient signalé l’inattention de l’élève qui n’a pas respecté les consignes, tout en lui enlevant éventuellement un demi point, préférant valoriser le contenu des réponses et la qualité de la langue allemande.

La question qu’on peut se poser est alors la suivante : pourquoi est-ce qu’on a tendance à trouver en France ce type d’enseignant (en voie de disparition ?) qui met en évidence les défaillances et les faiblesses plutôt que les points forts ? Or, cette tendance se retrouve exactement dans les entreprises dans la relation manager/subordonné et à l’international dans les témoignages des partenaires étrangers qui travaillent à distance avec les Français.

« Ils ne nous contactent que pour les problèmes », disent-ils. Faut-il alors remonter plus en amont dans le système éducatif et s’en amuser avec Gad Elmaleh ?…

* * *

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4 commentaires sur “Trois anecdotes interculturelles sur notre réticence à l’expression du positif”

  1. Excellent article Benjamin ! Je partage.

    #30782
  2. Benjamin PELLETIER

    Merci – c’est fait pour!

    #30783
  3. Bertille

    Merci pour cet article, Benjamin. Le feedback est clairement une pomme de discorde culturelle dont les clients parlent de plus en plus, en effet.

    Le second exemple me fait penser à ce qu’on dit des auteurs en France : qu’ils doivent être morts pour enfin être reconnus.

    Au sujet de l’attitude des professeurs français, je me souviens d’un professeur de prépa qui, tout en sanctionnant les copies d’un 4 ou d’un 5, n’hésitait pas à mettre des ‘bien’ ou ‘très bien dans la marge à plusieurs endroits. Je trouvais cela très encourageant et rafraîchissant en dépit de la note !

    #30786
  4. Claire

    Super article ! Pour avoir vécu à l’étranger et expérimenté les systèmes d’éducation différents avec mes filles, je confirme complètement l’article !! Dernière preuve en date: la dictée. Au Canada, on note en % ce que l’élève a écrit correctement. Une note de 80% signifie que 80% du texte a été orthographié correctement. En France, la moindre faute enlève des points. On peut très bien avoir orthographié 80% du texte correctement et se retrouver avec un 10/20 …
    J’ai d’ailleurs donné une conférence au sujet de la place de l’erreur dans l’éducation francaise: https://www.youtube.com/watch?v=aMLm6DPfvdc

    #31051

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