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Compétences non techniques et innovations non technologiques

Agence King George – détail d’une installation publicitaire

Le problème français

Un des thèmes récurrents sur ce blog concerne la nécessité de replacer les compétences non techniques au centre de la vie professionnelle, quel que soit le degré de technicité du métier que l’on exerce. Bien des études de cas publiées ici ont montré que dans des domaines de grande technicité, par exemple les opérations militaires, l’exercice de la médecine ou le pilotage aéronautique, les compétences non techniques (gestion des facteurs humains et culturels, compétences relationnelles et communicationnelles, compétences linguistiques, etc) tiennent un rôle central.

Ces études de cas ont également mis en évidence un problème français par rapport aux compétences non techniques :

L’article sur les opérations militaires a fait apparaître la profonde réflexion des Américains pour essayer d’intégrer les facteurs culturels dans le renseignement, et même leur donner la priorité sur les opérations militaires contre les insurgés.

L’article sur les pratiques interculturelles en milieu hospitalier a mis en évidence que la Belgique avait par rapport à la France vingt ans d’avance dans la médiation interculturelle à l’hôpital. Malgré quelques expériences isolées, nous sommes à des années-lumière des Belges en matière de prise en compte des facteurs culturels dans les pratiques médicales.

L’article (et la série entière de 6 études) sur l’aéronautique a établi que la gestion des facteurs humains et des facteurs culturels restaient en France très en deçà de ce qu’elle est dans les pays les plus performants sur le plan de la sécurité aérienne.

Il en va de même quand on connaît le taux élevé d’échecs d’expatriation par incapacité à s’adapter au contexte local, le taux de démission au retour de mission qui est le double du taux habituel dans les entreprises, le turn over des hauts potentiels étrangers, les échecs de négociation, d’implantation ou de lancements de produits à cause d’une mauvaise prise en compte des facteurs culturels (voir le cas récent de Puma aux Emirats).

L’amont et l’aval d’un même problème

Je ne répondrai pas maintenant à ces différentes questions, je vous renvoie aux articles signalés en lien. J’indiquerai cependant le tronc commun de ces questionnements avant d’explorer une hypothèse dans la suite de ces analyses.

Avertissement – la France n’a pas le privilège des obstacles mentionnés dans les questionnements précédents mais il y a certainement des facteurs culturels et historiques spécifiquement français qui déterminent ces obstacles. Ceci étant dit, la fréquence de ces obstacles et l’intensité de la résistance à intégrer les compétences non techniques aux compétences techniques ne manquent pas de surprendre l’observateur.

N’y aurait-il pas dans l’omniprésence de ces obstacles et de cette résistance – dans de multiples domaines, secteurs d’activité, tant dans le privé que dans le public, dans l’entreprise comme à l’école – une spécificité française ?

Tronc commun – Il y a en France un divorce entre le technique et le non technique qui s’accompagne d’un jugement de valeur avec, d’une part, une fascination pour les sciences exactes et, d’autre part, une méfiance vis-à-vis de ce qui n’est d’emblée ni quantifiable ni mesurable. D’où le prestige des sciences exactes, dites « dures », et le mépris pour les sciences humaines et sociales, dites « molles ».

Le point de départ et le référent positif restent le technique, d’où le renvoi de ce qui n’est pas technique vers une identité négative : le « non » technique. Le couple technique/non technique ne fonctionne pas sur le mode de la complémentarité mais à la façon du tiers exclu : le technique ne peut logiquement pas contenir en lui son contraire, donc le non technique ne le concerne en rien.

Hypothèse – Cette opposition logique façonne les mentalités et les pratiques depuis des générations. Ses effets sont désastreux : elle produit une hémiplégie des compétences, et à terme elle ampute l’activité économique d’une partie de ses performances. C’est l’hypothèse émise ici :

Profil de l’innovation non technologique

Sur le site du Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, on trouve une courte présentation de l’innovation non technologique. Celle-ci concerne « la mise en œuvre d’une nouvelle méthode d’organisation ou de commercialisation ».

L’innovation non technologique se déploie donc selon différentes dimensions :

  1. Elle peut être un produit non technologique que l’entreprise commercialise en tant que tel : par exemple, un procédé ou un service.
  2. Elle peut être le complément de l’innovation technologique sans lequel cette dernière ne pourrait être commercialisée : par exemple, son design ou son nom.
  3. Elle peut affecter la structure organisationnelle qui porte les innovations (technologiques ou non) depuis leur création jusqu’à leur commercialisation : par exemple, une nouvelle conception de la chaîne de production ou un logiciel novateur de gestion des stocks.

Pour résumer, l’innovation non technologique inscrit un produit dans la réalité de l’entreprise et dans la réalité du marché – et, finalement, dans la réalité tout court. Négliger les composants non technologiques d’un produit, c’est amputer ce produit de sa capacité à rencontrer son utilisateur, donc son client.

Or, il semble que l’on retrouve sur le plan de l’innovation le même divorce que sur le plan des compétences : le non technologique se trouve en retrait, tout comme le non technique. Dans un rapport remis à Christine Lagarde alors qu’elle était ministre de l’Economie : Pour un nouvelle vision de l’innovation (pdf), on peut lire le constat suivant :

« Il existe une certaine tradition française distinguant les secteurs de haute technologie, qui formeraient une sorte d’aristocratie de l’innovation, tandis que d’autres secteurs, tels que celui du luxe, auraient l’apanage de l’innovation non technologique. »

C’est là un archaïsme qui continue de structurer les perceptions et les pratiques. Les auteurs du rapport, Pascal Morand et Delphine Manceau (ESCP Europe), ajoutent une importante précision :

« Cette distinction est obsolète et dangereuse : tous les secteurs et toutes les entreprises doivent être en mesure d’associer tous les attributs de l’innovation, et l’excellence avérée de tel ou tel secteur ou entreprise doit faire école et se diffuser dans l’ensemble du tissu économique. »

Il y a un réel danger à s’en tenir à une conception aristocratique de l’innovation tout comme il y a une faiblesse à valoriser les compétences techniques au détriment des compétences non techniques. La complémentarité innovation technologique/innovation non technologique est aussi essentielle que la complémentarité compétences techniques/compétences non techniques :

« Du point de vue des entreprises et de leurs dirigeants, une vision de l’innovation centrée sur la Recherche & Développement et les brevets est extrêmement partielle. Pour eux, l’innovation est le fruit d’un processus global dans lequel la R&D n’est qu’un ingrédient parmi d’autres, à intégrer dans une démarche organisationnelle complexe. L’innovation relève à la fois de la R&D, du développement et de la protection des technologies, de l’organisation, du marketing, du design, de la créativité, de la stratégie d’entreprise, de l’organisation, des politiques de recrutement, et de toutes les composantes du management. Même dans les secteurs où la recherche joue un rôle fondamental, les entreprises innovantes sont celles qui savent construire une véritable interaction entre la R&D et le marketing. »

Le verdict des comparaisons nationales

Une exploration des données de l’OCDE issues du rapport Perspectives STI 2010 est très instructive. Dans le graphique ci-dessous, j’ai sélectionné quelques pays selon un paramètre commun : le pourcentage d’entreprises entreprenant de l’innovation non technologique (source ici).

Avertissement – Le résultat pour les Etats-Unis est à prendre avec grande précaution. La donnée disponible pour ce pays est en effet différente : elle concerne la part des services dans la R&D. Assurément, le score de ce pays devrait être plus élevé si le paramètre mesuré était identique aux autres pays.

Le score de l’Allemagne semble peu crédible tant il est élevé. Les données de l’OCDE sont en ligne depuis bientôt un an et ce résultat n’a pas été modifié. Je suppose qu’il est donc correct, d’autant plus que les années précédentes il était déjà très élevé (78,25% en 2008, source ici, fichier Excel de l’OCDE). Je le prends donc comme référence pour estimer les écarts qui la sépare des autres pays.

Par contraste avec l’Allemagne, le score français montre une immaturité de l’innovation non technologique. Déjà en 2008, l’écart était important (78,25% pour l’Allemagne, 38,46% pour la France, source ici pour la France – fichier Excel OCDE). Depuis, cet écart s’est amplifié, avec l’Allemagne s’engageant résolument dans l’innovation non technologique, et la France reculant en la matière.

A présent, comparons le profil de l’innovation en Allemagne et en France en nous focalisant sur les écarts signalés en rouge (cliquez sur le graphique pour l’agrandir) :

Une différence est tout à fait frappante. Tandis que l’Allemagne et France publient sensiblement autant d’articles scientifiques par million d’habitants (46,33 pour l’Allemagne, 45,18 pour la France), l’Allemagne est largement au-dessus de la France quand il s’agit de déposer des brevets, de transformer les innovations en produits nouveaux pour le marché et d’entreprendre des innovations non technologiques.

La grande différence entre l’Allemagne et la France concerne la capacité de la première à intégrer l’innovation dans la réalité alors que la deuxième peine sur ce plan-là. Autrement dit, la France n’est pas pénalisée par la qualité de sa recherche mais par son incapacité à maîtriser tous les facteurs immatériels contribuant à la valoriser. Or, l’une des sources de ce dysfonctionnement concerne le divorce entre compétences techniques et compétences non techniques. Un divorce auquel il y a urgence à remédier en rééquilibrant les enseignements techniques dans tous les domaines.

Pour prolonger, je vous invite à lire sur ce blog L’innovation en France et ses freins culturels, ainsi que Freins culturels à l’innovation en France: un inventeur salarié témoigne.

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Quelques suggestions de lecture: